Édulcorer la vérité - l'échec des programmes WASH

Le succès dans la réalisation des cibles des Objectifs du Millénaire pour le développement (OMD) en matière de programmes d'approvisionnement en eau, d'assainissement et d'hygiène (WASH) a occulté un secret peu discuté : l'échec fréquent des interventions WASH.

Au lieu de s'intéresser à l'argent presque littéralement jeté par les fenêtres, les rapports des bailleurs de fonds et les sites Internet des organisations non gouvernementales (ONG) préfèrent se vanter du nombre de pompes à eau ou de toilettes installées.

« On ne prend pas de photo à un enterrement », a dit George De Gooijer, un spécialiste néerlandais de l'eau, basé à l'ambassade des Pays-Bas au Bénin. « L'absence de lien entre les résultats sur le terrain et les projets est le problème qu'il faut résoudre ».

En 2012, un audit réalisé par l'Union européenne (UE) a essayé de faire le lien entre les projets WASH officiellement achevés en Afrique sub-saharienne et la réalité sur le terrain - le rapport a conclu que plus de la moitié de ses projets relatifs à l'eau potable n'avaient pas atteint leurs objectifs.

« Des résultats positifs, mais négligeables »

La gestion des projets, et non pas l'installation des équipements, est l'un des principaux échecs.

Le montant total des dépenses de l'UE en faveur des projets d'eau et d'assainissement mis en place en Afrique sub-saharienne s'est élevé à plus d'un milliard d'euros pour la période 2001-2010 - et la plupart de ces projets n'ont probablement pas atteint les objectifs attendus.

Suite au tremblement de terre en Haïti en 2010, plusieurs centaines de projets WASH à court terme ont été mis en place dans le pays - des systèmes de construction rapide qui ont eu peu d'effet à long terme, dit Sasha Kramer, écologiste et co-fondatrice de l'ONG 'Sustainable Organic Integrated Livelihoods' engagée dans le secteur de l'assainissement.

« Cette approche en matière d'interventions d'assainissement se traduit par des dépenses colossales dans le secteur, des statistiques de mise en ouvre impressionnantes pour les ONG et des résultats positifs, mais négligeables pour les populations bénéficiaires », a dit Mme Kramer.

Selon de nombreux analystes, les Nations Unies en Haïti sont bien responsables de la récente épidémie de choléra, la pire que le monde ait connu avec plus de 8 000 victimes et 600 000 personnes infectées.

Cette année, la Commission indépendante pour l'impact de l'aide, une organisation britannique, a montré qu'un projet d'eau potable lancé par le gouvernement dans la région du Darfour, au Soudan, avait créé une « dépendance à l'aide » sans véritablement offrir de solution durable.

La longue liste d'échecs est d'autant plus douloureuse que chacun connait l'importance vitale de l'eau et de l'assainissement.

La mauvaise qualité des systèmes d'eau et d'assainissement provoque des vulnérabilités aigües en cas de situation de catastrophe naturelle. Lorsque des tremblements de terre et des inondations se produisent, ce sont bien souvent les mouvements de population, la contamination des sources d'eau et les conditions non hygiéniques qu'ils entraînent qui mettent en danger la vie des populations.

Soixante pour cent de la population mondiale dispose d'un système d'assainissement défectueux ou quasi-inexistant, dit Arno Rosemarin, chercheur à l'Institut de Stockholm pour l'environnement. « Aucune autre statistique d'ensemble n'a mis en évidence un risque aussi élevé », a-t-il dit.

M. Rosemarin, qui s'est exprimé à l'occasion de la Semaine mondiale de l'eau organisée en Suède ce mois-ci, a dit que les WASH - et plus particulièrement l'assainissement - constituaient « un chapitre défaillant du développement humain ».

Responsabilité humanitaire

Les bailleurs de fonds apprécient les cibles concrètes, mesurables. Dans un secteur WASH qui a pour objectif de réduire la défécation à l'air libre et de contrôler les déchets humains, cela s'est souvent traduit par la construction de toilettes - ce que certains analystes appellent une approche « distributeur automatique ».

M. Rosemarin dit, « Il y a une grande différence entre avoir des toilettes et avoir des toilettes en état de marche ».

En Inde, pays qui enregistre le taux de défécation à l'air libre le plus élevé au monde, le gouvernement a lancé un vaste programme de construction de toilettes. Jusqu'à présent, les résultats ont été mitigés, dit Prakash Jumar du 'WASH Institute' en Inde.

Souvent, dit M. Jumar, les collectivités ne sont pas impliquées dans le processus de mise en ouvre, au point que, dans certains cas, elles n'utilisent pas les nouvelles toilettes, car elles n'ont pas compris qu'elles avaient été construites pour elles.

En raison de la mauvaise qualité des constructions, 30 à 40 pour cent des toilettes sont inutilisées. Il est quasiment impossible d'effectuer des réparations, car il n'y a pas de chaîne d'approvisionnement en pièces détachées, et bon nombre des toilettes toujours en état de fonctionnement servent d'espaces de rangement, et non plus de toilettes.

« Nous avons appris beaucoup de leçons, mais nous ne [les] appliquons pas dans les principaux programmes d'assainissement au niveau national. Nous devons prendre en compte ces échecs », a dit M. Jumar.

Selon lui, la mobilisation de la communauté est l'élément clé.

« Lorsque la communauté est [impliquée, ils] n'ont bien souvent pas besoin de l'aide du gouvernement. C'est l'une des principales leçons apprises après 10 années passées dans la région ».

Les chiffres du secteur de l'eau montrent que la moitié des projets relatifs à l'eau se soldent par un échec en raison du manque d'implication de la communauté.

Aide d'urgence

Un grand nombre de programmes WASH sont mis en ouvre dans des situations d'urgence humanitaire, lorsque les systèmes d'eau et d'assainissement sont endommagés et sont susceptibles de créer d'importants risques sanitaires.

Mais dans la précipitation qui entoure l'intervention dans un lieu comme un camp de réfugiés, les étapes de base ne sont bien souvent pas prises en compte - par exemple, la construction de canaux d'évacuation adaptés dans les zones soumises à de fortes précipitations ou l'installation de toilettes autres que les toilettes à chasse d'eau dans les lieux où cette ressource est rare, selon Katarina Runeberg, conseillère en environnement à l'Agence suédoise pour la protection civile (MSB).

Souvent, les acteurs humanitaires sont nombreux à tenter de répondre aux crises, mais aucun d'entre eux n'a de vision globale du processus WASH.

Et dans de nombreux cas, ils essayent d'établir des systèmes d'eau et d'assainissement adéquats dans les lieux où il n'y en avait pas avant la crise.

Avant le tremblement de terre, Haïti avait le taux de couverture en assainissement le plus bas de l'hémisphère nord et le taux d'incidence de diarrhée le plus élevé du monde, par exemple.

Perspective à long terme

Cependant, même dans le monde du développement, les délais imposés par les bailleurs de fonds sont souvent serrés, les mesures adéquates difficiles à trouver, et les constructions continuent d'être privilégiées par rapport aux opérations et à l'entretien.

« Les systèmes WASH nécessitent des opérations et un entretien à long terme. Et pour garantir l'entretien régulier d'un système WASH, il est fondamental d'impliquer la communauté et de faire une planification à long terme », a dit Mme Kramer.

Cependant, les projets mis en ouvre depuis l'étranger bénéficient rarement des financements à long terme nécessaires à l'entretien et à la réalisation régulière d'évaluations. Exemple rare : les Pays-Bas tentent de s'assurer que les partenaires de mise en ouvre visent une durabilité de 10 ans, dit M. De Gooijer, mais cela peut être difficile à faire.

« Nous sommes fréquemment limités, car le calendrier d'exécution doit être fixé à une date donnée, et l'argent dépensé à une date donnée », a dit Patrick Fox, un conseiller auprès de l'unité catastrophe de la Croix-Rouge suédoise.

Ils ont commencé à utiliser les études « rétrospectives » pour contrôler les projets WASH de deux à cinq ans après leur lancement. Dans le cas de leur action en Corée du Nord, ils ont conclu que 80 pour cent des projets ne fonctionnaient plus. Les problèmes étaient notamment liés au fait que les communautés locales avaient peu de connaissances des matériaux utilisés (comme les tuyaux en PVC) et que les eaux usées étaient utilisées comme engrais alors que cela représentait encore des risques - ces problèmes ont pu être résolus.

« Si vous pensez que vous trouvez quelque chose d'intéressant, oubliez-le pendant deux ans et voyez si cela fonctionne encore », a dit Peter Morgan, un scientifique qui a inventé un projet WASH, pour lequel il a été récompensé, et qui met des projets en ouvre au Zimbabwe depuis plusieurs dizaines d'années.

Cependant, les bailleurs de fonds n'ont pas encore instauré de mécanismes de financement concrets pour ce genre d'évaluations à long terme.

Cela soulève une question plus générale : est-il pratique pour des acteurs étrangers de l'aide humanitaire et du développement d'essayer de mettre en ouvre des systèmes WASH à grande échelle ?

Selon M. Morgan, le succès de l'installation de très nombreuses latrines améliorées et ventilées au Zimbabwe pourrait être largement attribué au fait que le projet a été approuvé et mis en ouvre par le gouvernement zimbabwéen lui-même. M. Morgan indique que le gouvernement et les utilisateurs doivent s'impliquer dans tous les projets pour éviter les échecs.

« Les populations locales sont très innovatrices, et si vous êtes humble, vous devez ouvrir les yeux et vous y intéresser », a-t-il dit. « Les gens vivent ici. Ils ne roulent pas dans de beaux 4x4, ne disparaissent pas dans des nuages de poussière. Ils vivent vraiment ici ».

Peu de pays, voire aucun, peuvent prétendre disposer d'un système WASH à grande échelle grâce aux ONG internationales, qui, selon Mme Kramer, n'ont généralement pas « l'aisance culturelle » nécessaire et « les capacités ou la volonté pour travailler avec les communautés locales ».

Pression des bailleurs de fonds

L'ONG canadienne Ingénieurs sans frontières établit un « Rapport d'échec » annuel. Selon l'organisation, près de la moitié des échecs enregistrés n'étaient pas liés à la situation dans les pays bénéficiaires, mais plutôt à la planification, à la communication, à la prise de décision et au leadership personnel en interne.

Il est cependant encore difficile pour les agences des Nations Unies, les ONG internationales et les acteurs locaux de dire que leurs projets WASH sont des échecs. Les bailleurs de fonds veulent des résultats positifs, et personne ne veut financer un fiasco.

« Le mot échec n'est pas à la mode », a dit M. Rosemarin

Pour les communautés qui bénéficient des projets d'eau et d'assainissement, le manque de véritable engagement peut créer des difficultés.

« Le mur de la peur, de la méfiance et du malentendu a un impact sur les interventions internationales dans tous les secteurs, mais il est particulièrement gênant dans le cas des interventions WASH, car il est impossible de faire des réparations rapides et la réussite des dépend entièrement de l'engagement de la communauté », a dit Mme. Kramer.

Autrement, comme a dit un travailleur humanitaire en Ouzbékistan, les villages peuvent recevoir la visite successive d'ONG qui mettent en ouvre le même projet d'assainissement, année après année.

« Avoir des retours négatifs pourrait être plus constructif que l'inverse », a dit M. Morgan. « S'il y a échec, alors le moins que vous puissiez faire est de trouver ce qui ne s'est pas bien passé ».

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