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La mort de nombreux migrants en Méditerranée suscite le débat, mais peu d’action

JOHANNESBOURG, 21 octobre 2013 (IRIN) - Des migrants perdent la vie en essayant de traverser la Méditerranée sur des embarcations surchargées et hors d’état de naviguer depuis des années, mais jusqu’il y a deux semaines, leur mort faisait rarement la une des journaux. L’ampleur de la tragédie qui s’est déroulée au large des côtes de l’île italienne de Lampedusa le 3 octobre était cependant difficile à ignorer.

Un bateau, qui avait quitté la Libye avec environ 500 demandeurs d’asile érythréens à son bord, a pris feu et chaviré alors qu’il ne se trouvait qu’à quelques centaines de mètres des côtes de Lampedusa. Jusqu’à présent, les autorités italiennes ont repêché 350 corps.

La catastrophe a déclenché de nombreuses discussions sur les mesures que l’Union européenne (UE) et ses États membres devraient prendre pour éviter que d’autres migrants perdent la vie en mer. Le bilan des morts en Méditerranée continue cependant de s’alourdir : des dizaines de réfugiés syriens et palestiniens ont péri le 11 octobre, lorsque leur bateau a chaviré entre Malte et Lampedusa.

En 2013, le nombre de migrants ayant tenté la traversée vers l’Italie ou Malte a fortement augmenté par rapport à l’année dernière. Selon le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR), environ 15 000 migrants et demandeurs d’asile avaient atteint ces deux pays méditerranéens en 2012, contre plus de 32 000 cette année. Ce n’est pas la première fois que cet itinéraire dit de la Méditerranée centrale connaît un tel afflux de migrants, qui partent généralement des côtes libyennes, mais également égyptiennes et turques. Après la chute des gouvernements tunisien et libyen en 2011, 60 000 migrants avaient emprunté cet itinéraire et la plupart étaient arrivés à Lampedusa.

Le site internet italien Fortress Europe, qui recense les décès de migrants, estime que depuis 1988, près de 20 000 personnes ont péri en essayant de franchir les frontières de l’Europe, dont la grande majorité en mer.

Des responsabilités mal déterminées

Depuis ces récentes tragédies, la plupart des discussions tournent autour du renforcement des capacités de recherche et de sauvetage. Cecilia Malmström, la commissaire aux affaires intérieures de l’UE, a proposé que le rôle de l’Agence européenne pour la gestion de la coopération opérationnelle aux frontières extérieures (Frontex) ne coordonne plus seulement les patrouilles au large des côtes italiennes, mais dans toute la Méditerranée. Cela pourrait résoudre le manque de clarté concernant la responsabilité des pays dans le sauvetage des bateaux en détresse et le port dans lequel leurs occupants devraient débarquer. Mais les six États membres de l’UE bordant la Méditerranée se sont déjà opposés à une proposition de réglementation des opérations coordonnées par Frontex, arguant que cette question était déjà régie par le droit international.

« Il y a peu de chances que [ce règlement] soit bientôt adopté », a dit Kris Pollet, haut fonctionnaire pour les questions juridiques et politiques au Conseil européen pour les réfugiés et les exilés (ECRE). « Rien ne montre vraiment que ceci soit un moment décisif. »

En attendant, le Parlement européen vient d’approuver un nouveau programme de surveillance des frontières appelé Eurosur. Il utilisera un système de pointe pour contrôler les frontières extérieures de l’UE et pour partager des informations entre différents organismes nationaux chargés de la sécurité aux frontières. Le programme Eurosur débutera en décembre et, selon Mme Malmström, il pourrait également permettre d’identifier plus rapidement les bateaux de migrants en détresse.

Philip Amaral, de la section européenne du Service Jésuite pour les Réfugiés (JRS), a cependant fait remarquer que l’Eurosur est en préparation depuis plusieurs années et ne date donc pas de la récente tragédie de Lampedusa. « Le véritable objectif de base et de resserrer les frontières et d’éviter les migrations clandestines. Une grande importance est donnée à l’utilisation d’imagerie par satellite et de drones », a-t-il dit à IRIN.

« Accessoirement, [l’Eurosur] pourrait permettre de sauver davantage de vies en mer, mais il n’établit pas clairement quels pays sont responsables des bateaux de migrants en détresse. Nous estimons que c’est une occasion manquée », a-t-il dit.

M. Amaral regrette également que la réglementation de l’Eurosur ne prévoie pas de décharger les capitaines des navires de leur responsabilité pénale lorsqu’ils portent secours à des bateaux de migrants. « En Italie, ils sont très réticents à porter secours aux bateaux en détresse, car ils craignent, à juste titre, d’être poursuivis » pour aide à la migration clandestine, a-t-il dit.

S’assurer que les capitaines de navires ne puissent pas être poursuivis pour avoir facilité le trafic de migrants fait partie d’une liste de dix mesures urgentes demandées par le HCR pour éviter la mort de davantage de personnes et pour partager le fardeau de l’immigration entre les différents pays de l’UE.

« C’est une honte de voir des centaines de migrants et de réfugiés qui périssent noyés aux frontières de l’Europe », a dit António Guterres, Haut Commissaire de l’agence des Nations Unies pour les réfugiés, dans une déclaration le 12 octobre. Il s’est montré particulièrement touché par le fait que des demandeurs d’asile syriens faisaient partie des victimes des dernières tragédies en Méditerranée. « Ils ont échappé aux balles et aux bombes seulement pour périr noyés sans même pouvoir demander l’asile », a-t-il dit.

En l’absence de tout accord européen sur la manière de faire face aux migrations clandestines en Méditerranée, l’Italie a annoncé le 14 octobre qu’elle allait tripler sa présence maritime et aérienne dans le sud de la Méditerranée pour mieux intervenir en cas de naufrage. Le lendemain, les autorités italiennes ont annoncé que 370 migrants voyageant dans trois bateaux entre la Libye et la Sicile avaient été secourus.

M. Amaral a salué l’initiative de l’Italie, mais a souligné que la tâche de rechercher et secourir les migrants devait être partagée avec les autres États membres. « L’UE est une affaire de solidarité, [le problème] ne peut donc pas être laissé à l’unique charge de l’Italie et de Malte. D’autres pays doivent participer et apporter leur aide », a-t-il dit.

Des options de migration légale sont nécessaires

Mme Malmström, la commissaire de l’UE, s’est fait l’écho des organisations de défense des droits des migrants en signalant que, sur le long terme, la seule façon de dissuader les migrants et les demandeurs d’asile de payer des passeurs pour les aider à traverser la Méditerranée dans de frêles embarcations était de leur donner davantage de moyens légaux pour se rendre en Europe.

« Actuellement, il n’y a pas de volonté politique d’ouvrir les portes de l’Europe et l’opinion publique générale en est bien loin. »
Selon M. Pollet, de l’ECRE, les États membres se montrent cependant peu enclins à ne serait-ce que débattre de l’ouverture de voies légales d’entrée en Europe pour les migrants et les demandeurs d’asile peu qualifiés. « Jusqu’à présent, [leur] approche est très hypocrite », a-t-il dit.

« Actuellement, la discussion tourne essentiellement sur le renforcement des capacités de recherche et de sauvetage et la prévention de l’immigration clandestine ; elle privilégie les symptômes du problème plutôt que ses causes sous-jacentes. On parle peu de la manière dont ces personnes sont censées atteindre l’Europe. »

M. Amaral partage cette opinion. « Une voie [légale] est assurément nécessaire, surtout pour les demandeurs d’asile », a-t-il dit. « Mais actuellement, il n’y a pas de volonté politique d’ouvrir les portes de l’Europe et l’opinion publique générale en est bien loin. »

ks/rz-ld/amz

Theme (s): Migration, Réfugiés et déplacés, Sécurité,

[Cet article ne reflète pas nécessairement les vues des Nations Unies]

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