De nouvelles découvertes accentuent la pression sur la conférence de Varsovie

Selon une nouvelle série d’études, les facteurs de stress climatique comme les sécheresses et inondations récurrentes portent d’ores et déjà atteinte aux moyens de subsistance de certaines populations, affaiblissant leur capacité à s’adapter ou à améliorer leur vie.

Les auteurs ont exhorté les négociateurs qui se réuniront à Varsovie le 11 novembre, conformément à la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (CCNUCC), de redoubler d’efforts pour atténuer les effets du changement climatique.

Ils ont également préconisé la constitution d’une « structure institutionnelle » dans le cadre de la CCNUCC pour les « pertes et dommages » causés par le changement climatique. Il n’existe pas de définition convenue des « pertes et dommages », mais l’expression fait globalement référence à toute une série de préjudices subits dans les pays en développement ne pouvant pas être évités par des efforts d’atténuation ou d’adaptation au changement climatique. Les négociateurs de la conférence de Varsovie doivent décider d’un cadre institutionnel pour répondre à ces pertes et dommages. Ils doivent notamment déterminer le mode d’évaluation de ces préjudices et juger de la nécessité d’une réparation financière pour les pays touchés.

La nécessité d’aborder la question des pertes et dommages a été reconnue pour la première fois lors du sommet de Cancún sur le climat en 2010. Lors de la dernière conférence, qui s’est tenue à Doha en 2012, les pays ont évoqué la possibilité de discuter, lors des négociations de Varsovie, d’un mécanisme pour répondre à ce problème, comme la mise en place d’une compensation financière, par exemple.

Aucun nouveau traité sur le changement climatique n’entrera en vigueur avant 2015, lors d’une réunion de la CCNUCC à Paris.

« Bien que la question des pertes et dommages ne fasse pas encore partie des négociations de 2015, les principales variables des pertes et dommages — le souhait d’en atténuer les effets et la mise en place de mécanismes d’adaptation — font partie intégrante de l’accord de 2015 », ont noté les auteurs de l’étude dirigée par Koko Warner, scientifique de l’Université des Nations Unies à Bonn. « Aborder la question des pertes et dommages devrait donc se faire de manière formelle ou sous forme de discussion de fond à l’approche de la réunion de Paris ».

Incapacité à s’adapter

Publiées dans l’International Journal of Global Warming, une revue pratiquant l’examen collégial, ces études forment le deuxième volet d’une série visant à rassembler des preuves de pertes et dommages du point de vue des personnes touchées. Le premier volet a été publié à l’approche du sommet des Nations Unies sur le changement climatique de 2012.

Quatre des études, menées en Éthiopie, au Mozambique, au Burkina Faso et au Népal, ont révélé que les efforts d’adaptation étaient insuffisants. Dans certains districts éthiopiens, par exemple, 96 pour cent des foyers signalaient que leurs efforts pour s’adapter aux inondations récurrentes avaient été vains. Soixante-dix-huit pour cent des foyers interrogés dans certaines régions choisies du Népal, 72 pour cent de ceux du Burkina Faso et 69 pour cent de ceux du Mozambique déclaraient que, malgré leurs efforts pour s’adapter aux bouleversements climatiques, ceux-ci grevaient encore considérablement leur budget familial. Trois foyers interrogés sur quatre signalaient qu’ils avaient dû réduire le nombre de repas ou la taille des portions, signe manifeste d’une capacité d’adaptation insuffisante.

« les pertes et dommages posent un défi, celui de profondément repenser les politiques, car il va falloir favoriser des actions préparatoires, transformatives [...] car il n’est plus question de “donner sa chance à l’adaptation” »

Les enquêtes menées dans dix villages du nord du Burkina Faso, habités principalement par des éleveurs pastoraux peuls, qui ont été touchés par des sécheresses en 2004 puis en 2010, ont révélé que la plupart des personnes interrogées avaient dû vendre des biens, des terres et du bétail pour acheter à manger. Certains avaient reçu de l’aide alimentaire, tandis que d’autres s’étaient adaptés en migrant vers des pays voisins comme la Côte d’Ivoire pour aider leur famille restée au pays. Malgré tous leurs efforts, 87 pour cent des foyers « avaient dû diminuer considérablement leur consommation alimentaire ». La vente d’actifs mine par ailleurs les efforts des communautés pour faire face à cette situation à long terme, remarque l’étude principale résumant les résultats des enquêtes. Alors que le cycle des sécheresses se poursuit, leurs troupeaux se rétrécissent et les familles ne parviennent pas à les reconstituer et finissent par perdre leur identité culturelle et leur mode de vie.

IRIN a observé des expériences similaires dans la région de Diffa, au Niger, où les sécheresses récurrentes ont obligé des membres de la communauté Wodaabe, un sous-groupe de l’ethnie peule, à abandonner le nomadisme et à vivre en périphérie de Diffa, avec une qualité de vie bien inférieure.

« À la suite d’une grave inondation en Éthiopie en 2007, 94 pour cent des personnes interrogées ont signalé que leurs cultures avaient été fortement endommagées, voire entièrement détruites. La dévastation à grande échelle des cultures a également entraîné une hausse des prix des denrées alimentaires, qui a rendu les produits alimentaires de base comme le maïs inabordables », a dit dans un communiqué de presse Fatima Denton, coordinatrice du Centre africain pour la politique en matière de climat, un partenaire des études de cas africaines. « Mainte et mainte fois, l’étude a découvert que les foyers qui éprouvent déjà des difficultés s’enfoncent encore plus profondément dans la pauvreté à cause des conséquences du changement climatique. Lorsque l’adaptation est insuffisante pour faire face aux facteurs de stress climatique, les pertes et dommages qui en résultent menacent le bien-être de l’homme et le développement durable. »

Ces enquêtes se font l’écho d’une récente étude de l’Institut de développement d’outre-mer (Overseas Development Institute, ODI) qui a démontré que les bouleversements climatiques allaient porter atteinte à la cible de réduction de la pauvreté des Objectifs du Millénaire pour le développement (OMD). La population « semble déjà approcher des limites biophysiques et sociales de l’adaptation », ce qui compromet pour de bon le bien-être de l’homme et le développement durable, est-il écrit dans un rapport publié par l’Université des Nations Unies.

Envisager l’avenir

Mme Warner, la directrice scientifique de l’Initiative sur les pertes et dommages dans les pays vulnérables (Loss and Damage in Vulnerable Countries Initiative), a dit à IRIN que les « pertes et dommages » posaient « un défi, celui de profondément repenser les politiques, car il va falloir favoriser des actions préparatoires, transformatives [...] car il n’est plus question de “donner sa chance à l’adaptation” puis de faire des efforts pour réparer les pertes et dommages. Cela se fait en parallèle avec l’adaptation », a-t-elle ajouté.

D’après elle, certains décideurs sont déjà en train de mettre au point des approches originales. Aux États-Unis, par exemple, des responsables politiques envisagent de proposer une nouvelle loi relative à l’eau déterminant le mode de partage des ressources en eau lorsque celles-ci se raréfieront, a-t-elle dit.

L’année 2015 est déjà considérée comme un tournant en matière de politique publique. Non seulement un nouveau traité sur le climat sera adopté, mais un ensemble de nouveaux objectifs —appelés objectifs de développement durable (ODD) — pourraient également être instaurés pour succéder aux OMD. Un nouveau plan mondial de protection contre les risques naturels devrait également être officialisé pour remplacer le Cadre d’action de Hyogo pour 2005-2015.

Il est désormais largement reconnu que le changement climatique pourrait avoir des conséquences néfastes sur le développement. Des appels ont été lancés en faveur d’une plus grande interaction entre les spécialistes de l’adaptation, ceux de la réduction des risques de catastrophes et ceux du développement. Selon Mme Warner, ces « conversations » doivent également prendre en compte les « pertes et dommages ».

Les études de l’International Journal of Global Warming préconisent par ailleurs des stratégies de gestion des risques — telles que les assurances — pour répondre au problème des pertes et dommages.

« Limiter la réponse aux pertes et dommages dans le cadre de la CCNUCC à la gestion des risques serait une erreur », a cependant dit dans un courrier électronique Harjeet Singh, coordinateur international d’ActionAid pour la réduction des risques de catastrophes et l’adaptation au changement climatique. « C’est ce qu’essayent de faire la plupart des pays développés [...] Alors que les programmes relatifs aux pertes et dommages favoriseront l’atténuation et l’adaptation, leur tâche principale est d’informer, de travailler en coordination avec les institutions concernées et de développer des manières de régler la situation lorsque l’adaptation et la gestion des risques sont inefficaces ! Le problème est de savoir quoi faire quand les terres et la biodiversité sont complètement perdues, que les terres deviennent non arables, que des îles sont immergées et que l’écosystème marin est perturbé par la hausse des températures. »

Par ailleurs, les assurances ne couvriront pas des pertes qui ne sont pas quantifiables, comme la perte d’un pays, de la biodiversité ou d’une culture, comme dans le cas des Peuls. Comment peut-on réparer de telles pertes ? C’est le genre de questions auxquelles M. Singh et Mme Warner cherchent à répondre.

Mme Warner reconnaît que les assurances ne couvriront pas toutes les pertes.

Selon Sven Harmeling, coordinateur de la sensibilisation au changement climatique de l’ONG CARE International, de grandes pertes comme la disparition d’États insulaires peuvent encore être évitées en mettant en place « dès maintenant [des programmes] ambitieux d’atténuation ».

Selon lui, les gouvernements et la population devraient également chercher d’autres moyens que les assurances pour compenser leurs pertes. « Il pourrait y avoir, par exemple, des actions en justice pour demander de l’aide à l’adaptation ou la réparation de dommages, ou pour la compensation de pertes subies. Mais nous allons peut-être aussi être témoins d’une plus grande solidarité entre les populations riches et celles qui seront de plus en plus touchées par de graves pertes et des dommages considérables. La mise en place d’un mécanisme efficace dans le cadre de la CCNUCC concernant les pertes et dommages pourrait aider les pays à mieux [y] répondre et réduire la nécessité de trouver d’autres solutions de ce genre. »

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