Politique et pouvoir au camp de réfugiés de Zaatari en Jordanie

Andreas Hackl

Social anthropologist at the University of Edinburgh and freelance journalist specialising in the Middle East

« C’est devenu très calme », a dit Kilian Kleinschmidt au sujet des derniers mois au camp jordanien de Zaatari accueillant des réfugiés syriens.

En tant qu’administrateur du camp - devenu le quatrième foyer de population de Jordanie - auprès du Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR), il a pour mission d’y faire régner l’ordre.

Plus d’un an après sa fondation en juillet 2012, M. Kleinschmidt décrit le camp comme un établissement humain évoluant progressivement vers quelque chose de bien plus durable.

Mais cette transformation n’est pas sans conséquence. L’une des répercussions de cette pérennisation est l’accent mis par le HCR sur la gouvernance du camp – un sujet sensible à mi-chemin entre la politique et l’aide humanitaire.

M. Kleinschmidt a de vastes projets de structure de gouvernance : 12 districts et toute une série de comités, du personnel administratif et humanitaire désigné pour chaque district, et une administration centrale dirigée par un gouverneur adjoint jordanien.

Des « chefs traditionnels » ayant émergé au sein du camp et auxquels le HCR et les autorités jordaniennes accordent leur confiance pourraient être intégrés à une sorte de comité de représentation du camp.

Mais ces projets se heurtent à la farouche opposition de quelques petits chefs de rue autoproclamés à l’intérieur du camp de Zaatari, qui ont longtemps profité du désordre ambiant pour asseoir leur autorité.

Ce conflit met en lumière toute la difficulté d’imposer d’en haut une structure de gouvernance à un camp de réfugiés où quelque chose - aussi malsain soit-il – a déjà pris forme à la racine.

Enracinement

Dans son ouvrage critique « Gérer les indésirables. Des camps de réfugiés au gouvernement humanitaire », l’anthropologue français Michel Agier suggère que la taille et le temps sont les deux principaux défis rencontrés par le HCR dans sa gestion des camps. Dès lors que ces derniers perdurent au-delà de la phase d’urgence, ils se transforment en espaces auxquels les personnes commencent à s’identifier.

« En effet, tandis qu’ils se développent sur les plans matériel et, en partie, économique, les camps de réfugiés se constituent comme des milieux sociaux et politiques », écrit-il. Il décrit le « paradoxe permanent » de la vie de réfugiés en camp « entre une temporalité indéfinie et un espace qui, de fait, se transforme parce que ses occupants se l’approprient nécessairement s’ils veulent pouvoir y vivre ».

C’est certainement le cas à Zaatari.

« Il y a quelque temps, nous n’avions aucune idée de qui était qui dans le camp. Il y avait des protestations et des bagarres sans arrêt », explique M. Kleinschmidt, en se calant dans sa chaise à l’ombre d’un auvent entre les bâtiments en préfabriqué du camp de base où les organisations humanitaires ont installé leurs bureaux. Aujourd’hui, il concentre davantage ses efforts sur l’administration à long terme, ainsi que sur ses projets de mise en place d’un réseau électrique couvrant la totalité du camp et d’un réseau de transport public.

« En définitive, ce que l’on voit ici c’est une ville temporaire en gestation », a-t-il dit.

Sur les Sham-Élysées – la rue commerçante du camp, dont le surnom fait allusion aux Champs-Élysées parisiens avec un jeu de mots reposant sur « al-Sham », un terme désignant la Syrie - les magasins restent ouverts jusqu’au petit matin.

Un jeune Syrien du nom de Qassem nous présente fièrement le chantier de son « centre commercial » composé de cinq préfabriqués blancs. Bientôt on y vendra des produits importés de Syrie, explique-t-il.

Certains réfugiés se sont construit de véritables « villas » en regroupant plusieurs préfabriqués ; l’un d’eux a même improvisé une piscine pour laquelle il fait payer un droit d’entrée.

Alors que Zaatari évolue, passant du statut de réponse d’urgence hâtive à celui d’établissement plus durable sans véritable échéance à l’horizon, nombre de défis se posent quant à sa gestion, notamment en matière de politique et de contrôle de la criminalité. La nécessité d’une gouvernance durable se fait de plus en plus claire.

Bons et mauvais dirigeants

Si les anciennes structures de pouvoir restent souvent pertinentes, les camps de réfugiés créent l’opportunité pour certains de devenir influents, explique Liisa Malkki, maître de conférence en anthropologie à l’université de Stanford et spécialiste des camps de réfugiés.

Certains petits chefs de rue ont employé la contrebande de denrées humanitaires, voire d’amphétamines, pour asseoir leur influence.

Les uns ont accédé au rang de chefs rebelles lors du conflit en Syrie, les autres se sont imposés en étant parmi les premiers à arriver à Zaatari. « Ils sont arrivés avec leurs hommes et ont pris le contrôle des commerces locaux et d’autres choses dans le camp, en générant souvent des bénéfices », a dit M. Kleinschmidt.

Des bulldozers creusent actuellement un profond fossé tout autour du camp pour lutter contre la contrebande, ce qui permettra de limiter l’influence de certains petits chefs de rue, espère M. Kleinschmidt.

« Les nouveaux dirigeants seront des autorités syriennes traditionnelles, des cheikhs, qui apporteront leur sagesse. Ils n’ont pas besoin de hurler pour gagner le respect des autres »

Chacun des 12 districts prévus pour Zaatari pourra accueillir environ 10 000 personnes. Les dirigeants de chaque district devraient être représentés dans une structure politique à définir. En outre, une nouvelle initiative financée par le gouvernement américain prévoit la création d’un système de surveillance de voisinage : sur 1 000 candidats volontaires, environ 600 seront choisis en concertation avec les chefs « traditionnels » du camp pour patrouiller les rues, après une vérification de leurs antécédents par la police jordanienne. Ils travailleront en étroite collaboration avec les unités de police communautaires, avec l’appui de la loi jordanienne, du droit coutumier et du règlement du camp.

Ces nouvelles forces de sécurité auront pour mission de « neutraliser » et d’« isoler » les groupes instrumentalisés par les structures criminelles et de corruption dominant certaines parties du camp, que M. Kleinschmidt accuse d’extorsion, de vol et de contrebande.

« Les nouveaux dirigeants seront des autorités syriennes traditionnelles, des cheikhs, qui apporteront leur sagesse. Ils n’ont pas besoin de hurler pour gagner le respect des autres ».

Abu Wael, un vieil homme vêtu d’un thawb - une longue tunique blanche lui arrivant aux chevilles - est l’un d’entre eux. « Je n’ai pas le temps aujourd’hui ; une délégation du prince jordanien arrive », dit-il en dépassant le camp de base à la hâte pour se rendre à l’importante réunion.

M. Kleinschmidt rapporte que la veille, Abu Wael et d’autres anciens se sont réunis dans l’une des « villas » du camp pour résoudre un conflit – un couple non marié avait été surpris ensemble – dans le respect des traditions. Ils ont négocié l’affaire auprès des familles.

Ces nouveaux dirigeants devraient aider le HCR à instaurer une structure fiable de gouvernance dans le camp, tout en contribuant à y réduire la criminalité et à délégitimer les chefs autoproclamés.

Mais une résistance est à craindre de la part des « vieux chefs ». Abu Hussein, 49 ans, est l’un des plus influents d’entre eux. Originaire de Deraa, au sud de la Syrie, c’est un ancien commandant de l’Armée syrienne libre. Au camp, on le connaît comme « Aqed », le colonel.

Le colonel

Dans une rue transversale partant des Sham-Élysées, une porte en métal s’ouvre sur un jardin improvisé avec des carrés de pelouse artificielle étalés sur le sol sablonneux. Avec les préfabriqués interconnectés qui l’entourent, il constitue l’espace où Abu Hussein vit avec sa femme et ses enfants.

« Je refuse que tout prenne une mauvaise tournure, ici au camp », dit-il tandis que sa femme sert un plat de mlehi (de la viande servie avec une sauce au yaourt et du pain). « Aucun des ingrédients de ce plat ne provient du HCR, c’est certain », dit-il. « Nous ne voulons pas accepter quoique ce soit d’eux ».

Abu Hussein est très largement respecté dans le district sur lequel il règne. Il n’est pas rare de le voir se promener dans la rue principale de nuit, où des groupes de jeunes hommes l’attendent. Il se targue de les envoyer patrouiller les rues transversales en binôme, d’organiser des patrouilles féminines dans les cuisines communautaires et de garantir la sécurité de tous. L’une des tâches qu’il s’est lui-même attribuées consiste à organiser les travailleurs dans le camp. Pour les quelques postes disponibles auprès des organisations humanitaires à destination des résidents du camp, il décide de ceux qui les occuperont ainsi que de la rotation des équipes.

Pourtant, M. Kleinschmidt affirme que nombre de ces « chefs » sont déjà sur le déclin.

« Leur seule chance est de coopérer. Sans quoi les autorités jordaniennes s’occuperont d’eux », a-t-il dit.

Le nouveau système de gouvernance devrait réduire l’influence de figures comme Abu Hussein en donnant davantage de poids à d’autres personnes dans le camp.

Politique de rue

Abu Hussein contrôle un district entier. En dessous de lui se trouvent les « petits chefs de rue » qui gèrent les problèmes quotidiens au sein du camp.

Abu Asim est l’un d’eux. Il est originaire du village syrien d’al-Sanamen, dans le gouvernorat de Deraa, d’où il s’est enfui en mai avec sa famille suite à ce qu’il qualifie de massacre. Sa maison a été détruite par une bombe, se souvient-il.

Assis sur des coussins entre deux préfabriqués, Abu Asim se verse un thé épais et allume une cigarette.

« Pour se faire respecter dans ce camp », a-t-il dit, « il faut être sage et fort politiquement ». À coup d’appels téléphoniques et de visites personnelles, il règle « toutes sortes de problèmes », comme des disputes, des querelles au sujet de l’eau, des problèmes de distribution ou des toilettes cassés.

Lui aussi a entendu parler du nouveau projet de comités dans le camp. « Je pense que le HCR devrait rester en dehors de la politique », a-t-il averti.

Gouvernance humanitaire

Les luttes de pouvoir à Zaatari reflètent les dilemmes éthiques que pose la transformation d’une réponse humanitaire d’urgence en crise de réfugiés à long terme. Dans son ouvrage, M. Agier écrit que les camps de réfugiés – et l’humanitaire de façon plus générale – sont devenus un élément d’un système dont le but est de « gérer » ce qui est souvent perçu comme des populations de réfugiés « indésirables » et les isoler du grand public.

« L’intervention humanitaire côtoie la gestion policière », écrit-il. « Pas de
soin sans contrôle ». Le « gouvernement humanitaire », comme il l’appelle, prive les réfugiés de l’exercice de leur citoyenneté.

Bien qu’une autogouvernance des réfugiés se mette en place chaque fois que les réfugiés restent dans un camp suffisamment longtemps, la position officielle de la communauté humanitaire a longtemps été de feindre que de telles politiques n’ont pas lieu, a dit à IRIN Mme Malkki, chercheuse à Standford.

Mais M. Kleinschmidt est différent. Il a longtemps préconisé de traiter Zaatari comme n’importe quelle autre ville jordanienne. « Les bonnes pratiques humanitaires ont longtemps consisté à gérer un camp à peu près de la même manière [à court terme] pendant 20 à 30 ans, au lieu d’instaurer une fourniture de services et une gouvernance durables ».

Le Direction du camp de réfugiés syrien (SRDC) dépendant du ministère de l’Intérieur n’a pas donné suite à la demande d’entretien d’IRIN.

Cependant, d’après Oraib Rantwai, directeur du Centre d’études politiques Al-Quds de Amman, la capitale, le gouvernement jordanien est circonspect à l’idée d’accepter la construction de structures permanentes à Zaatari de peur de provoquer la colère des populations locales, qui souffrent d’une saturation des services due à la présence de réfugiés.

« Les Jordaniens se demandent : combien de temps ces réfugiés vont-ils rester ? »

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