De nouvelles seringues pour éviter des morts

Pour une personne qui n’a jamais consommé de drogues injectables illicites, toutes les seringues peuvent sembler identiques, mais des recherches récemment réalisées aux États-Unis montrent que les différences de conception des seringues peuvent être « marquées » et qu’une réduction de la propagation des infections au VIH est possible.

Une meilleure conception des seringues permettrait « une éradication quasi-totale des infections au VIH [liées à la consommation de drogues injectables] dans le monde dans un délai de huit ans », selon RTI International, un institut de recherche en santé basé aux États-Unis, qui s’appuie sur des recherches rendues publiques this past.

Une fois le piston de la seringue complètement enfoncé, une certaine quantité de fluide reste dans ce que l’on appelle l’« espace mort », y compris des particules de sang qui peuvent être porteuses d’infections. Cependant, la quantité de fluide restant dans les seringues varie d’une seringue à l’autre. La quantité de sang restant dans une « seringue avec un espace mort élevé » (high-dead space syringes, HDSS) peut être jusqu’à 1 000 fois supérieure à la quantité de sang restant dans une « seringue avec un faible espace mort » (low-dead space syringe, LDSS), une fois le piston complètement enfoncé et la seringue rincée, selon RTI International.

Des chercheurs indiquent qu’une réduction de la quantité de fluide restant dans la seringue devrait permettre une réduction du risque de transmission d’infections à diffusion hématogène.

En 2012, l’Organisation mondiale de la santé (OMS), l’ONUSIDA et l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (UNODC) ont recommandé d’accroître l’accès aux LDSS.

Mais les usagers de drogues n’ont pas toujours accès à ces seringues, a dit à IRIN Rob Gray, conseiller technique de l’organisation non gouvernementale (ONG) internationale Population Services International (PSI), depuis Vientiane, au Laos.

M. Gray a indiqué qu’il était « très difficile » d’estimer le nombre de LDSS en circulation, car il existe plusieurs centaines de programmes de « réduction des risques » visant à réduire les risques liés à l’usage de drogues injectables à travers le monde. « Et personne n’a de vue d’ensemble [des fournitures] », a dit M. Gray.

En 2012, 97 pays – sur les 158 pays et territoires qui ont fait état de consommation de drogues injectables – ont soutenu la réduction des risques dans leurs politiques ou leurs pratiques, selon Harm Reduction International.

« Lorsque je me penche sur la réduction des risques dans le monde, la dure réalité c’est que la majorité des programmes de réduction des risques ne parviennent non seulement pas à proposer des LDSS comme solution aux usagers de drogues, mais surtout qu’ils ne le prévoient même pas aujourd’hui », a ajouté M. Gray.

Scepticisme autour des seringues

Atul Ambekar et Aditya Pawar, du centre national pour le traitement de la dépendance aux drogues (« National Drug Dependence Treatment Centre ») de l’institut « All India Medical Institute of Sciences » de New Delhi, ont présenté des preuves qui montrent que les LDSS ne sont qu’une « mince » mesure de prévention de la transmission du VIH. Ils indiquent que les résultats positifs obtenus en laboratoire sur la réduction des infections au VIH ne s’appliquent qu’aux seringues de 1 ml munies d’aiguilles fixes.

« En ce qui concerne les autres seringues, l’avantage n’est peut-être pas de la même importance », ont-ils écrit.

Sam Nugraha, coordonnateur régional du Réseau asiatique des usagers de drogues (Asian Network of People who Use Drugs, ANPUD), a indiqué que le concept des LDSS est intéressant, mais que le problème principal dans la réduction des risques d’infections au VIH tient au fait que la police empêche les usagers de drogues d’accéder à tout type d’aiguilles ou de seringues, quand bien même un ministre de la Santé autorise les programmes d’approche à en distribuer.

« Les travailleurs d’approche se déplacent sur le terrain avec des aiguilles, et ensuite les policiers les arrêtent, car ils pensent que, conformément à ce que leur demande la loi, ils protègent les personnes », a dit M. Nugraha.

Le fait que des usagers de drogue isolés doivent se déplacer pour obtenir des LDSS – qui sont plus rares que les HDSS – constitue un autre problème, selon lui.

« Les [LDSS] favoriseront évidemment une réduction des taux de VIH, mais je ne sais pas si elle sera spectaculaire ou pas. Elle sera importante à condition que la mise en application de la loi n’interfère pas avec les approches de prévention et les changements de comportement des fournisseurs de soins de santé », a dit à IRIN M. Nugraha.

Préférences

« Saying goodbye to high-dead-space syringes », un article écrit par Dan Ciccarone, professeur à l’université de Californie à San Francisco, et publié dans l’International Journal of Drug Policy, note que le choix des consommateurs est une grande inconnue, et « lorsque l’accès aux veines larges devient plus difficile, les usagers se montrent plus pointilleux et affichent une plus grande fidélité aux marques ».

Il a écrit : « Les UDI [usagers de drogues injectables] qui essayent de s’injecter ou s’injectent dans les grandes veines centrales sont parfois habitués à s’injecter de la drogue avec de longues aiguilles fines de 2,5 cm (calibre 25) ; accepteront-ils d’utiliser les aiguilles moins fines (et un peu plus douloureuses) de calibre 21 dotées d’un faible espace mort qui sont actuellement à leur disposition ? ».

« Il y a beaucoup à faire pour informer les bénéficiaires des [seringues] sur la question », a reconnu M. Gray de PSI. « Il y a beaucoup à faire auprès des fabricants du produit, car il est tout à fait possible de fabriquer un meilleur produit … [Il faut davantage de services d’approche pour éduquer] les personnes qui distribuent les aiguilles et les seringues ».

En 2012, PSI a mis en place le premier projet pilote de « marketing social » (techniques de marketing qui améliorent le bien-être de la société) lancé au Vietnam. Ce projet étudie les habitudes des usagers de drogues injectables des deux villes les plus peuplées du pays, Hô Chi Minh-Ville et Hanoï.

Le projet a pris contact avec les pharmaciens installés dans ces deux villes pour les sensibiliser aux LDSS, et a convaincu les propriétaires d’échoppes de thé d’Hanoï et les vendeurs de cigarettes des rues de Hô Chi Minh-Ville de vendre les LDSS après la fermeture des pharmacies, où la majorité des usagers de drogues achète leurs seringues.

Au cours de ces dernières années, les bailleurs de fonds ont financé la distribution à petite échelle de seringues gratuites dans environ la moitié des provinces du pays.

Le Vietnam compte jusqu’à 336 000 usagers de drogues injectables ; les UDI représentent 65 pour cent des personnes qui vivent avec le VIH dans le pays. Le taux de partage des seringues s’élevait jusqu’à atteindre 37 pour cent, selon les recherches réalisées par le gouvernement en 2009, mais de récentes informations rassemblées par le personnel des programmes de réduction des risques mis en place dans les 10 provinces comptant le plus d’usagers de drogues indiquent que le partage d’aiguilles est en nette diminution.

Cependant, près de 38 pour cent des nouveaux cas de VIH diagnostiqués étaient liés à la consommation de drogues injectables, selon le gouvernement.

À Hanoi et à Hô Chi Minh-Ville, les comportements et les préférences concernant les seringues variaient, selon une évaluation réalisée par le PSI en 2011. Dans le cadre de l’étude réalisée à Hanoï, il a été demandé aux usagers de drogues qui n’avaient pas accès aux LDSS avant la mise en place du projet pilote de tester et de donner leur avis sur une LDSS fabriquée par la société allemande Braun, qui produit des seringues baptisées Omnican.

« Je l’apprécie parce qu’elle est petite », a dit une usagère de drogues interrogée dans le cadre de l’étude. « Je peux la mettre n’importe où, par exemple dans mon porte-feuille, donc je me sens en sécurité lorsque je l’ai sur moi ».

D’autres participants à l’étude ont indiqué qu’ils l’appréciaient, car l’aiguille pouvait être détachée de la seringue lorsque celle-ci était bloquée, ce qui permettait d’éviter toute perte de drogue. L’aiguille de grande qualité a également été préférée, car elle était bien pointue et ne laissait pas de cicatrices. En revanche, les usagers qui préfèrent se piquer dans la veine fémorale, au niveau de l’aine, trouvaient que l’aiguille plus courte n’était pas suffisamment longue. Certains usagers ont indiqué que la seringue de 1ml était trop petite pour mélanger des drogues.

« Si on ne la secoue pas, la drogue ne peut pas se dissoudre. La qualité de la drogue est donc différente, avant elle se dissolvait tout de suite, mais je dois secouer pendant un long moment, car il faut de la place pour qu’elle se dissolve entièrement », a dit un usager de drogue.

Il ne s’agit pas seulement d’un problème de demande, mais aussi d’offre, a dit M. Gray de PSI. Les fabricants sont installés aux quatre coins du monde et l’amélioration de la chaîne de distribution constituera une tache « colossale », a-t-il dit. La seringue la plus communément vendue au Vietnam est une seringue standard de 3 ml utilisée dans les centres de soins de santé, qui peut être fabriquée dans le pays.

« Les critiques disent que l’on ne pourra pas convaincre tout le monde de choisir les LDSS. Je nie que cela soit une raison pour ne pas travailler sur la question », a-t-il dit. « Si l’on peut convaincre 10 pour cent des usagers de drogue de choisir des LDSS, par exemple, cela vaudra quand même la peine de le faire, car si les études réalisées en laboratoire sont justes, nous pourrions réduire la transmission du VIH et d’autres virus à diffusion hématogène de manière importante – même si ne fournirions pas une solution à chaque usager de drogue dans le monde ».

Selon les estimations, 15,9 millions de personnes s’injectent des drogues dans le monde, et jusqu’à trois millions d’entre elles sont infectées par le VIH.

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