Comment combattre le champignon mortel qui affecte des milliards de personnes

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) estime que des milliards de personnes dans les pays en développement sont exposées de façon chronique à l’aflatoxine, un poison naturel qui affecte les cultures vivrières et peut provoquer l’apparition de cancers et de maladies hépatiques, une altération du système immunitaire, un retard de croissance et la mort chez l’homme et l’animal.

D’après l’Institut international de recherche sur les politiques alimentaires (IFPRI), un quart des disponibilités alimentaires mondiales et plus de la moitié de la population mondiale sont contaminées par l’aflatoxine ; 4,5 milliards de personnes sont exposées à des niveaux élevés et non contrôlés, principalement dans les pays en développement. En Afrique subsaharienne, environ 26 000 personnes meurent chaque année d’un cancer du foie lié à l’exposition à l’aflatoxine.

Non seulement les aflatoxines présentent des risques sérieux pour la santé, mais elles entraveraient aussi les efforts d’amélioration de la sécurité alimentaire et du commerce international des denrées alimentaires.

Selon l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), 25 pour cent des cultures vivrières mondiales sont affectées par les aflatoxines.

Ce rapport évoque quelques-uns des efforts déployés pour lutter contre les aflatoxines et quelques-uns des défis à relever.

Que sont les aflatoxines ?

Les aflatoxines sont des substances carcinogènes naturellement produites par des champignons qui poussent sur les céréales et d’autres cultures, comme le maïs et les arachides. Elles sont un type de mycotoxines, une substance extrêmement toxique produite par des moisissures et détectée sur la quasi-totalité des produits agricoles dans le monde.

Les aflatoxines sont l’une des substances toxiques d’origine naturelle les plus puissantes ; elles sont produites par un champignon appelé Aspergillus flavus.

Les aflatoxines ne sont pas toujours visibles, et même les graines qui semblent normales peuvent être fortement infectées par la moisissure qui produit les toxines. Celle-ci se développe lorsque les conditions de stockage ne sont pas bonnes.

Si la présence de moisissures peut révéler la présence de toxines, « ce n’est pas un indicateur parfait de la contamination par l’aflatoxine », selon le Groupe consultatif pour la recherche agricole internationale.

La présence des aflatoxines est en grande partie influencée par « la distribution géographique, les pratiques agricoles et agronomiques, et les traitements avant et après récolte. Si le séchage des cultures est différé ou si le stockage n’est pas adapté, les effets peuvent être plus importants, les infestations d’insectes et de rongeurs facilitant l’infestation par les aflatoxines produites par les champignons et contaminant les produits stockés ».

Quels sont les aliments les plus vulnérables à la contamination par les aflatoxines ?

Divers aliments sont sensibles à la contamination par les aflatoxines, y compris le maïs, les arachides et les fruits à coque.

Selon l’IFPRI, « Le maïs et les arachides sont les principales sources d’exposition de l’homme aux aflatoxines, car ils sont très consommés à travers le monde ». Malheureusement, ce sont « les cultures les plus vulnérables à la contamination par les aflatoxines ».

D’après Gro Intelligence, une entreprise qui produit des données et des analyses sur l’agriculture, « Le maïs et les arachides sont plus vulnérables à la contamination par les toxines, car ils sont cultivés dans des conditions climatiques favorables à la croissance des agents qui favorisent l’apparition des aflatoxines ».

Les produits d’origine animale, comme le lait et le fromage, ainsi que les graines de coton, les épices et certains aliments destinés au bétail, sont également vulnérables à la contamination par les aflatoxines.

Selon Johanna Lindahl, épidémiologiste à l’Institut international de recherche sur le bétail (ILRI), « Très peu de personnes connaissent l’impact des aflatoxines sur la santé des animaux ou savent que les produits d’origine animale peuvent aussi être contaminés par elles ».

Ainsi, une étude menée à Nairobi par l’ILRI a montré que seulement 50 pour cent des personnes qui avaient entendu parler des aflatoxines pensaient qu’elles pouvaient être présentes dans le lait.

Cependant, Mme Lindahl de l’ILRI a dit à IRIN que « le lait et les autres produits laitiers peuvent accroître l’exposition de l’homme aux aflatoxines », et qu’il est nécessaire d’évaluer ces risques avec précision.

L’urbanisation croissante, associée à un accroissement de l’élevage du bétail en zone urbaine, risque d’accroître la vulnérabilité des animaux et des produits d’origine animale à la contamination par les aflatoxines, a dit Mme Lindahl.

Quels sont les principaux risques pour la santé ?

Lorsque les moisissures qui produisent les aflatoxines attaquent les cultures vivrières dans les champs ou pendant le stockage, celles-ci ne sont plus propres à la consommation humaine ou animale.

En Afrique, où la contamination par les aflatoxines est la plus répandue, elle est « une cause majeure de pertes après récolte et elle présente une menace importante pour la sécurité alimentaire et les moyens de subsistance. Elle constitue également un enjeu majeur de santé publique pour tous les consommateurs du continent », selon un programme de sécurité alimentaire du gouvernement des États-Unis.

L’exposition aiguë à des concentrations élevées d’aflatoxines conduit à l’aflatoxicose, qui peut se traduire par une mort rapide causée par une insuffisance hépatique.

Selon l’IFPRI, « Les aflatoxines posent des risques aigus et chroniques pour la santé. Les populations à faible revenu des tropiques, qui consomment des quantités relativement importantes d’aliments de base, comme le maïs ou les arachides, sont parmi les plus exposées aux aflatoxines. La consommation de produits qui contiennent des quantités parfois très importantes d’aflatoxines peut causer des maladies aigües ou entraîner la mort, comme cela a été le cas au Kenya ces dernières années ».

La contamination par les aflatoxines a également été associée à un retard de croissance chez les enfants.

Erastus Kangethe, expert de la sécurité sanitaire des aliments à l’université de Nairobi, a dit à IRIN, « Il serait préjudiciable d’ignorer les effets à long terme des aflatoxines, car si nous ne les contrôlons pas, nous allons très bientôt avoir une génération d’enfants présentant un retard de croissance ».

Les aflatoxine ont également un effet dévastateur sur le commerce. Les pertes économiques imputables aux aflatoxines s’élèvent à environ 1,2 milliard de dollars par an dans le monde. Chaque année, les économies africaines perdent environ 450 millions de dollars de cultures à cause des aflatoxines.

Selon Davesh Roy, un chercheur de la Division marchés, commerce et institutions de l’IFPRI, les normes relatives aux niveaux acceptables d’aflatoxines dans les cultures vivrières fixées par l’Union européenne « restent une barrière potentiellement importante au commerce, et les respecter est une condition nécessaire, mais pas suffisante pour l’accès de bon nombre d’exportateurs des pays à faible revenu au marché ».

Selon la Banque mondiale, « L’abaissement par l’UE des teneurs maximales autorisées en aflatoxines à quatre parties par milliard a coûté 670 millions de dollars par an aux exportateurs africains de céréales, de fruits secs et d’arachides ».

Selon les experts, la contamination par les aflatoxines entraîne d’autres pertes, « y compris une réduction des rendements, une baisse de la valeur des cultures et une baisse de la productivité animale ».

Quels sont les efforts déployés pour contrôler la contamination par les aflatoxines ?

En 2011, à Lusaka, en Zambie, le gouvernement des États-Unis a annoncé qu’il s’engageait à accorder une enveloppe de 12 millions de dollars pour soutenir un programme africain relatif à la lutte contre les aflatoxines dans le cadre de son initiative sur la faim et la sécurité alimentaire dans le monde. Un an plus tard, la Commission de l’Union africaine a annoncé la création d’un Partenariat pour lutter contre l’aflatoxine en Afrique (PACA) pour mettre en œuvre des programmes de lutte contre la contamination par les aflatoxines sur le continent.

Des études de lutte biologique ont été lancées dans plusieurs pays africains pour lutter contre la contamination par les aflatoxines des cultures et des produits d’origine animale. Les méthodes de lutte biologique comme Aflasafe – un pesticide biologique contre les aflatoxines – se sont révélées efficaces.

Au Nigeria, où des expérimentations en plein champ de l’Aflasafe ont déjà été réalisées, Charity Mutegi, chercheur de l’Institut international d’agriculture tropical (IITA), a dit IRIN, « Les résultats sur l’efficacité ont été très positifs. La contamination du maïs et des arachides par les aflatoxines a été réduite de 80 à 90 pour cent ».

Selon le Centre international d'amélioration du maïs et du blé (CIMMYT), « l’Aflasafe permet de “repousser” les souches d’A. flavus, qui sont nocives et qui produisent des toxines (le champignon qui produit l’aflatoxine), à l’extérieur du champ grâce à l’introduction délibérée de souches indigènes, mais non toxiques et non nocives – un principe appelé “exclusion compétitive” ».

Comme le Nigeria, plusieurs pays d’Afrique ont lancé des recherches de lutte biologique, et notamment le Burkina Faso, le Ghana, le Kenya, le Mali, le Sénégal, la Tanzanie et la Zambie. Déjà, des laboratoires de lutte biologique contre les aflatoxines ont été créés au Burkina Faso, au Kenya et en Zambie.

Le CIMMYT utilise la méthode de la double haploïdie (DH) « pour obtenir rapidement des lignées consanguines associant l’A. flavus et la résistance à l’aflatoxine ainsi que d’autres traits génétiques importants. Ces lignées DH sont évaluées afin d’identifier de nouvelles lignées supérieures associant la résistance aux aflatoxines, la tolérance à la sécheresse et à la chaleur, et une bonne performance agronomique ».

« Étant donné que les aflatoxines représentent un risque environnemental généralisé, le contrôle devra être basé sur une approche multidimensionnelle. Différents efforts devront être entrepris afin d’obtenir une nourriture de meilleure qualité et de réduire les risques relatifs à la salubrité des aliments », a indiqué l’IFPRI.

Dans des pays comme le Kenya, des mesures telles que l’installation de silos en métal sont encouragées pour aider les agriculteurs à entreposer les produits de leur exploitation.

Récemment, les scientifiques ont mis au point une technologie reposant sur l’utilisation des Smartphones pour aider les agriculteurs à lutter contre les aflatoxines. L’application permet de mesurer le niveau de contamination par les aflatoxines de cultures touchées en analysant les nuances des bandes de couleur sur des bandelettes test prises en photo. Cette technologie peut être utilisée n’importe où.

Selon Mobile Assay, l’entreprise qui a développé la technologie, « Le logiciel permet à toute personne équipée d’un téléphone avec appareil photo de prendre une photographie d’un test diagnostique rapide sur bande réactive et d’obtenir instantanément des résultats quantifiables ».

Quels sont les défis liés au contrôle des aflatoxines ?

Le manque de connaissance des petits exploitants en matière de détection des aflatoxines et l’absence d’outils de détection facilement accessibles constituent deux des principaux défis en matière de contrôle des aflatoxines.

Bon nombre de pays africains manquent d’« infrastructures adéquates pour la manutention post-récolte, comme des entrepôts, des usines de transformation et des systèmes d’information pour trouver une solution au problème », selon Gro company.

« Collecter des données pour satisfaire aux exigences réglementaires en matière de lutte biologique coûte toujours cher », a dit M. Mutegi, de l’IITA.

Des experts ont recommandé d’investir davantage dans la recherche scientifique afin de développer des variétés de culture résistantes aux aflatoxines. Ils indiquent également qu’il est nécessaire d’informer les agriculteurs sur les dangers des aflatoxines et sur la façon de détecter ce poison fongique.

Les experts pensent que la trop grande dépendance vis-à-vis des cultures vivrières vulnérables aux aflatoxines, comme le maïs et les arachides, a rendu plus difficile le contrôle des toxines, et ils appellent les agriculteurs à se diversifier en utilisant des cultures vivrières non sensibles.

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