Quand la peur limite l’accès aux soins de santé

Les consommateurs de drogues évitent les programmes d’échange de seringues s’ils voient une voiture de police patrouillant dans les environs. Les travailleurs du sexe ont le réflexe de jeter leurs préservatifs dans les poubelles s’ils craignent d’être arrêtés pour sollicitation. Dans le monde entier, les groupes les plus marginalisés de la société – des Roms aux personnes séropositives en passant par les travailleurs du sexe et les consommateurs de drogues – hésitent à recourir aux services de santé essentiels parce qu’ils craignent d’être arrêtés, intimidés ou harcelés.

Les bailleurs de fonds et les gouvernements dépensent des sommes importantes pour mettre en place et maintenir ces services essentiels. Or, si les personnes les plus à risque n’y ont pas accès, cet argent ne sert à rien et, plus important encore, les Objectifs du Millénaire pour le développement (OMD) en matière de santé ne pourront jamais être atteints.

Dans un rapport récent intitulé Bringing Justice to Health, Open Society Foundations (OSF) examine l’impact d’initiatives juridiques novatrices et à faible coût mises en oeuvre au niveau local et pouvant contribuer à empêcher les membres des groupes les plus discriminés de tomber entre les mailles du système de santé. Le rapport offre un aperçu de 11 programmes pilotes implantés en Afrique du Sud, au Kenya, en Macédoine, en Ouganda et en Russie et qui font le pont entre les droits de l’homme et l’accès aux services de santé.

Ces interventions, financées par l’OSF depuis huit ans, adoptent diverses approches pour atteindre cet objectif, notamment la formation d’assistants juridiques (appartenant généralement à la communauté victime de discrimination), l’intégration de services juridiques dans les établissements de santé existants et la fourniture d’une aide juridique en ligne. « Il s’agit de reconnaître que tout être humain a des droits, qu’il soit consommateur de drogues, travailleur du sexe, séropositif ou qu’il ait besoin de soins palliatifs. Et l’un des plus importants est l’accès aux soins de santé », a dit Ralf Jürgens, directeur de la Law and Health Initiative d’OSF.

En Afrique du Sud, même s’il est illégal d’acheter ou de vendre des services sexuels, rares sont les cas qui se rendent devant les tribunaux. Pourtant, de nombreux travailleurs du sexe sont arrêtés, placés en détention pendant des jours, harcelés et intimidés. Souvent, le seul moyen d’échapper à ces traitements est de verser des pots-de-vin aux policiers. La situation a cependant commencé à changer quand le Centre juridique pour les femmes (Women’s Legal Centre, WLC), au Cap, a commencé à employer des travailleurs du sexe comme assistants juridiques pour conseiller leurs collègues. « Aujourd’hui, quand je vois un policier, il suffit que je lui dise que je travaille comme assistante juridique pour le WLC pour qu’il cesse de m’embêter », a dit Gaironessa, une travailleuse du sexe devenue assistante juridique.

Selon M. Jürgens, ce qui est le plus intéressant dans ces interventions, c’est qu’en plus d’être bénéfiques pour les individus discriminés, elles permettent de changer les perceptions. Nous assistons ainsi à des « changements systémiques » quand ceux qui croyaient n’avoir aucun pouvoir se rendent compte qu’ils en ont, a-t-il dit, invoquant comme preuve le changement d’attitude observé chez les chefs de police du Cap.

Des interventions similaires ont permis d’améliorer la situation des travailleurs du sexe de Busia, au Kenya, qui sont « régulièrement victimes de viols, d’agressions et de harcèlement de la part de leurs clients, des policiers et des propriétaires des bars où ils [travaillent] », même si le travail du sexe en lui-même n’est pas illégal. Selon le rapport, les relations avec les autorités se sont améliorées après que les membres d’un groupe d’entraide appelé « Survivors » ont embauché un avocat pour les défendre et engager des poursuites contre les gens qui les maltraitaient.

Le système pénal russe hérité de l’ère soviétique est particulièrement dur envers les consommateurs de drogues. Il comprend un système de quota qui récompense les policiers en fonction du nombre de consommateurs de drogues qu’ils arrêtent et placent en détention. De nombreux avocats sont corrompus et acceptent les pots-de-vin : ils n’agissent pas toujours dans l’intérêt de leurs clients. En 2007, l’Institut des droits de l’homme de Moscou (Human Rights Institute, HRI), qui privilégie une approche visant la réduction des risques associés à la consommation de drogues, a lancé un site d’informations juridiques interactif ayant pour but d’aider les consommateurs de drogues à acquérir des compétences juridiques afin de pouvoir se représenter eux-mêmes. Le service répond chaque mois à plus de 160 questions et fournit des informations juridiques à des individus qui, autrement, n’y auraient pas accès.

LBH Masyarakat, en Indonésie, et Omari Project, dans les villes côtières kényanes de Lamu, Malindi et Mombasa, où la consommation de drogues injectables est extrêmement élevée, sont deux initiatives populaires ayant pour objectif de former des assistants juridiques. Ces derniers ont pour mandat de faire libérer le plus rapidement possible les consommateurs de drogues placés en détention et les personnes séropositives qui ont besoin de médicaments.

Au Kenya et en Ouganda, des assistants juridiques aident les personnes malades à faire respecter leurs droits légaux. L’Association des hôpitaux et centres de soins palliatifs du Kenya (Kenya Hospices and Palliative Care Association, KEHPSCA) aide les patients à résoudre les problèmes auxquels ils sont confrontés, notamment par rapport aux questions de propriété, d’héritage et de testament. Elle s’intéresse aussi à la protection contre la violence domestique et à la prescription d’opioïdes pour la gestion de la douleur. Une autre organisation kényane, le Centre d’aide juridique d’Eldoret (Legal Aid Centre of Eldoret, LACE), se décrit comme « un guichet unique pour l’obtention de traitements médicaux et de conseils juridiques ».

Le Réseau ougandais sur le droit, l’éthique et le VIH/SIDA (UGANET) fournit des vélos à ses assistants juridiques, ce qui leur permet de couvrir de grandes distances. Ils portent des vestes permettant de les identifier et fournissent une aide juridique aux personnes vivant avec le VIH, qui sont souvent victimes de harcèlement ou chassées de leur propriété.

En Macédoine, la communauté rom, très pauvre, continue de faire face à d’énormes obstacles dans l’accès aux services juridiques et de santé et souffre d’un « manque de respect, de mauvais traitements et d’un manque de communication général » dans les milieux de la santé, indique le rapport d’OSF, même si, en théorie, tous les citoyens macédoniens bénéficient d’une couverture maladie universelle depuis 2009. Right to Health, un projet créé par quatre organisations de défense des droits de l’homme roms, emploie maintenant 12 assistants juridiques communautaires pour aider les Roms qui vivent dans des bidonvilles à obtenir de meilleurs traitements.

Servir ceux qui sont dans le besoin

L’idée n’est pas d’« imposer des solutions toutes faites, mais plutôt de travailler avec les communautés pour déterminer comment elles peuvent utiliser la loi à leur avantage », a dit M. Jürgens. Les lois sont généralement déjà en place, mais elles ne servent pas ceux qui en ont le plus besoin. Les avocats sont rares, leurs services sont excessivement chers et leurs heures de bureau coïncident rarement avec les disponibilités de leurs clients potentiels. Ils ont souvent des préjugés contre les consommateurs de drogues ou les personnes séropositives. Les programmes d’assistance juridique permettent de ramener la loi au niveau des gens ordinaires.

« Le message que nous voulons transmettre est que ces programmes fonctionnent. Ils facilitent l’accès à la justice et l’exercice du droit des personnes aux soins de santé. Ils ne coûtent pas cher et permettent d’améliorer considérablement l’impact des investissements réalisés dans les traitements et la santé. Ils s’attaquent en effet aux causes sous-jacentes qui font que certains individus n’ont pas accès à ces services », a dit M. Jürgens.

L’OSF souhaite que ces programmes pilotes communautaires soient repris et développés avec l’aide de bailleurs de fonds bilatéraux et multilatéraux comme le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme. Les pays donateurs ne sont pas encore complètement remis de la récession mondiale ; il y a donc une pression accrue en faveur des programmes ciblant les domaines dans lesquels « nous pouvons avoir un impact optimal », a dit Krista Lauer, directrice de la Global Health Financing Initiative d’OSF. L’intervention juridique est, selon elle, l’un des moyens les plus efficaces pour y arriver.

« Nous aurons les mains liées si […] les personnes marginalisées ne peuvent accéder [à ces services] parce qu’elles risquent de faire l’objet de poursuites criminelles si elles tentent de le faire. »

Les bailleurs de fonds en santé ont cependant tendance à cibler les programmes de santé et les bailleurs de fonds en matière d’aide juridique, les programmes axés sur la justice. « Nous aurons les mains liées si […] les personnes marginalisées ne peuvent accéder [à ces services] parce qu’elles risquent de faire l’objet de poursuites criminelles si elles tentent de le faire. Nous souhaitons plutôt encourager l’intégration. Les programmes pilotes montrent que cela fonctionne », a dit Mme Lauer. Il y a aussi des « signes prometteurs » du côté du Fonds mondial, notamment l’inclusion de la promotion des droits de l’homme dans ses cinq objectifs stratégiques pour 2012-2014.

Selon Marijke Wijnroks, directrice de cabinet du Fonds mondial, l’organisation cherche à contribuer à l’avancement des droits de l’homme depuis sa création en 2002, mais elle a récemment renforcé son mandat dans ce domaine en raison de « preuves scientifiques solides montrant que le ciblage des populations les plus affectées » est fondamental pour vaincre ces maladies, dont plusieurs « affectent de manière disproportionnée les groupes de personnes qui sont traitées comme des criminels et maintenues en marge de la société ».

Le Fonds mondial reconnaît que lorsque les droits de l’homme sont respectés, les autres conditions nécessaires à la réalisation d’investissements financiers sûrs – comme la règle de droit et la transparence juridique – ont tendance à être aussi en place, a dit Mme Wijnroks. « Plus nos investissements sont sûrs, plus le nombre de personnes à qui nous pouvons venir en aide est important. »

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