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La biofortification peut-elle vaincre la malnutrition ?

DAKAR, 30 septembre 2013 (IRIN) - Les aliments de base enrichis, tels que la farine de blé et le sel, sont devenus courants dans les régions urbaines d’Afrique de l’Ouest en proie à la malnutrition. En revanche, la biofortification est un phénomène relativement récent dans la région. Cette technique – qui consiste à cultiver des légumes, des céréales et des légumes secs à forte teneur nutritive –  devrait connaître une croissance explosive au cours des dix prochaines années, d’après les experts en sécurité alimentaire.

L’Institut international de recherche sur les politiques alimentaires (IFPRI) assure la coordination de HarvestPlus. Ce programme encadre la culture de variétés de patate douce, de manioc, de banane plantain, de maïs, de riz et d’autres céréales enrichies en vitamine A, en zinc et en fer. Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), ce sont les trois nutriments qui font le plus souvent défaut dans les régimes alimentaires des populations des pays en voie de développement.

Des projets qui ont recours à ces cultures pour combattre la malnutrition sont développés en Asie et en Afrique, notamment au Mozambique et en Ouganda.

Au Sénégal, le programme de sécurité alimentaire Yaajeende, financé par l’Agence américaine pour le développement international (USAID), travaille en partenariat avec HarvestPlus. Leur objectif est de réintroduire la patate douce à chair orange, riche en vitamine A, dans le pays (cette variété avait disparu pour des raisons qui restent obscures) et de remplacer les semences de millet actuellement utilisées par du millet perlé enrichi en fer. À terme, ils espèrent introduire du riz enrichi en zinc et du maïs orange enrichi en vitamine A.

« Nous voulons faire en sorte que la patate douce à chair orange soit la plus répandue de toutes les autres variétés au Sénégal », a déclaré à IRIN Todd Crosby, directeur de Yaajeende.

« Nous espérons remplacer la variété de millet existante par du millet biofortifié d’ici la fin du projet, dans cinq à dix ans. », a-t-il ajouté.

La technique de biofortification est arrivée en Afrique il y a plusieurs années, mais sa pratique devrait se répandre rapidement sur le continent, avec la participation, non seulement des gouvernements, des instituts de recherche et des ONG, mais aussi des grandes multinationales. Nestlé, par exemple, travaille depuis longtemps sur la fortification des micronutriments et s’intéresse maintenant à la biofortification. L’entreprise projette d’intégrer du manioc enrichi en vitamine A et des variétés de riz enrichies en fer et en zinc, provenant respectivement du Nigéria et de Madagascar, dans ses futures gammes de produits.

En 2008, le projet Copenhagen Consensus a désigné la biofortification comme l’une des cinq grandes priorités de développement mondial.

Des carences en nutriments

Selon l’indice de la faim insoupçonnée dans le monde (Global Hidden Hunger index) de l’IFPRI, publié en juin 2013, 18 des 20 pays présentant les taux les plus élevés de carences en micronutriments se situent en Afrique subsaharienne.

Les carences en micronutriments sont souvent désignées par l’expression « faim insoupçonnée », car elles passent inaperçues. « Les conséquences de retard de croissance sont beaucoup plus flagrantes. Mais les problèmes se manifestent par une grave anémie, ou une carence en vitamine A, qui peut provoquer la cécité chez les enfants. Il est impossible de connaître l’ampleur des problèmes avant leur apparition », a déclaré Kinday Samba, conseillère principale en nutrition du Programme alimentaire mondial (PAM) pour l’Afrique de l’Ouest.

Les taux élevés de malnutrition et de retard de croissance « sont habituellement accompagnés de graves carences en vitamines et d’anémie », a-t-elle ajouté.

Les trois quarts des enfants de moins de cinq ans et 56 pour cent des femmes âgées de 15 à 19 ans ont des carences en fer au Sénégal, ce qui correspond à l’apparition de taux élevés de carences en fer dans toute l’Afrique de l’Ouest. Dans ses formes les plus modérées, l’anémie peut entraîner une léthargie, des retards de développement et des lésions cérébrales permanentes. Dans sa forme la plus grave, elle peut se révéler mortelle.

Chaque année, 1,1 million d’enfants de moins de cinq ans meurent à cause de carences en vitamine A ou en zinc. De graves carences en zinc provoquent des lésions cutanées, ainsi que d’autres symptômes de mauvaise santé. Les carences en vitamine A se manifestent par des troubles de la vision chez près de trois millions d’enfants en âge préscolaire dans le monde.

De la chair blanche à la chair orange

Le remplacement des semis de patate douce à chair blanche par la variété à chair orange a nécessité deux ans d’efforts pour être mis en place.

HarvestPlus a fourni à l’Institut sénégalais de recherche agronomique (ISRA) 150 semis de 25 variétés, grâce auxquels l’ISRA a produit 8 800 plantes. Yaajeende les a distribuées à des femmes agricultrices via un réseau de quelque 5 000 associations de mères de famille, de même qu’à des agriculteurs commerciaux et à des négociants. Les régions ciblées étaient les deux principales zones de production agricole du pays : Sadel, dans la région de Matam du nord-est, et Aroundou, dans la région de Bakel de l’est du Sénégal.

En ciblant ces zones qui produisent et commercialisent 80 pour cent des patates douces du pays, l’objectif est de remplacer complètement les patates douces à chair blanche. « Il faut comprendre le marché avant de pouvoir opérer ce changement », a déclaré Pape Sene, conseiller technique principal et ancien directeur de Yaajeende. Cela implique de déterminer où se trouve le lieu de culture et de vente de l’essentiel d’une culture, qui la fait pousser et comment elle se retrouve sur les marchés locaux, régionaux et nationaux.

HarvestPlus a également fourni quelques sacs de millet perlé à l’ISRA il y a deux ans, avec lesquels l’ISRA a produit 2 400 kilos de graines, une quantité suffisante pour cultiver 600 hectares, chaque hectare pouvant produire une tonne à une tonne et demie de millet. D’ici la fin du projet, la variété de millet moins nutritive sera remplacée par la variété enrichie en fer, prévoit M. Crosby.

Compléments, enrichissement alimentaire et biofortification

Il y a quinze ans, les organisations internationales ont commencé à délivrer des doses de vitamine A dans le cadre de leur action sanitaire et ont pu constater une baisse importante de la mortalité infantile. Aujourd’hui, la plupart des pays africains ont adopté l’apport complémentaire en vitamine A pour les enfants âgés de six à 59 mois.

L’enrichissement alimentaire fait partie des approches permettant de combler les carences alimentaires au Sénégal. Le Comité sénégalais pour la fortification des aliments en micronutriments (COSFAM), l’ONG Helen Keller International (HKI), l’Initiative pour les micronutriments (MI) et l’Alliance mondiale pour une amélioration de la nutrition (GAIN) travaillent ensemble depuis des années pour enrichir l’huile de cuisson en vitamine A et la farine en acide folique.

Ceux qui participent à la biofortification n’écartent pas ces approches, mais expliquent que les gens doivent apprendre à prendre en main leur propre nutrition pour atteindre un bon état de santé.

La biofortification est durable et relativement économique, car seul un apport initial de semences est nécessaire, a souligné M. Crosby. De plus, elle n’est pas sujette aux problèmes d'approvisionnement qui peuvent faire obstacle aux campagnes massives de compléments alimentaires. « Cela permet aux gens de prendre le contrôle de leur destin nutritionnel grâce à l'agriculture », a déclaré M. Crosby. « C'est une nutrition abordable. »

Les aliments enrichis sont faciles à se procurer en ville, mais ils le sont moins souvent dans les zones rurales, selon les analystes de marchés.

Cependant, encourager les agriculteurs à cultiver des plantes plus nutritives ne garantit pas que les gens - notamment les femmes et les enfants - vont en consommer. L'éducation, les initiatives qui favorisent le changement de comportement alimentaire et la sensibilisation aux problèmes de santé publique sont des aspects essentiels.

Pour réduire les carences en nutriments au Sénégal, « il faut une approche globale qui s’attaque aux différentes causes », a déclaré Mme Samba, du PAM. « Ces causes sont notamment une alimentation peu variée, un manque de consommation de produits d’origine animale, le paludisme, les parasites, une mauvaise alimentation dans les premiers mois de la vie – tous ces éléments peuvent entraîner une anémie. »

Il faut aussi encourager les gens à changer leur façon cuire les légumes - pour éviter de trop les cuire, ce qui réduit leur valeur nutritive, a déclaré Hélène Schwartz, nutritionniste pour l’UNICEF.

La capacité à accepter le changement

Si les gens ne sont pas prêts à accepter eux-mêmes le changement, rien ne marchera, a expliqué M. Sene. Yaajeende cible les associations de mères de famille en proposant des formations pour une meilleure nutrition et santé, ainsi que des techniques de jardinage, d’agriculture et des perspectives économiques, a-t-il affirmé.

Jusqu’à présent, les Sénégalais, dans les zones rurales comme urbaines, se sont montrés réceptifs à l'utilisation d'aliments enrichis quand ils sont disponibles, a déclaré Roland Kupka, spécialiste régional en nutrition pour l’UNICEF. Il a cité comme exemple la consommation de farine enrichie en fer et en acide folique et la consommation d’huile de cuisson enrichie en vitamine A.

Yaajeende espère que les consommateurs sénégalais vont également adopter la patate douce à chair orange, d’autant qu’elle est plus douce et plus sucrée que la variété à chair blanche. Mais pour favoriser sa consommation, Yaajeende prévoit de lancer dans le courant de l’année une campagne « Mangez Orange » qui mettra à l’honneur l’ensemble des fruits et légumes de couleur orange ; des papayes aux carottes, en passant par le maïs.

La semence de millet enrichi, qui se récolte au bout de 60 jours au lieu de 90, devrait également être bien accueillie par les agriculteurs.

Pour que l’enrichissement alimentaire et la biofortification connaissent un succès durable, les gouvernements doivent les promouvoir. Il faut définir des politiques claires pour guider leur perfectionnement, a déclaré Banda Ndiaye, directeur de l’Initiative pour les micronutriments au Sénégal.

Cela nécessite un changement de mentalité ; il faut concevoir l'agriculture non plus seulement comme un moyen de mettre fin à l'insécurité alimentaire, mais comme un outil de lutte contre la malnutrition. « Une agriculture axée sur la nutrition - qui adopte une approche épidémiologique - est encore un concept totalement nouveau », a déclaré M. Crosby.

Enfin, pour que la biofortification reste gérée localement, les instituts de recherche nationaux ou régionaux doivent être habilités à la perfectionner avant que les multinationales n’interviennent pour prendre le relais, a-t-il averti.

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Theme (s): Sécurité alimentaire, Démocratie et gouvernance, Santé et nutrition, Politique,

[Cet article ne reflète pas nécessairement les vues des Nations Unies]

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