Anatomie de l'esclavage moderne

Plus de deux cents ans après l'interdiction de l'esclavage, 29,8 millions de personnes dans le monde sont toujours soumises à de nouvelles et diverses formes de servitude. C'est ce que montre un nouvel indice de classement de 162 pays.

Selon la première édition de l'Indice mondial de l'esclavage (Global Slavery Index), établi par l'organisation australienne de défense des droits de l'homme Walk Free Foundation), Haïti, l'Inde, le Népal, la Mauritanie et le Pakistan présentent la plus grande prévalence en termes d'esclavage moderne. En termes de nombres absolus, la Chine, l'Éthiopie, l'Inde, le Nigéria et le Pakistan concentrent le plus de personnes asservies. En Inde, près de 14 millions de personnes seraient victimes d'esclavage moderne.

Cependant, l'esclavage contemporain reste « mal connu, il se cache dans les maisons, les communautés et les lieux de travail », précise l'indice.

Selon Gulnara Shahinian, Rapporteur spécial des Nations Unies sur les formes contemporaines d'esclavage, y compris leurs causes et leurs conséquences, « l'esclavage moderne. est souvent présent dans des régions du pays difficiles d'accès ou ce qui considéré comme 'le domaine privé', comme dans le cas de la servitude domestique. »

« Dans le monde actuel, l'esclavage prend différentes formes : la traite d'êtres humains, le travail forcé, la servitude pour dettes, l'asservissement. Ces personnes sont surveillées et forcées de travailler contre leur gré, et leur dignité et leurs droits sont bafoués. »

IRIN examine quelques-unes des principales formes de l'esclavage moderne.

Le travail forcé : L'Organisation internationale du travail (OIT) considère comme travail forcé ou obligatoire tout « travail ou service exigé d'un individu sous la menace d'une peine quelconque et pour lequel ledit individu ne s'est pas offert de plein gré ».

Les formes courantes de travail forcé se trouvent dans les secteurs qui ne sont pas assez réglementés et qui requièrent énormément de main-d'ouvre, comme l'agriculture et la pêche, la construction, la fabrication, le travail domestique et l'industrie du sexe. Un rapport de l'OIT de 2013 dénonce les conditions de vie inhumaines des personnes forcées à travailler dans le secteur de la pêche. On y trouve de multiples formes d'esclavage ; les personnes subissent le travail forcé pour différentes raisons, souvent sous la menace physique ou à cause d'une servitude pour dettes.

D'après les estimations de l'OIT, environ 21 millions de personnes sont victimes du travail forcé.

La servitude pour dettes : Il s'agit de la forme d'esclavage moderne la plus pratiquée selon l'ONG londonienne Anti-Slavery International, qui précise que cela consiste à exiger « d'une personne qu'elle travaille pour le remboursement d'un prêt. En lui faisant de fausses promesses, on lui fera alors accepter de travailler pour peu d'argent, voire pour rien du tout, souvent jusqu'à sept jours par semaine ».

D'après les estimations de la Banque asiatique de développement (BAD), 1,8 million de travailleurs gagés au Pakistan, principalement dans les briqueteries, ainsi que dans l'agriculture, la pêche et l'exploitation minière. Dans les zones rurales au Brésil, un rapport de 2010 de l'ONU a constaté que de nombreux travailleurs pauvres étaient attirés dans des régions lointaines par des intermédiaires. Ces derniers leur promettaient des salaires élevés et exigeaient une avance sur salaire. Les travailleurs se retrouvaient contraints de rembourser de gros prêts pour le coût du transport et de la nourriture, sans avoir d'idée claire sur la façon dont leur dette ou leurs salaires étaient calculés.

Des pratiques similaires existent au Bangladesh.

La traite d'êtres humains : La Convention des Nations Unies contre la criminalité transnationale organisée définit la traite d'êtres humains comme « le recrutement, le transport, le transfert, l'hébergement ou l'accueil de personnes », par la menace de recours ou le recours à la force ou à d'autres formes de contrainte, « aux fins d'exploitation ».

Au Bénin, l'Organisation internationale pour les migrations (OIM) estime que plus de 40 000 enfants sont victimes de la traite. L'Indice mondial de l'esclavage indique que beaucoup de ces enfants sont envoyés par les trafiquants dans les pays de la région, et également des zones rurales vers les zones urbaines à l'intérieur d'un même pays.

Le mariage forcé ou arrangé : Cela se produit quand un individu est marié sans son libre et plein consentement. La Convention supplémentaire de 1956 sur l'abolition de l'esclavage considère illégale toute pratique où « une femme est, sans qu'elle ait le droit de refuser, promise ou donnée en mariage moyennant une contrepartie en espèces ou en nature versée à ses parents, à son tuteur, à sa famille ou à toute autre personne ou tout autre groupe ». La cession d'une femme par son mari contre rémunération, ainsi que la pratique qui consiste à hériter une femme à la mort de son mari, sont également interdites. Bien que la définition s'adresse explicitement aux femmes et aux filles (qui sont les premières victimes des mariages forcés), des voix s'élèvent pour qu'elle protège aussi les garçons et les hommes de cette pratique.

L'esclavage des enfants : L'esclavage et l'exploitation des enfants, y compris l'utilisation d'enfants dans des conflits armés, sont une autre forme courante de l'esclavage moderne. Définies par l'OIT, les pires formes de travail des enfants comprennent la vente et la traite d'enfants, le travail forcé, le servage et le recrutement obligatoire des enfants en vue de leur utilisation dans des conflits armés. En Haïti, les enfants des ménages ruraux sont envoyés dans les zones urbaines pour travailler comme domestiques de maison dans les familles aisées et peuvent alors se retrouver exploités. L'Indice mondial de l'esclavage indique que près d'un enfant sur dix est exploité en Haïti.

Bien que l'esclavage des enfants demeure un problème de grande ampleur, le nombre d'enfants travailleurs dans le monde a diminué, passant de 246 millions en 2000 à 168 millions en 2012, selon l'OIT.

L'esclavage de possession : Il s'agit de la situation dans laquelle se trouve une personne, ou un groupe de personnes, qu'un propriétaire d'esclaves considère comme étant sa propriété et pouvant être vendue. C'est aujourd'hui la forme d'esclavage la moins courante. Dans ce cas de figure, les propriétaires d'esclaves possèdent les victimes, mais aussi leurs descendants, et les individus sont souvent asservis dès la naissance.

Même si la loi a finalement reconnu le caractère criminel de l'esclavage en Mauritanie en 2007, ce qui a permis la libération de nombreuses personnes, seuls quelques propriétaires d'esclaves ont été reconnus coupables de cette pratique. L'esclavage de possession reste un grave problème. D'après les estimations de l'Indice mondial de l'esclavage, il reste encore entre 140 000 et 160 000 esclaves en Mauritanie.

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