Interview avec le Rapporteur spécial des Nations Unies sur la situation au Myanmar

Depuis 2011, le gouvernement du Myanmar a négocié 14 accords de cessez-le-feu avec des groupes armés non étatiques (GANE) et il poursuit son action, avec un projet d'accord national de cessez-le-feu. Sa signature devait intervenir à la fin du mois d'octobre, mais elle a finalement été reportée. La dernière série de négociations entamée avec l'Organisation pour l'indépendance kachin (Kachin Independence Organization, KIO) du nord du Myanmar représente un espoir supplémentaire de réconciliation nationale.

Mais le gouvernement doit faire face aux tensions persistantes entre l'ethnie rakhine (majoritairement bouddhiste) et l'ethnie rohingya (majoritairement musulmane) dans l'État de Rakhine, situé à l'ouest du pays, aux combats incessants dans l'État de Kachin, qui ont entraîné le déplacement de plus de 83 000 personnes dans 42 camps l'année dernière, et aux allégations de violations des droits de l'homme qui auraient été commises contre les minorités ethniques du pays.

Les journalistes d'IRIN ont rencontré Tomás Ojea Quintana, Rapporteur spécial des Nations Unies sur la situation des droits de l'homme au Myanmar, chez lui, à Buenos Aires, après sa dernière mission au Myanmar en août 2013. Ensemble, ils ont étudié les perspectives d'un accord de cessez-le-feu au niveau national ; ils ont évoqué la ségrégation dans l'État de Rakhine, les allégations de brutalités commises par l'armée ou la police contre les Rohingyas, et l'impact de la transition vers la démocratie sur les minorités ethniques du pays.

IRIN : L'histoire est jalonnée de cessez-le-feu signés mais non respectés par les groupes armés non étatiques et le gouvernement du Myanmar. Quelle assurance avons-nous que cette dernière série de négociations permettra l'instauration d'une paix durable ?

M. Quintana : Aujourd'hui, la grande différence, c'est qu'il y a un gouvernement civil qui amorce la transition vers une démocratie. En tant que rapporteur de la situation des droits de l'homme, je ne parlerais pas de démocratie pour l'instant. Il faudra beaucoup de temps pour instaurer la démocratie. Mais il y a un gouvernement civil qui, peu à peu, gagne le respect, plus particulièrement des pays occidentaux.

Ce respect a donné au gouvernement civil une certaine [marge] de manouvre pour entamer ces discussions avec les groupes armés ethniques [concernant le désarmement], ce qui est bien entendu très important [pour le processus de paix].

Les groupes ethniques, tous les groupes ethniques, ont émis des réserves sur l'impact que cela pourrait avoir en termes de paix durable, de leur accès aux bénéfices du développement et de leur participation à l'exploitation des ressources naturelles.

Ils ont émis des réserves concernant la structure politique du pays, qui ne [donne] pas aux groupes ethniques la possibilité [de se gouverner eux-mêmes] comme ils l'entendraient, et concernant leur [propre autonomie politique].

Néanmoins, le gouvernement a signé des [accords de paix] avec la plupart des groupes d'ANE [d'acteurs non étatiques]. Seul un groupe, les Kachin, la KIA [Armée pour l'indépendance Kachin], poursuit les discussions. Ils ont récemment signé un accord ... qui n'est pas exactement un cessez-le-feu ... mais cela va dans la bonne direction.

Et aujourd'hui, après ma dernière mission [en août 2013] ... j'ai parlé avec le président et avec [ses] conseillers chargés du processus de paix et ils prévoient de signer un accord de cessez-le-feu au niveau national d'ici à octobre 2013.

IRIN : Quelle est la différence entre un accord national de cessez-le-feu et des accords individuels de cessez-le-feu ?

M. Quintana : Pour la communauté internationale, ce sera un message très important qui montrera que tout le Myanmar est uni pour atteindre l'objectif crucial de la paix. La KIA subit de fortes pressions [pour signer].

Le problème ... concerne la manière dont ces cessez-le-feu seront appliqués sur le terrain et la manière dont ils reflèteront les intérêts de tous les villageois qui vivent dans les régions isolées. Nous ne voyons pas de plan global de mise en ouvre de ces décisions. Par exemple, l'une des questions concerne l'avenir des réfugiés [birmans] en Thaïlande. Si vous étiez un réfugié, souhaiteriez-vous revenir ?

Il n'y a pas de transparence, pas de plan [de mise en ouvre]. Personne n'est informé sur les problèmes des mines terrestres, sur les problèmes liés à la terre. La confiscation des terres est très répandue. Il se pose le problème très important de savoir comment passer du cessez-le-feu - c'est-à-dire d'empêcher les balles de siffler - à quelque chose de différent, pour construire un pays uni. C'est encore très difficile et il faudra beaucoup de temps.

IRIN : Quels sont les obstacles dans l'État de Kachin, la seule région où le gouvernement n'a pas réussi à trouver d'accord avec les rebelles ?

M. Quintana : Cela n'est pas très clair. Selon les allégations de la KIA, l'armée ne respecte pas les décisions du président civil et elle est encore présente dans la région, une situation qu'ils n'acceptent pas. La communauté Kachin, en particulier, se montre très ferme sur [sa] possibilité de conduire [ses] propres affaires dans l'État de Kachin [au lieu d'être en concurrence avec l'armée pour les commerces et les revenus].

Mais jusqu'à présent, le gouvernement n'a rien fait pour intégrer ces questions dans les discussions. C'est la raison pour laquelle il a été très difficile de trouver un accord.

IRIN : Les groupes armés non étatiques sont-ils vraiment représentatifs des membres de leurs communautés ?

M. Quintana : C'est une question difficile, car il n'y a pas de démocratie formelle, pas de processus électoral formel, alors comment dire s'ils sont vraiment représentatifs.

Ce que j'ai observé ...c'est que les habitants ordinaires des villages ne comprennent pas et ne croient pas que les cessez-le-feu et le processus de paix leur offriront des avantages concrets. C'est un problème. Les dirigeants des groupes ethniques doivent entretenir de meilleures relations avec leurs populations.

Et il en va de même avec les réfugiés. Quand vous leur parlez de leur retour et des informations dont ils disposent sur la situation au Myanmar, les réfugiés ne savent rien. Ils n'ont pas confiance. Ils ont encore très peur. Les dirigeants ethniques doivent continuer à travailler dans ce sens.

D'un autre côté, les populations et les dirigeants des groupes ethniques armés ont été soumis au régime d'oppression imposé par l'armée pendant plusieurs décennies, et c'est très, très difficile de dépasser ça, de s'en remettre, et s'organiser davantage avec vos communautés n'est pas évident.

IRIN : Que peut-on faire pour favoriser la participation des communautés aux négociations de paix ?

M. Quintana : Le gouvernement et les dirigeants ethniques font beaucoup ... pour régler les problèmes au niveau le plus élevé, au sommet. Mais ils doivent favoriser la participation des communautés à un plan d'action plus large et plus complet. On voit que les communautés ne sont pas impliquées. Et c'est le cas au Myanmar depuis plusieurs décennies. Je veux dire que c'est la manière dont les militaires opéraient ... donnant des instructions et s'attendant à ce que les instructions soient respectées - un point, c'est tout - sans consultation. C'est un problème historique au Myanmar. Il existe encore.

IRIN : Parlons de la commission Rakhine établie par le gouvernement du Myanmar. Que pensez-vous de ses recommandations sur la manière de prévenir la violence ?

M. Quintana : Ils [la commission] ne se sont jamais intéressés à ce qui s'était passé - les violations des droits de l'homme. Il s'agit d'une lacune évidente et c'est l'une de mes préoccupations. J'appelle le [Conseil des Nations Unies pour les droits de l'homme] à poursuivre son action pour remédier à cette situation. Les allégations portées sont très graves. Les violations généralisées des droits de l'homme, la torture de centaines de prisonniers à Buthidaung [une prison de l'État de Rakhine où seraient détenus 1 000 Rohingyas], un lieu que j'ai visité, et le gouvernement n'a rien fait à ce sujet. La situation à Rakhine est assez fragile et critique.

IRIN : L'Association des nations de l'Asie du Sud-Est (ASEAN) peut-elle contribuer à l'atténuation de ce qui est devenu une crise régionale ?

M. Quintana : Les pays de l'ASEAN ne veulent pas s'en mêler. Au nom du principe de non-ingérence inscrit dans la charte de l'ASEAN, ils ne veulent pas interférer. En tant que mécanisme régional, [L'ASEAN] ne peut pas [faire pression sur le gouvernement du Myanmar pour résoudre le conflit]. J'ai essayé de m'adresser à l'ASEAN à de multiples reprises pour leur dire qu'ils ont un rôle important à jouer ... Cela devient un problème régional, plus seulement national.

IRIN : Le gouvernement a-t-il jeté les bases d'un retour des Rohingyas chez eux, dans le nord de l'État de Rakhine ?

M. Quintana : Non ... Les régions dont les Rohingyas sont originaires sont utilisées pour d'autres objectifs par le gouvernement.

IRIN : Comment la communauté internationale peut-elle fournir de l'aide pour l'hébergement des déplacés ?

M. Quintana : Il y a un dilemme, car les populations [déplacées] ont encore besoin d'un accès à l'aide humanitaire. Ainsi, si on ne le leur fournit pas, parce que l'on n'accepte pas les politiques [du gouvernement] concernant les campements permanents, alors on n'offre pas d'aide. Il y a un problème à ce niveau-là. Et les agences d'aide humanitaire ou les bailleurs de fonds essayent de ne pas intervenir dans la sphère politique d'un pays.

IRIN : Quels sont les risques de ségrégation à long terme des bouddhistes et des Rohingyas dans les zones où les campements gérés par le gouvernement ont privé les Rohingyas déplacés de leurs terres et de leurs moyens de subsistance ?

M. Quintana : Cela va être une catastrophe, car si l'on se penche sur les Rohingyas, sur la façon dont ils sont traités, dans bon nombre de régions, on voit toujours des obstacles, des restrictions, et des intentions de ne pas les aider.

IRIN : Quel rôle la société civile peut-elle jouer dans la réconciliation ?

M. Quintana : J'espère qu'elles sont incluses dans la mise en ouvre de l'accord de [cessez-le-feu]. Voilà le rôle qu'elles doivent jouer, mais leurs dirigeants doivent parler de ce rôle avec elles [communautés ethniques]. Les dirigeants de [ces communautés] doivent demander la participation de leurs populations.

Mon travail en tant que rapporteur est de dire, 'Vous êtes général des forces armées, membre d'une ethnie. Je comprends ... cela fait des années que vous vous battez contre votre armée. Aujourd'hui, vous devez jouer un autre rôle et vous devez laisser votre peuple participer.' Cela va prendre du temps .

[Lors de ma] dernière mission, mon convoi a été attaqué par des foules de bouddhistes en colère [là où j'étais venu aborder la question des violences communautaires]. Et la police était là, donc d'une certaine façon, c'était planifié ... La situation était plus que tendue. J'ai eu peur. Mais je conserve mon mandat [de rapporteur spécial sur la situation des droits de l'homme au Myanmar].

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