La crise syrienne pousse les Libanais dans la pauvreté

Selon un rapport publié récemment, la crise syrienne pousse des dizaines de milliers de Libanais dans la pauvreté.

Quelque 170 000 Libanais pourraient s’enfoncer dans la pauvreté en raison du conflit qui sévit dans le pays voisin. Le chômage pourrait par ailleurs augmenter de jusqu’à 10 pour cent d’ici la fin de 2014. C’est ce que révèle un rapport de la Banque mondiale publié le 31 octobre à Beyrouth, la capitale libanaise (pas encore disponible en ligne).

L’afflux de réfugiés a entraîné un surplus de main-d’oeuvre bon marché. Les travailleurs des communautés déjà pauvres ont subi les contrecoups ; les services publics tels que l’éducation et la santé ne sont pas loin d’atteindre le point de rupture ; et le prix des loyers a grimpé en flèche.

L’édition de l’automne 2013 du Lebanon Economic Monitor (LEM), intitulée The Brunt of the Syrian Conflict [le fardeau du conflit syrien], paraît peu de temps après la publication, le mois dernier, d’une évaluation de l’impact social et économique du conflit syrien sur le Liban réalisée par la Banque mondiale.

Le Liban, qui compte un peu plus de quatre millions d’habitants, a accueilli plus de 800 000 réfugiés au cours des deux dernières années à la suite d’un soulèvement contre le président syrien Bachar al-Assad et de sa transformation en une guerre civile de plus en plus violente. Une part importante de la population libanaise, déjà pauvre, a vu sa situation financière se dégrader rapidement.

Ahmad, un jeune homme de 30 ans de Baalbek, une ville située dans la vallée de Bekaa, dans l’est du pays, a dit qu’il avait auparavant deux emplois – dont l’un était de conduire des gens de l’autre côté de la frontière syrienne – et qu’il gagnait entre 1 500 et 2 000 dollars par mois. Depuis le début du soulèvement, la Bekaa subit les contrecoups de l’afflux de réfugiés : plus de 200 000 Syriens ont été enregistrés par le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) dans cette région broussailleuse et sous-développée.

Ahmad a perdu ses deux emplois réguliers et gagne maintenant moins de 500 dollars par mois, à peine assez pour nourrir ses deux enfants, en acceptant des boulots occasionnels. Son tarif de journalier n’est plus que de 35 dollars par jour, mais les réfugiés demandent encore moins.

« Certains d’entre eux demandent seulement 20 ou 15 dollars par jour. Je ne peux pas survivre avec ça », a-t-il dit, ajoutant que les réfugiés, contrairement aux locaux, obtiennent souvent de l’aide de la part des Nations Unies. « Si je conduis toute la journée, je dois débourser quasiment 20 dollars juste pour l’essence. »

Il n’est pas le seul dans cette situation. Selon le rapport de la Banque mondiale, l’afflux de réfugiés a augmenté de 35 à 50 pour cent le bassin de main-d’oeuvre disponible. Puisque l’économie demeure stagnante, les employeurs peuvent exiger plus pour moins cher : ils n’hésitent pas à remplacer le personnel local par des réfugiés, qui acceptent d’être moins bien payés.

« Des retombées négatives »

« L’impact de la crise s’est considérablement transformé : alors qu’il était, au départ, purement humanitaire, il a fini par toucher les sphères publique et sociale. Il y a eu d’importantes retombées [économiques] négatives », a dit Éric Le Borgne, économiste principal pour le Liban auprès de la Banque mondiale, au moment du lancement du rapport. « Pour chaque année de conflit, nous avons découvert que la croissance avait été 2,9 pour cent plus faible [que s’il n’y avait pas eu de conflit]. »

« La qualité [des services publics] a diminué pour le Libanais moyen »

Sans la crise, le Liban aurait enregistré une croissance économique de 4,4 pour cent au lieu du maigre 1,5 pour cent qui est prévu pour 2013, a-t-il ajouté.

La crise a ainsi poussé des milliers de personnes dans la pauvreté et aggravé la situation de ceux qui étaient déjà pauvres. Avant le conflit, la Banque mondiale évaluait à environ 29 pour cent – soit un un peu moins d’un million de personnes – la part de la population libanaise vivant dans la pauvreté, c’est-à-dire avec moins de 4 dollars par jour. L’organisation estime que 170 000 personnes supplémentaires tomberont dans la pauvreté d’ici la fin de 2014.

L’afflux de réfugiés a également un impact important sur les services essentiels : les systèmes existants, déjà inefficaces, sont incapables de faire face à la crise. Le pays était déjà affecté par de graves pénuries d’électricité : les habitants bénéficiaient en moyenne de 18 heures d’électricité par jour avant le conflit. D’après M. Le Borgne, cette moyenne passera à 16 heures par jour d’ici la fin 2014 en raison de l’accroissement de la demande lié à l’afflux de réfugiés.

Les systèmes d’éducation et de santé sont eux aussi perturbés. L’arrivée des enfants de réfugiés dans le système scolaire libanais a aggravé le manque d’espace, même si on estime que jusqu’à 81 pour cent des enfants syriens ne sont pas inscrits à l’école.

« La qualité [des services publics] a diminué pour le Libanais moyen », a dit M. Le Borgne.

Des perspectives peu encourageantes

La Banque mondiale croit que la crise syrienne se poursuivra l’année prochaine et s’attend à ce qu’il y ait au moins 1,6 million de réfugiés au Liban à la fin 2014. Ce chiffre correspond à 37 pour cent de la population du pays avant la crise.

Ahmad a insisté sur le fait qu’il ne tenait pas les réfugiés pour responsables de son sort : « On ne peut pas les blâmer ; c’est la nature humaine [de vouloir fuir la guerre] », a-t-il dit. « C’est le gouvernement qui est responsable. Dans n’importe quel pays organisé, le gouvernement apporterait son soutien au peuple. Ici, il ne fait rien. »

Vu l’ampleur de la crise toutefois (le Liban accueille plus de réfugiés syriens que n’importe quel autre pays au monde), le gouvernement libanais ne peut pas faire grand-chose sans une aide extérieure.

L’ancienne ministre des Finances Rayya Hassan, qui est aujourd’hui un membre important du Courant du futur, l’opposition libanaise, a souligné, au moment du lancement du rapport, que celui-ci offrait seulement deux options au gouvernement quant à la politique à adopter : restructurer des secteurs clés de l’économie ou faire appel à des fonds externes.

« Les deux options ne sont pas envisageables pour le moment », a-t-elle dit, ajoutant que le pays n’a pas de gouvernement officiel depuis le mois de mars dernier et que les bailleurs de fonds se montrent dès lors hésitants à donner. « Je ne pense pas que nous recevions de sitôt [des fonds externes]. »

La Banque mondiale estime à 2,5 milliards de dollars les fonds nécessaires – df, e pour just to get the country back to its pre-crisis state, largely external funding.

Les Nations Unies et le gouvernement libanais ont lancé un appel pour obtenir, respectivement, 1,2 milliard et 450 millions de dollars afin de répondre à la crise des réfugiés en 2013. Selon le HCR, les Nations Unies et ses partenaires ont, jusqu’à présent, reçu 44 pour cent de la somme demandée pour le Liban, tandis que le gouvernement n’a encore rien reçu.

jd/ha/cb – gd/amz