Les obstacles au retour dans l’est de la RDC

Des dizaines de milliers de personnes déplacées originaires des deux territoires de la République démocratique du Congo (RDC) occupés jusqu’à récemment par les rebelles du M23 commencent à rentrer chez elles.

Pour de nombreux autres Congolais déracinés par le conflit toutefois, le retour à la maison est encore une perspective lointaine.

Le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA) a rapporté, le 6 novembre, un « retour progressif ou un désir de retour » parmi les personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays (PDIP) originaires des territoires de Nyiragongo et de Rutshuru, où les derniers rebelles du M23 ont été chassés ou capturés début novembre par l’armée congolaise.

Le rapport suggère qu’environ 40 000 PDIP et 10 000 réfugiés congolais en Ouganda pourraient bientôt rentrer chez eux dans les deux territoires.

Les quatre autres territoires du Nord-Kivu sont cependant toujours contrôlés par des groupes armés et sont toujours le théâtre de déplacements de population, a indiqué l’OCHA.

Selon les chiffres officiels, il y avait, en août dernier, environ 135 000 PDIP originaires de Rutshuru et de Nyiragongo sur un peu plus d’un million pour l’ensemble de la province et environ deux millions et demi pour l’ensemble du pays.

Quelques organisations non gouvernementales (ONG) ont dit en privé que ces statistiques étaient exagérées. Les chiffres réels risquent toutefois d’augmenter, du moins temporairement, car l’armée congolaise et la Mission des Nations Unies pour la stabilisation en RDC (MONUSCO) tentent maintenant de neutraliser d’autres « forces négatives ».

Selon l’analyste Thierry Vircoulon, de l’International Crisis Group (ICG), la neutralisation des plus de 20 groupes armés qui restent au Nord-Kivu sera « une tâche longue et complexe ».

La veille de la chute du dernier bastion du M23 aux mains de l’armée de la RDC, des Congolais réfugiés en Ouganda, à quelques kilomètres de là, ont parlé à IRIN des difficultés qu’ils risquaient de rencontrer.

Innocent Nyonzima, un jeune homme de Rutshuru, a dit à IRIN : « Il y aura encore des problèmes quand nous rentrerons chez nous. »

« Nous sommes nombreux à avoir quitté le pays en 2007 et il y a, au Rwanda, une population congolaise qui a quitté le pays il y a près de 20 ans. »

« Il ne sera pas facile pour les familles de retrouver leurs droits et leurs terres, ni même de reconnaître leurs foyers », a-t-il dit. « Elles pourraient se rendre compte qu’elles ont tout perdu. »

Zawadi Mwamini, une femme de 28 ans originaire du territoire de Masisi qui vit maintenant dans un camp situé en périphérie de Goma, a déjà vécu cette expérience.

« Nous avons fui la guerre en 2007 », a-t-elle dit à IRIN. « En 2009, quand nous sommes retournés dans notre village, nous avons découvert que nos champs étaient occupés par une autre famille. On nous a dit : `vous n’êtes pas chez vous ici’ et on nous a chassés. »

Zawadi a expliqué qu’elle et son mari avaient dû retourner au camp même si le village n’était pas situé dans une zone de guerre.

« Comme nous n’avions pas d’argent ni de travail, nous sommes venus chercher de l’aide ici. »

Conflits fonciers

Gabriel Hanyurwa, un agriculteur et enseignant déplacé qui vit dans le même camp, a dit à IRIN qu’il pourrait retourner dans son village, dans le territoire de Rutshuru, mais qu’il ne serait pas tranquille.

« J’ai peur de retourner chez moi parce que je ne m’entends pas bien avec ma famille », a-t-il dit. « Si j’y retourne, mon frère aîné pourrait s’arranger pour me faire tuer. Dans les villages, les familles se dévorent entre elles : elles se battent pour les champs et les héritages. »

Il a dit qu’il était courant que des villages entiers soient divisés par ce genre de disputes, même lorsque les villageois appartiennent au même groupe ethnique.

« Sur 100 familles, il y en a peut-être 50 qui sont détestées, et 50 qui ne le sont pas [...] Oui, je pourrais retourner au village, je pourrais cultiver mon champ, mais j’aurais toujours peur qu’ils viennent me chercher pendant la nuit. »

« Même lorsqu’une zone a été sécurisée, les gens ont peur d’y retourner parce qu’ils pourraient être menacés par d’anciens membres des groupes armés »

Selon Christophe Beau, conseiller en matière de protection pour le système des Nations Unies à Goma, ce genre de crainte est courant dans l’est de la RDC.

« Même lorsqu’une zone a été sécurisée, les gens ont peur d’y retourner parce qu’ils pourraient être menacés par d’anciens membres des groupes armés », a-t-il dit à IRIN.

On ignore quelle est la proportion des réfugiés et des PDIP qui croient qu’ils pourraient être les cibles d’attaques s’ils rentrent chez eux, mais on peut supposer que ces craintes sont plus marquées dans les régions où les groupes armés ont créé ou exacerbé les tensions inter- ou intracommunautaires au sujet du contrôle de la terre, du pouvoir et des ressources.

Dans son étude intitulée The Trouble with the Congo: Local Violence and the Failure of International Peacebuilding [Le problème avec le Congo : la violence locale et l’échec international de consolidation de la paix], publiée en 2010, la chercheuse Séverine Autesserre écrit que, dans l’est de la RDC, les conflits fonciers ont souvent été à l’origine de tensions pour les personnes déplacées qui tentent de retourner dans leurs villages.

« Il arrive souvent que ceux qui rentrent chez eux trouvent leurs terres occupées par de nouveaux groupes, généralement d’une origine ethnique différente. Cette pratique d’usurpation a eu cours de manière similaire dans tout l’est du Congo. »

Les rapports détaillés compilés par le Rapid Response to Movements of Population [Réponse rapide aux mouvements de population, RRMP], une initiative conjointe des Nations Unies et d’ONG partenaires mise en place dans l’est de la RDC, donnent une idée des endroits où ces tensions sont les plus vives.

Des 40 localités évaluées récemment par le RRMP, neuf sont le théâtre de conflits fonciers et communautaires qui, dans certains cas, ont contribué à empêcher les PDIP de rentrer chez elles.

Il se peut que ce chiffre sous-estime l’ampleur du problème pour les PDIP et les rapatriés en général. En effet, le RRMP s’intéresse essentiellement aux mouvements de population vers de nouveaux sites et sous-évalue probablement l’importance des mouvements vers les camps établis, qui, pour la plupart, sont situés près des zones où les conflits fonciers et communautaires sont les plus violents.

Surmonter les obstacles

Selon M. Beau, du HCR, il faut d’abord, pour surmonter la crainte des PDIP de rentrer chez elles, « favoriser le retour à la vie civile des membres des groupes armés et encourager leur intégration sociale ».

« Nous avons besoin de davantage de programmes pour atteindre cet objectif au Nord-Kivu. Le gouvernement devait mettre en place ce genre de programmes dès que possible. »

Ceux-ci devraient être accompagnés d’incitations au dialogue et d’« activités de transformation », a-t-il ajouté.

Le coordinateur humanitaire d’Oxfam au Nord-Kivu, Tariq Riebl, est du même avis. « Le gouvernement congolais doit rapidement se doter d’un solide programme de désarmement, de démobilisation et de réintégration », a-t-il dit, et les gouvernements régionaux et les partenaires internationaux devraient y apporter leur soutien.

Oxfam appelle également à la mise en oeuvre d’un processus politique qui, en parallèle avec toute action militaire, « aborderait les problèmes profondément ancrés, notamment ceux de la terre, des moyens de subsistance, du contrôle des ressources et de la représentation de l’ensemble des communautés », et favoriserait le dialogue au niveau local.

Prince Kihangi Kyamwami, un leader de la société civile de Walikale, un territoire riche en minerais, a répété cet appel lors d’une conférence sur l’exploitation minière qui s’est tenue à Kigali à la mi-novembre.

« Les chefs traditionnels de notre territoire ont appelé les cinq groupes armés en présence à déposer les armes, et la plupart d’entre eux ont accepté », a-t-il dit lors de la conférence. « Nous demandons aux autorités de promouvoir le dialogue plutôt que d’utiliser la force et de seulement tenter de retracer les groupes armés qui n’ont pas accepté de dialoguer. »

Les participants à la conférence ont également appris qu’une rencontre des groupes armés Maï-Maï avait récemment été organisée à Itebero, dans le territoire de Walikale, et qu’ils s’étaient entendus pour « pacifier » les mines et augmenter la production. Une autre rencontre avec des leaders Maï-Maï doit avoir lieu à Shabunda, un territoire du Sud-Kivu où l’on exploite l’or.

En réalité, Shabunda et Walikale ne sont pas des régions où la propriété des terres agricoles fait l’objet de vives contestations (comme on pourrait s’y attendre de terres dont le sous-sol est riche en minerai). Deux dialogues communautaires impliquant des groupes armés ont été organisés à Masisi plus tôt cette année, mais les conflits fonciers survenant sur le territoire n’étaient pas un point important à l’ordre du jour de ces rencontres. Celles-ci avaient comme objectif principal de déterminer les conditions d’intégration des anciens combattants dans l’armée.

Le gouvernement congolais a commencé à revoir sa législation foncière, mais il ne semble guère vouloir mettre en oeuvre une véritable réforme agraire (distribution de terres), car un tel processus pourrait provoquer des violences. En l’absence d’initiatives gouvernementales ambitieuses, UN-Habitat et plusieurs ONG ont tenté de résoudre les conflits fonciers locaux dans les deux Kivu, mais les efforts déployés jusqu’à présent ne concernent qu’une faible superficie.

Un modèle à suivre ?

Le Rwanda voisin a quant à lui réussi à gérer les pénuries de terres et à améliorer la production grâce à la mise en oeuvre de programmes agricoles à grande échelle. Lors d’une conférence organisée le mois dernier, la ministre de l’Agriculture rwandaise Agnes Kalibata a dit que l’augmentation de la production était surtout due à l’aménagement de terrasses, qui a permis de réduire l’érosion.

Au cours des dix dernières années, les petits agriculteurs rwandais ont reçu de l’argent pour aménager des terrasses sur leurs propriétés dans le cadre de programmes gouvernementaux. Le gouvernement a en outre distribué plus de 10 millions de titres de propriété dans les six dernières années.

Rares sont les agriculteurs congolais qui ont des titres de propriété et peu de terrasses ont été aménagées sur les collines des deux Kivu.

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