Deuxième opportunité pour bien accueillir les réfugiés syriens

Louise Redvers

Freelance journalist and regular IRIN contributor

À 80 km à l’est d’Amman, la capitale jordanienne, des équipes d’ingénieurs en construction s’affairent à mettre sur pied des abris en métal sur une parcelle rocailleuse d’un désert balayé par le vent.

Bienvenus à Azraq, qui sera bientôt le nouveau camp de réfugiés du monde et sans doute le mieux planifié.

Ce site de 15 km2 est en construction depuis avril. Le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR), habitué à édifier des camps en quelques semaines plutôt qu’en quelques mois, a cette fois-ci profité du rare luxe de bénéficier de beaucoup de temps.

Personne ne sait encore exactement quand le camp d’Azraq ouvrira ses portes. Le camp dispose cependant déjà d’écoles, de terrains de jeux, d’espaces adaptés aux enfants, d’entrepôts alimentaires, d’une zone d’arrivée et d’enregistrement des réfugiés, de postes de santé et d’un hôpital entièrement équipé.

Les tentes ont été remplacées par des abris en métal conçus spécialement pour le camp et disposés en blocs familiaux proches de latrines et d’installations sanitaires.

De nombreuses personnes considèrent Azraq comme une grande opportunité pour les agences des Nations Unies de corriger certaines des erreurs commises dans le désormais célèbre camp de Za’atari. Ce camp avait été ouvert à la hâte l’été dernier dans le nord du pays pour répondre à un afflux soudain de réfugiés syriens et héberge désormais 120 000 personnes. Les difficultés s’y sont succédé en raison du surpeuplement, des mauvaises conditions sanitaires, du vandalisme et de la criminalité.

« Nous avons eu dix jours pour établir [le camp de] Za’atari et nous avions une main attachée dans le dos en raison du manque de fonds », a expliqué Andrew Harper, représentant du HCR en Jordanie. « Nous avons fait du mieux que nous avons pu, je pense, étant donné que nous accueillions jusqu’à 3 000 nouveaux réfugiés par jour... »

« Mais avec Azraq, nous avons eu l’opportunité de mettre en place les meilleures pratiques que nous connaissons et qui auraient dû être mises en place à Za’atari si nous avions eu le temps et les ressources pour ce faire. »

Un ensemble de villages séparés

Le site sur lequel le camp d’Azraq est construit avait brièvement été utilisé au début des années 1990 comme camp d’accueil des citoyens de pays tiers qui avaient fui le Koweït et l’Irak pendant la première guerre du Golfe en vue de leur réinstallation. Il renaît maintenant pour accueillir un nombre toujours croissant de réfugiés syriens. Les ingénieurs du HCR ont utilisé des images satellites de l’ancien camp pour concevoir le nouveau complexe.

L’idée centrale dans la conception du camp d’Azraq a été de favoriser le sentiment d’appartenance à une communauté au sein du camp pour que les réfugiés s’approprient les infrastructures.

« Je pense que le changement le plus important c’est que les services seront décentralisés dès le début », a dit à IRIN Bernadette Castel, coordinatrice principale du HCR sur le terrain pour le camp d’Azraq.

« À Za’atari, les services étaient tous situés au même endroit, d’un côté du camp [...] Ici, nous créons des villages séparés. L’idée est donc que les réfugiés de chaque village aient leurs propres services collectifs, tels que des dispensaires et des espaces adaptés aux enfants, et cela devrait réduire les encombrements. »

Outre l’amélioration de l’accès aux services, les travailleurs humanitaires espèrent que les résidents qui s’approprient davantage les infrastructures auront moins tendance à saccager le terrain de jeux qui jouxte leur maison, par exemple. Ils espèrent également que les habitants seront moins tentés de voler quelqu’un de leur village si le policier de la communauté connaît leur nom.

Avec des services plus personnalisés, les résidents seront moins anonymes et, on peut l’espérer, auront davantage envie de collaborer plutôt que de se dresser les uns contre les autres, que ce soit entre eux ou avec les travailleurs humanitaires.

Tous les villages, qui devraient accueillir entre 8 000 et 15 000 personnes, seront divisés en parcelles comportant chacune 12 abris partageant deux installations d’eau, d’assainissement et d’hygiène (WASH), l’un pour les hommes et l’autre pour les femmes.

Il est prévu que les foyers provenant des mêmes localités en Syrie soient hébergés sur les mêmes parcelles. Des emplacements devraient même être laissés libres pour, le cas échéant, construire des abris ou dresser des tentes pour des proches qui arriveraient éventuellement plus tard. L’une des raisons pour lesquelles l’organisation du camp de Za’atari est devenue si chaotique est que les familles ont déplacé leurs tentes ou leurs caravanes des emplacements qui leur avaient été alloués pour s’installer plus près de leurs proches.

Les travailleurs humanitaires pensent que les salles de bain resteront plus propres et mieux maintenues si elles sont davantage privées et partagées par les membres d’une même famille. Le raccourcissement des distances pour atteindre les latrines rassurera également les habitants quant à la sécurité des femmes et des filles qui, à Za’atari, doivent parcourir de longues distances pour accéder aux salles de bain, y compris la nuit.

« Nous espérons qu’en regroupant les familles pour partager les installations WASH, nous faciliterons leur appropriation et éviterons certains problèmes observés à Za’atari à cause du grand nombre de personnes utilisant les latrines collectives », a dit Mme Castel.

« Beaucoup de choses dans ce camp sont basées sur l’expérience des réfugiés de Za’atari eux-mêmes et nous essayons donc d’apprendre de ces leçons », a-t-elle ajouté.

Milieu désertique

L’une des principales difficultés pour les réfugiés du camp de Za’atari et pour les organisations d’aide humanitaire qui y travaillent, c’est sa situation en milieu désertique et le climat peu clément, qui passe de la chaleur la plus torride au froid le plus glacial.

Le camp d’Azraq est situé en plein désert, à quelque 20 km de la ville du même nom. Le climat y est tout aussi rude, voire pire, car des vents forts y sont fréquents, créant quotidiennement des tempêtes de sable.

« Il a parfois même été difficile pour nous de travailler sur le chantier, a dit un travailleur humanitaire, il est donc difficile d’imaginer comment ce sera d’y vivre pour une longue période. »

Après toutes les difficultés rencontrées à Za’atari à cause de sa situation désertique, telles que les infections respiratoires dues au sable et les difficultés d’approvisionnement en eau, pourquoi les autorités et les travailleurs humanitaires ont-ils décidé de construire à nouveau en plein désert ?

Selon Feda Gharaibeh, directrice du département de coordination des secours humanitaires du ministère jordanien de la Plannification et la Coopération internationale (MOPIC), qui a décidé de l’emplacement du camp, il n’y avait pas d’autre choix.

« C’est la Jordanie. La majeure partie de notre territoire est désertique. Il n’y a aucun endroit parfait pour un camp. Il ne faut pas oublier que des gens vivent dans les villages [du gouvernorat] de Mafraq et [dans la ville] de Za’atari depuis des années dans les mêmes conditions climatiques que [dans le camp] de Za’atari. »

Conçu par les réfugiés

Innovant, les abris en métal sont destinés à mieux protéger les réfugiés des conditions climatiques difficiles d’Azraq que les tentes utilisées à l’origine à Za’atari. Ils font six mètres de long et 4,5 mètres de large. Leur plafond est suffisamment haut pour que les habitants puissent se tenir debout sans problème et leur double parement en acier offre une isolation au froid et une protection contre la chaleur et le vent.

« Les vents peuvent atteindre 60 ou 70 km par heure ici, alors on ne peut pas utiliser des tentes ; elles ne dureraient pas longtemps », a dit Zakariya Amayreh, agent de projet pour le Conseil norvégien pour les réfugiés (NRC), qui dirige l’installation des abris à Azraq.

« C’est pourquoi nous avons conçu ces abris. C’est la première fois qu’ils sont utilisés dans le monde et leur conception est unique et spécifiquement adaptée à Azraq, » a-t-il ajouté avec fierté.

Chaque unité dispose de deux fenêtres ouvrables, d’orifices d’aération, d’une porte pouvant être fermée à clef donnant sur un porche d’entrée sur le côté pour une plus grande intimité et de plusieurs rideaux métalliques pour une division flexible de l’espace dans la pièce principale.

La seule partie de l’abri qui n’est pas fourni est le sol. Les abris sont posés à même le sable, que les réfugiés se chargeront de couvrir.

« Nous espérons que cela augmentera leur appropriation des structures et les aidera à se sentir chez eux », a dit Mme Castel.

Pour une meilleure isolation en hiver, les planchers seront surélevés, soit avec des panneaux, soit avec du béton, et leur conception finale est encore en cours, a expliqué M. Amayreh.

Ces abris, qui coûtent environ 1 450 dinars jordaniens (2 050 dollars) chacun, sont sensiblement plus chers que les tentes, qui ne coûtent pas plus de 850 dollars pièce, livraison incluse. Ils devraient cependant durer bien plus longtemps que les tentes, qui doivent généralement être remplacées tous les six à douze mois.

Les abris, préfabriqués hors site par trois différentes entreprises jordaniennes, ont été conçus en consultation avec les réfugiés syriens du camp de Za’atari. Ils sont moins chers que les caravanes de type conteneurs données par les États du Golfe, qui coûtent près de 2 500 dinars jordaniens (3 500 dollars).

Les abris pourraient facilement être déplacés par les réfugiés syriens si l’occasion de rentrer chez eux se présentait.

Un peu plus de 200 abris ont été construits jusqu’à présent et, dans une première phase, le camp devrait en compter 5 000, pour héberger jusqu’à 50 000 personnes dans quatre villages.

Ouverture retardée

Malgré tous les travaux de construction en cours au camp d’Azraq et les 600 employés du HCR prêts à y être envoyés dès son ouverture, un élément essentiel manque à l’appel : les réfugiés.

Le site, qui selon les employés est prêt à fonctionner, devait accueillir des réfugiés dès juillet, mais son ouverture ne cesse d’être reportée. Ces dernières semaines, des organisations non gouvernementales (ONG) en ont retiré plusieurs de leurs employés, qu’ils ont renvoyés à Za’atari ou sur d’autres projets urbains. Les bailleurs de fonds commencent à se demander ce qu’il en est de leur investissement.

Selon M. Harper, du HCR, c’est au gouvernement de décider quand le camp devra être utilisé. « Il est difficile de justifier l’ouverture d’Azraq, lorsque seulement 300 personnes environ arrivent par jour », a-t-il cependant ajouté.

La Jordanie accueille plus de 540 000 réfugiés syriens, dont la grande majorité vit dans des villes, en dehors du camp de Za’atari. Ces derniers mois, de milliers d’entre eux sont rentrés en Syrie et, parallèlement, certains réfugiés ont signalé avoir eu du mal à traverser la frontière pour se rendre en Jordanie.

« Lorsque de nombreux Syriens traversaient la frontière, nous avons avancé dans la préparation du camp, a dit M. Harper, mais depuis, leur nombre a diminué et nous observons une baisse du nombre de résidents à Za’atari, il y a donc de la place là-bas. »

Mme Gharaibeh, du ministère de la Plannification, a dit à IRIN que le gouvernement attendait le résultat d’une enquête du HCR à Za’atari pour connaître le nombre exact de personnes y habitant. Le recensement devrait être terminé fin octobre.

« Ouvrir un camp et mettre en place tous les services comme l’alimentation, l’eau ou l’électricité coûtent très cher et nous faisons donc de notre mieux pour utiliser le camp de Za’atari au maximum de ses capacités avant de rediriger les gens vers le camp d’Azraq », a-t-elle dit. « Si nous recevons un afflux soudain [de réfugiés], les gens seront déplacés vers le camp d’Azraq, [qui a donc été créé] seulement en cas d’urgence. »

Interrogée sur la possibilité que le camp n’ouvre pas du tout, Mme Gharaibeh a dit : « ce n’est pas encore clair ». « Faire fonctionner un camp coûte très cher », a-t-elle répété.

Jusqu’à présent, les agences des Nations Unies et les ONG partenaires ont dépensé environ 25 millions de dollars pour préparer des routes, des canalisations d’eau, un système de tout-à-l’égout, des abris, des centres d’enregistrement et de distribution, des hôpitaux et des écoles. Mais M. Harper ne considère pas toutes ces dépenses comme inutiles.

« Étant donné l’ampleur de l’opération, le nombre de personnes qui ont déjà été tuées en Syrie, les plus de quatre millions de déplacés dans le pays, les deux millions de réfugiés et l’absence de solution politique en vue [...] il serait irresponsable de notre part de ne pas être correctement préparés. »

lr/ha/cb-ld