Cartographier la catastrophe aux Philippines

Le micro-mapping est sous le feu des projecteurs, trois jours après le passage du typhon Haiyan au centre des Philippines. Près de 10 millions de personnes seraient affectées, et on évoque un bilan de plusieurs milliers de victims.

La première carte compilant toutes les images des dégâts causés par la tempête de catégorie 5, recueillies sur les médias sociaux puis validées, a été publiée le 11 novembre.

« La vitesse à laquelle les informations peuvent être filtrées, classées et géolocalisées [a] considérablement augmenté grâce au recours à des organisations humanitaires numériques et à la technologie », a dit à IRIN Cat Graham, coordinatrice pour le Digital Humanitarian Network (DHN), une communauté de techniciens du numérique, de traducteurs et autres bons samaritains calés en technologie apportant leur soutien aux efforts humanitaires.

La cartographie est une composante fondamentale des efforts du DHN pour aider les secours humanitaires à répondre à ce qui pourrait s’avérer être le typhon le plus violent de l’histoire des Philippines. Elle combine crowdsourcing (ou externalisation ouverte) - au travers d’initiatives de micro-mapping - et intelligence artificielle pour filtrer et classer les informations, qui sont ensuite localisées sur des cartes virtuelles en temps réel pour appuyer les efforts d’évaluation rapide des besoins du Bureau des Nations Unies pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA) et de la Croix-Rouge philippine.

« Cela fournit des données en temps réel de personnes présentes dans les différentes zones touchées sous forme de tweets, de photos et de messages sur ce qui est arrivé à leur communauté, [et] des informations sur leurs besoins immédiats », a dit à IRIN David Carden, directeur de l’OCHA aux Philippines.

Les bénévoles numériques du DHN travaillent au recueil d’informations en collaboration avec l’OCHA, la Croix-Rouge et le gouvernement philippin pour créer des cartes Web auxquelles tous les répondants ont accès et peuvent utiliser, à l’instar de Open Street Map - mise à jour jusqu’à 300 000 fois ces trois derniers jours pour les régions des Philippines touchées par le typhon, selon l’OCHA.

Activation du DHN

Cette année, le DHN a été activé à cinq reprises (Sud-Soudan, République démocratique du Congo, Samoa, Syrie et Philippines) pour permettre aux répondants humanitaires comme l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés et l’ACAPS (Assessment Capacities Project) de suivre l’impact des conflits, crises, déplacements ou catastrophes sur les populations.

« Mais celui-ci est de loin le plus grand déploiement que nous ayons activé », a dit Mme Graham.

L’OCHA a activé le DHN le 7 novembre, un jour avant l’arrivée de la tempête connue localement sous le nom de Yolanda.

Des centaines de bénévoles humanitaires numériques du monde entier - y compris des chargés de veille média, des traducteurs, des experts en SIG, des analystes statistiques, des équipes de soutien émotionnel et des équipes de renfort - travaillent nuit et jour en collaboration avec les efforts de secours et de rétablissement, surtout à Tacloban, une ville particulièrement touchée de l’est du pays.

« Le DHN fait le tri parmi un très gros volume d’informations extraites des médias sociaux », a dit Sara Jane Terp, une bénévole du DHN membre de la SBTF (Standby Volunteer Task Force).

Environ 182 000 tweets ont été recueillis et automatiquement filtrés selon des critères de pertinence et d’unicité pour n’en retenir que 35 715, explique M. Carden.

Les bénévoles appliquent le principe de triangulation (qui consiste à confronter les informations à deux autres sources, par exemple les médias traditionnels et les rapports officiels du gouvernement) pour vérifier l’information. Cette tâche chronophage est facilitée par la participation d’un grand nombre de bénévoles travaillant depuis différents fuseaux horaires. Voir ce diaporama.

« Faire traiter ce volume considérable de tweets par une seule personne aurait pris des semaines. Au lieu de ça, nous les répartissons entre des centaines, voire des milliers de bénévoles à travers le monde et ça peut être fait en quelques jours, ou même en quelques heures », a dit Patrick Meier, directeur des médias sociaux du Qatar Computing Research Institute (QCRI).

La base active des utilisateurs de médias sociaux aux Philippines - au moins 30 millions de personnes selon un rapport du site d’analyse SocialBakers datant de 2013 - contribue considérablement à la riche source de données à disposition des bénévoles.

(Lorsque l’OCHA a activé l’outil de micro-mapping du DHN à la suite du séisme d’une magnitude de 7,7 qui a frappé le Pakistan fin septembre 2013, la quantité de données disponibles était limitée du fait de l’empreinte bien plus restreinte des médias sociaux dans ce pays).

Les milliers de bits de données glanés à partir de tweets dans les premières 48 heures suivant la catastrophe ont été utilisés dans le 4erapport sur la situation après le passage du super typhon Haiyan, selon M. Carden.

« Les Philippines constituent un excellent scénario de test pour les personnes qui travaillent sur des modèles qu’ils ont promus, construits et testés dans des environnements contrôlés », a expliqué Andrej Verity, responsable de la gestion de l’information auprès des services d'information sur le terrain (FIS) de l’OCHA, basé à Genève.

Bien que le DHN aide à combler le déficit d’informations, il en est encore aux premiers stades de son déploiement et l’impact reste dur à évaluer, rapportent le DHN et l’OCHA aux Philippines.

L’accès Internet affecté

Les dégâts infligés aux infrastructures affectent l’accès Internet, ce qui se répercute sur le volume de données disponibles, avec 18,7 pour cent de tweets postés en moins le 9 novembre par rapport à la veille, selon M. Meier.

« Mais c’est prévisible et on doit s’y attendre lorsque l’on a affaire au plus grand typhon de l’histoire de l’humanité », a dit M. Meier. « Notre travail ne change pas, notre priorité est toujours de traiter ce gros volume de données et d’y rechercher les informations dont l’OCHA a besoin ».

Obtenir des informations précises en temps voulu et communiquer avec les communautés touchées est essentiel à l’heure actuelle, selon l’OCHA.

« La dernière fois que j’ai vu quelque chose de cette ampleur, c’était au lendemain du tsunami dans l’océan Indien », a dit Sebastian Rhodes Stampa, directeur de l’équipe des Nations Unies pour l’évaluation et la coordination en cas de catastrophe (UNDAC), en notant que Haiyan a semé sur son passage « la destruction à une échelle massive ».

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