Les moyens de subsistance ébranlés par les tensions ethniques dans l'ouest du Myanmar

Hla Win, un paysan de l'ethnie rakhine de l'État de Rakhine, dans l'ouest du Myanmar, ne connaît que trop bien l'impact des violences sectaires de l'année dernière.
 
Sa rizière de 2,4 hectares - située dans le village musulman contigu à sa communauté rakhine, Pike Sake, dans la commune de Pauktaw au Myanmar- lui rapportait autrefois plus de 2 500 dollars US par an. Il avait l'habitude d'embaucher des journaliers musulmans pour la cultiver.
 
« Cette année, je ne gagnerai rien », a dit à IRIN ce père de 3 enfants âgé de 45 ans. « Tout a changé du jour au lendemain. J'ai tout perdu ».
 
Son histoire souligne les répercussions collatérales - s'agissant notamment des moyens de subsistance - des violences intercommunales meurtrières ayant opposé bouddhistes rakhine et musulmans rohingya l'année dernière. Des répercussions passées largement inaperçues auprès des bailleurs de fonds.
 
« Les membres des deux communautés, qui vivent dans des camps de PDIP, ont des difficultés à accéder à un moyen de subsistance comme la pêche ou l'agriculture, et aux marchés pour gagner de l'argent », a dit à IRIN Ashok Nigam, coordinateur humanitaire des Nations Unies au Myanmar. « Les milliers de PDIP à Sittwe qui n'étaient ni agriculteurs ni pêcheurs ont besoin d'opportunités de subsistance. C'est essentiel si l'on veut des solutions durables pour réduire la dépendance envers l'aide humanitaire et redonner de l'espoir à ces communautés ».
 
Selon l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO), la riziculture, la pêche et l'aquaculture, et - dans une moindre mesure - le commerce, étaient les principaux moyens de subsistance des habitants de l'État de Rakhine, où les rizières comptent pour environ 75 pour cent des terres cultivées.
 
Les violences ethniques entre communautés ayant éclaté en juin et octobre 2012 ont fait 167 morts et endommagé ou détruit plus de 10 000 foyers. Aujourd'hui, plus d'un an après, on ne mesure pas encore toute la portée des retombées, disent les experts.
 
Au-delà du déplacement
 
Tandis que la communauté internationale continue de focaliser sa réponse sur les besoins immédiats des plus de 140 000 personnes déplacées - des Rohingyas pour la plupart - regroupées dans plus de 70 camps et camps de fortune surpeuplés, il a peu été fait cas de la vaste majorité de musulmans vivant encore dans leurs communautés ou des communautés bouddhistes voisines, dont les moyens de subsistance ont été bouleversés.
 
On estime à 36 000 le nombre de personnes vivant dans des communautés isolées ou d'accueil dans les communes de Minbya, Myebon, Pauktaw, Mrauk-U, Kyauktaw et Sittwe, avec un accès très limité à l'aide humanitaire, a rapporté le Bureau des Nations Unies pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA).

Et beaucoup sont d'avis que l'ampleur réelle des besoins est bien supérieure.
 
« Les chiffres sont bien supérieurs à [ceux] qui ont été rapporté, et plus complexes que nous le pensons » a dit un travailleur humanitaire international qui a souhaité rester anonyme.
 
Au-delà du déplacement à grande échelle et de la perte des actifs de production - notamment les terres, le bétail, les fermes à crevettes et piscicoles, les outils agricoles et les infrastructures de soutien des moyens de subsistance - les restrictions à la liberté de circulation et l'accès limité aux marchés et aux ressources naturelles environnantes ont limité les opportunités économiques, ont dit les Nations Unies, en particulier pour les musulmans déplacés à l'intérieur de leur propre pays.
 
Rupture des relations traditionnelles
 
Selon une évaluation du Programme alimentaire mondial (PAM) s'intéressant aux personnes non déplacées réalisée en janvier 2013, les interactions socio-économiques qui avaient traditionnellement cours entre musulmans et communautés bouddhistes rakhine ont cessé pour l'essentiel.

Dans le même temps, des restrictions à la liberté de circulation - notamment l'instauration de couvre-feux et les craintes d'une attaque - continuent d'avoir un impact négatif sur les activités rémunératrices.
 
Bien que les villages musulmans et rakhine soient séparés dans l'État de Rakhine, il n'est pas rare qu'ils soient voisins. C'est pourquoi la coopération et le partage des ressources entre villages étaient monnaie courante avant le conflit.
 
Mais aujourd'hui, l'accès à des terres arables et à des activités telles que la pêche - tant en cours d'eau qu'en haute mer - reste limité en raison des tensions communautaires, note le rapport du PAM.
 
« J'ai toujours mon bateau, mais je n'ose plus sortir en mer. C'est trop dangereux », a dit Mg Hla, un pêcheur rohingya de 52 ans originaire du village de pêcheurs de Sin Tet Maw à Pauktaw. La population du village a explosé ces derniers mois, jusqu'à atteindre les 10 000 personnes avec l'arrivée de plus de 5 000 PDIP de KyaukPhyu en octobre 2012, et de 7 000  PDIP supplémentaires de NgetChaung, avant l'arrivée prévue du cyclone Mahasen en mai de cette année.
 
Mg Hla a sept enfants. Ses revenus mensuels s'élevaient autrefois à 120 dollars US par mois ; aujourd'hui, il peut s'estimer chanceux d'en gagner moitié moins.

De nombreuses communautés empruntaient des rivières ou des ruisseaux pour accéder à la mer et pêcher. Mais les communautés en aval ont recours à la menace ou à l'intimidation pour empêcher les membres en amont de l'autre communauté d'accéder à l'océan. De nombreux pêcheurs se voient également refuser l'accès à leur rivière.
 
En conséquence, pratiquement toutes les rivières et tous les ruisseaux sont désormais divisés en zones dominées soit par les musulmans, soit par les bouddhistes. Les musulmans disent s'abstenir de se rendre à Sittwe.

Et même lorsqu'ils parviennent à pêcher, ils sont souvent empêchés d'accéder aux marchés locaux.
 
« Avant je pouvais apporter mon poisson au marché de Sittwe. Mais maintenant c'est trop dangereux pour moi de le faire », a dit M. Mg Hla.
 
Accès
 
Une évaluation des besoins publiée plus tôt cette année par la FAO, portant sur 17 villages des communes de Sittwe, Mraukoo et Pauktaw, rapporte que les habitants placent l'accès à la terre en tête de leurs problèmes.
 
Des 161 à 323 hectares de terres cultivables détenus par chaque village, seuls 25 à 30 pour cent semblaient être cultivés au moment de l'évaluation en raison de problèmes sécuritaires, a révélé le rapport.
 
L'abandon des terres semble être la conséquence d'une exclusion mutuelle, là où les communautés musulmanes et bouddhistes voisines se refusent mutuellement l'accès à leurs terres par le biais de la violence, de la menace et de l'intimidation.
 
Dans certains villages, malgré l'absence de menaces ou de violence réelle, la seule crainte d'un tel risque suffit à empêcher ou à limiter l'accès des paysans à leurs terres, a noté le rapport.
 

D'après une évaluation sectorielle des moyens de subsistance et de relèvement rapide d'après-crise conduite par le Programme des Nations Unies pour le développement en février, les communautés musulmanes ont cité les restrictions à la liberté de circulation et les restrictions d'accès au marché comme étant les principaux obstacles à une reprise économique.
 
L'accès à la main-d'ouvre a également été affecté. Autrefois, les villages musulmans étaient d'importants fournisseurs de main d'ouvre, et les villages bouddhistes d'importants acheteurs, en raison de disparités en termes de propriété et d'effectifs de population.

« Autrefois j'employais sept travailleurs musulmans pour cultiver mes terres », a confirmé M. Hla Win. « Même si j'avais accès à mes terres, il me serait impossible de trouver des travailleurs pour les cultiver ».
 
Selon la FAO, les villages bouddhistes sont affectés de façon disproportionnée par la pénurie de main-d'ouvre et son prix élevé, tandis que les villages musulmans traversent une grave crise de l'emploi. L'abandon de ces interactions économiques a fait ricochet, a dit le PAM, en limitant la productivité pour les deux communautés.
 
En conséquence, le pouvoir d'achat a diminué et de nombreuses personnes se sont retrouvées dans l'incapacité de subvenir à leurs besoins alimentaires de base, a conclu l'évaluation du mois de janvier. Cela s'est traduit par une baisse de la demande contraignant les paysans à vendre leurs marchandises à moindre prix, ce qui les a mis en difficulté pour rembourser les prêts contractés pour l'acquisition d'intrants agricoles.
 
État fragile
 
Le théâtre de cette situation est l'une des zones les moins développées du Myanmar, une région caractérisée par une forte densité de population, des problèmes de malnutrition et de pauvreté, des revenus faibles et des infrastructures insuffisantes. À tout cela viennent s'ajouter des tempêtes et des inondations fréquentes.
 
Dans la dernière Enquête intégrale sur les conditions de vie des ménages (2009-2010), l'État de Rakhine apparaît comme le deuxième État le plus pauvre du pays (après l'État de Chin), avec 43,5 pour cent de sa population vivant dans la pauvreté contre une moyenne nationale de 25,6 pour cent. Dix pour cent de sa population vit dans la « pauvreté alimentaire », contre une moyenne nationale de 4,8 pour cent.
 
De plus, l'État de Rakhine a été frappé par deux catastrophes majeures ces dernières années : des inondations et des coulées de boue dans le nord de l'État en juin 2010, et le cyclone Giri en octobre 2010. Ces deux événements ont respectivement affecté 29 000 et 260 000 personnes. Outre un lourd bilan humain, ils ont entraîné la perte de nombreux moyens de subsistance, a signalé le plan de réponse inter-agences révisé Rakhine Response Plan de l'équipe humanitaire nationale (d'un montant de 109 millions de dollars) publié en août.
 
Les organisations humanitaires signalent que dans les communes du nord de Rakhine, plus de 800 000 personnes vulnérables pourraient souffrir de problèmes humanitaires chroniques, essentiellement en raison du manque d'accès à des services basiques, d'une liberté de circulation restreinte et du manque de clarté de leur statut légal.
 
ds/rz -xq/amz