Les internautes d’Amérique latine agissent pour combattre le crime

Il y a six fois plus de crimes violents en Amérique latine que dans n’importe quelle autre région du monde. Or, la plupart des habitants n’ont pas confiance en la capacité de l’État à combattre le crime. Ainsi, selon les analystes, un certain nombre de communautés ont décidé d’utiliser les médias sociaux pour améliorer leur propre sécurité.

« En Amérique latine, les crimes violents minent le tissu social des communautés [et constituent] une menace humaine importante pour les populations qui vivent dans des bidonvilles », a dit Vanda Felbab-Brown, agrégée supérieure de recherches auprès de la Brookings Institution, une organisation de politique publique à but non lucratif basée aux États-Unis.

Les crimes violents ont connu une forte hausse au cours de la dernière décennie. Selon un rapport du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) publié en 2013, le taux d’homicides pour l’Amérique latine et centrale a atteint 29 pour 100 000 personnes en 2011, ce qui correspond à environ quatre fois la moyenne mondiale.

Pendant la même période, le nombre de personnes ayant accès à Internet en Amérique latine a été multiplié par treize. Les communautés disposent donc de nouveaux moyens de signaler les crimes de manière quasi anonyme, de partager des informations sur les zones de violence, de mettre en place des services de police communautaires et d’organiser des manifestations en faveur de l’amélioration de la sécurité.

« La prolifération des données et les médias sociaux offrent la portée, la rapidité et la spécificité qui manquent à la plupart des approches traditionnelles [de lutte contre le crime] », a dit à IRIN Robert Muggah, directeur de l’Igarapé Institute, à Rio de Janeiro, au Brésil. M. Muggah gère des projets de sécurité et de développement dans l’ensemble de la région.

Au cours des dix dernières années, certains gouvernements – ceux du Mexique, du Brésil et de l’Argentine, entre autres – ont fait des efforts pour améliorer leurs forces de police. Malgré tout, la méfiance des habitants envers les institutions publiques (ainsi que la peur des gangs de trafiquants) a entraîné ce que l’Igarapé Institute appelle « des initiatives horizontales de citoyen à citoyen », c’est-à-dire que des personnes ordinaires se mettent ensemble et utilisent leurs smartphones et les médias sociaux pour se protéger du crime.

Les médias sociaux sont un outil puissant pour enrayer la violence, mais l’approche qu’ils permettent est essentiellement réactive et ne peut, selon les experts, remplacer les impératifs de développement économique dans les quartiers touchés par le crime ou l’instauration d’une présence policière à long terme pour développer la confiance de la communauté.

Protection insuffisante de l’État

Selon la Brookings Institution, si les citoyens ont l’impression que le gouvernement ne peut pas les protéger, c’est à cause de l’absence d’un engagement soutenu des forces de sécurité de l’État dans les communautés affectées par la violence liée aux gangs.

« La première étape est d’impliquer l’État de façon à ce qu’il doive rendre des comptes. L’État ne peut échapper à sa responsabilité d’offrir sécurité et développement économique aux populations marginalisées », a dit Mme Felbab-Brown.

Selon des sondages, les citoyens de certaines des communautés d’Amérique latine et centrale les plus touchées par la criminalité hésitent à signaler les crimes aux autorités parce qu’ils craignent de faire l’objet de représailles (l’État est parfois complice) ou qu’ils n’ont simplement pas confiance en l’efficacité de la police. Selon une étude réalisée en 2012, 92 pour cent des crimes commis au Mexique ne sont pas rapportés.

« De nombreuses victimes de violence décident de ne pas passer par les institutions publiques et tentent d’obtenir des soins ou de rétablir la justice autrement », a dit Ronak Patel, chercheur auprès de la Harvard Humanitarian Initiative (HHI), basée aux États-Unis, et co-auteur d’un rapport sur l’urbanisation et l’insécurité publié en 2012.

Exprimer son mécontentement par voie numérique

En 2010, le gouvernement argentin a investi 250 millions de dollars dans les forces de police. Il a créé cinq centres régionaux destinés à répondre aux appels d’urgence et promis que le délai de réponse ne dépasserait pas 15 secondes. Il a également installé 1 200 caméras de surveillance dans la capitale, Buenos Aires. Depuis octobre 2011, le plan de sécurité du gouvernement exige que des policiers soient stationnés « nuit et jour » dans les « endroits critiques » de la ville.

Certains locaux estiment toutefois que la méfiance généralisée de la population envers les institutions officielles continue de faire obstacle au signalement des crimes.

« [Nous] avons le sentiment qu’il y a de la collusion entre la police et les voleurs, et les gens ont donc peur de dénoncer la police », a dit Leonardo Florestano, 32 ans, un habitant de Buenos Aires qui s’est fait voler à quatre reprises au cours des dix dernières années et dont le beau-frère a survécu à une attaque armée devant une boutique de chaussures Adidas il y a trois ans.

« Si vous demandez à n’importe quel Argentin qui vit dans la ville, il vous dira qu’il se sent de moins en moins en sécurité. Tout le monde a déjà été victime d’un vol », a-t-il ajouté.

Le groupe Facebook argentin Basta de Inseguridad [Y’en a marre de l’insécurité] a réussi à rassembler près d’une centaine de partisans pour manifester périodiquement contre ce qu’il appelle les faibles performances de la police argentine.

À Ciudad Juárez, au Mexique – l’une des villes les plus violentes au monde selon une étude publiée en mars 2013 dans l’International Journal of Stability –, des groupes de voisins ont pris en charge la gestion des crimes en ayant recours à leurs smartphones.

Les membres des communautés utilisent les appels et les messages textes pour s’informer les uns les autres au sujet des crimes qui sont commis, a dit Finn Kjaerulf, un responsable de programmes du Dignity Institute, à Copenhague, qui s’intéresse à la violence dans les bidonvilles.

Dans des villes mexicaines comme Saltillo et Monterrey, les médias grand public ont pratiquement cessé de rapporter les crimes au cours des dernières années en raison de l’intimidation dont ils faisaient l’objet de la part des cartels de la drogue. Les organisations de défense de la liberté de presse du monde entier classent le Mexique parmi les pays les plus dangereux pour les journalistes.

Un certain nombre de blogues et de microblogues, comme Twitter, ont émergé pour combler ce vide.

Briser le silence

Blog del Narco, un blogue géré depuis Monterrey, documente les actes de violence liés à la drogue commis dans l’ensemble du pays. Selon l’analyse du trafic web, le site attire près de 1 400 visiteurs uniques et enregistre environ 4 000 pages consultées par jour.

« Ce [blogue] est le seul moyen que nous avons de savoir ce qui se passe réellement », a dit Martha Montoya, une enseignante de 29 ans de Saltillo, dans le nord-est du Mexique.

Entre août 2010 et novembre 2011, les habitants des quatre villes mexicaines étudiées (incluant Saltillo) ont envoyé près de 600 000 « narcotweets », pour utiliser le terme employé par Microsoft dans un article, paru en 2012, sur la façon dont les personnes qui vivent dans des situations de conflits armés utilisent le microblogage « comme une plateforme de nouvelles faisant appel à la participation [du public] et destinée à remplacer les appareils médiatiques et étatiques, qui fonctionnent mal ».

Le principal avantage de l’utilisation des médias sociaux et de la cartographie des crises dans la lutte contre le crime est l’anonymat quasi total qu’elle permet et qui, selon M. Patel, entraîne une hausse du nombre de crimes signalés.

Faire participer le public à la lutte contre le crime

À Monterrey, dans le sud-ouest du Mexique, le Centro de Integración Ciudadana (CIC) [Centre d’intégration citoyenne] – un partenariat public-privé fondé en 2004 – récolte des données sur les crimes grâce à Twitter et Facebook. L’organisation compte 47 488 abonnés sur Twitter et 10 118 « J’aime » sur Facebook.

Le CIC reçoit chaque jour des milliers de messages textes, de tweets, de publications Facebook, de courriels, d’appels et de visiteurs signalant des crimes. Il compile les informations récoltées sur les médias sociaux et remet des rapports aux autorités pour qu’elles les étudient et mènent les enquêtes qui s’imposent.

Les données générées par les initiatives de citoyen à citoyen peuvent donner à l’État « une multitude de nouvelles sources d’informations permettant de contrer les menaces à la sécurité humaine », a dit Mme Felbab-Brown.

L’organisation non gouvernementale (ONG) argentine Instituto de Seguridad y Justicia [Institut pour la sécurité et la justice] a créé une « carte de l’insécurité » en recueillant les détails des crimes et en répertoriant les endroits dangereux de la ville et de la province de Buenos Aires.

Une semaine après son lancement, en 2009, les citoyens avaient rapporté plus de 2 000 crimes à l’ONG, notamment des enlèvements, des vols à main armée et des homicides.

« Ce genre d’information, qui peut fournir des données plus précises sur le moment et l’endroit où surviennent les incidents, sur l’identité des auteurs et des victimes des crimes ainsi que sur les tendances latentes et les corrélations, est essentiel pour prévenir et réduire la violence », a dit M. Muggah, de l’Igarapé Institute.

Les limites des données

La prolifération des données (« big data »), ou « les traces de l’action humaine captées par les appareils numériques », selon l’Institut international pour la paix (International Peace Institute, IPI), comporte un risque inhérent de biais et exclut les personnes qui n’ont pas accès à Internet, a averti M. Patel, de la Harvard Humanitarian Initiative.

Selon un article publié en 2011 par Open Society Fondations (OSF), un tiers seulement des ménages mexicains possèdent un ordinateur et 15 pour cent, un appareil numérique quelconque.

« Il y a certainement un biais en faveur de ceux qui ont les moyens et la capacité d’utiliser ces technologies », a dit M. Patel.

Il peut aussi être difficile de vérifier la véracité des données et des incidents signalés, et de distinguer ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas. Il est parfois nécessaire de recourir à d’autres sources de données, comme les médias traditionnels ou les rapports du gouvernement, pour confirmer certaines informations.

À une époque où les gens se tournent vers le « big data » par frustration – ou même par désespoir –, les experts soulignent les limites de ces données ainsi que les risques qu’elles comportent.

On craint notamment que les criminels se servent eux aussi des médias sociaux et des outils de cartographie du crime, faciles d’utilisation, et mettent potentiellement en danger les vies des activistes numériques, a dit à IRIN Patrick Vinck, directeur du Programme sur les populations vulnérables de l’École de santé publique de Harvard.

« L’Internet n’a pas seulement permis aux citoyens d’exercer leurs droits, il a aussi favorisé le développement des gangs, des cartels et du crime organisé et donné plus de pouvoirs à leurs membres »

Selon les bulletins de nouvelles locaux, au moins quatre blogueurs ont été assassinés au cours des dernières années au Mexique après que des criminels eurent retracé leur identité. Leurs corps ont été abandonnés dans des endroits publics avec des messages de menaces dans le but de décourager les citoyens à signaler les crimes dont ils sont témoins.

« Les criminels eux-mêmes cherchent à exploiter les technologies », a dit Mme Felbab-Brown.

« L’Internet n’a pas seulement permis aux citoyens d’exercer leurs droits, il a aussi favorisé le développement des gangs, des cartels et du crime organisé et donné plus de pouvoirs à leurs membres », indique une étude sur le cybercrime réalisée par l’Igarapé Institute et publiée en juin 2012. L’étude a par ailleurs révélé que les menaces liées à la cybercriminalité étaient plus importantes dans les pays où les internautes étaient plus nombreux, incluant l’Argentine, le Brésil et le Mexique.

Interpol, l’organisation internationale de police, décrit la cybercriminalité comme l’une des formes de criminalité qui connaît actuellement la croissance la plus forte, « de plus en plus de malfaiteurs exploitant la rapidité et la fonctionnalité des technologies modernes, ainsi que l’anonymat qu’elles permettent, pour commettre les infractions les plus diverses », notamment le vol d’identité, la diffusion d’images d’abus pédosexuels, les escroqueries aux enchères sur Internet et les escroqueries de divers types au moyen de la messagerie électronique, comme l’hameçonnage (« phishing »).

Les initiatives citoyennes mises en oeuvre en Amérique latine ne suffisent pas. Selon Mme Felbab-Brown, « une redéfinition fondamentale du contrat social établi entre les vastes segments de la société qui vivent dans la pauvreté et l’exclusion [et l’État] » est nécessaire pour parvenir à réduire la criminalité.

« Il y a des limites à ce qui peut être accompli » en l’absence d’une certaine confiance en l’État – ou de son implication », a-t-elle conclu.

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