Pourquoi les hommes violent en Asie - Une étude des Nations Unies

Près d’un quart des hommes interrogés dans la région Asie-Pacifique ont admis avoir déjà violé une femme ou une fille, selon la première étude réalisée dans plusieurs pays sur la fréquence des viols et des violences conjugales et les raisons qui poussent à passer à l’acte.

Si la fréquence des viols signalés, commis sur des femmes autres que les épouses ou les petites amies, est élevée dans la région Asie-Pacifique, les violences sexuelles contre les partenaires de sexe féminin sont encore plus répandues. Ce constat, qui ressort de l’étude des Nations Unies, s’appuie sur les témoignages recueillis entre 2010 et 2013 d’environ 10 000 hommes et 3 100 femmes au Bangladesh, au Cambodge, en Chine, en Indonésie, au Sri Lanka et en Papouasie-Nouvelle-Guinée (PNG).

Au lieu de demander frontalement aux hommes s'ils avaient déjà violé quelqu'un, la question était posée en ces termes : « Avez-vous déjà forcé une femme qui n’était pas votre épouse ou votre petite amie à avoir des rapports sexuels ? » et « Avez-vous déjà eu des relations sexuelles avec une femme trop ivre ou droguée pour dire si elle était consentante ? »

Les réponses recueillies en PNG montrent le pire taux de violences contre les femmes dans la région : 62 pour cent des hommes interrogés ont indiqué avoir déjà violé une femme.

Certains hommes ont déclaré avoir été violés par d’autres hommes à l’âge adulte. Les villes indonésiennes de Jayapura (capitale de la province de Papouasie) et de Jakarta (capitale nationale) présentent le plus faible taux de viols commis sur des hommes, soit 2 pour cent des hommes interrogés. Bougainville, en PNG, présente le taux le plus élevé d’hommes victimes de viol, soit 8 pour cent.

Papouasie-Nouvelle-Guinée

La région autonome de Bougainville en PNG a été ravagée par une violente guerre civile - l’une des plus longues et des plus sanglantes du Pacifique - entre les rebelles séparatistes et le gouvernement, de 1989 à 1998.

Des milliers d’habitants, soit 10 pour cent de la population, ont péri dans le conflit. D’après un rapport d’Amnesty International de 1997, les rebelles comme les forces gouvernementales auraient eu « recours au viol, à l’humiliation et au mariage forcé comme des tactiques de guerre ».
 

Des interviews réalisées en 2003 par le Fonds de développement des Nations Unies pour la femme (UNIFEM) ont montré que les groupes criminels se servaient du conflit pour justifier le viol. Une religieuse a confié à l’UNIFEM que les femmes étaient « entre le marteau et l’enclume » pendant le conflit.

Les femmes se sentaient menacées par les armes toujours en circulation, y compris dans les années qui ont suivi le conflit, selon une agence de développement local citée par l’UNIFEM.
Mais, même en dehors du théâtre sanglant de la guerre et des années après, la situation reste alarmante pour les femmes.

« Le problème est sérieux et nous faisons comme s’il n’existait pas », a déclaré à IRIN, en mars 2012, Ume Wainetti, qui dirige le Comité d’action sur les questions sexuelles et familiales (Family and Sexual Action Committee), un programme gouvernemental mis en place pour lutter contre les violences sexistes.

Le conseil exécutif national du pays (qui s’apparente à un conseil des ministres) a entériné une loi sur la protection de la famille qui est en cours d’examen devant le parlement. Le texte vise à sanctionner la violence domestique et à renforcer la législation de 2009 qui interdit les violences contre les enfants. Il prévoit également de garantir l’application des ordonnances de protection.

Indonésie

Masruchah, vice-présidente de la Commission nationale sur les violences faites aux femmes, qui a été fondée par le gouvernement indonésien, a déclaré à IRIN que les violences sexistes étaient toujours très répandues en Indonésie. Et ce, malgré les lois promulguées par le gouvernement pour protéger les femmes. Si une loi de 1984 interdit la discrimination à l’encontre des femmes, la loi de 2004 sanctionne la violence conjugale.

« L’aveu des hommes n’est que la partie émergée de l’iceberg », a déclaré Masruchah, qui ne porte qu’un seul nom comme beaucoup d’Indonésiens. « Très peu d’hommes sont assez honnêtes pour admettre avoir commis un viol. »

La commission a recensé plus de 216 000 cas de violence contre les femmes en 2012 (le pays compte environ 118 millions de femmes) et au moins 20 femmes sont violées chaque jour en Indonésie, a-t-elle dit. Ces chiffres ne reflètent que les cas signalés aux autorités ou à la commission.

« Très peu d’hommes sont assez honnêtes pour admettre qu’ils ont commis un viol »

Masruchah a affirmé que les femmes en Indonésie se résignaient souvent à subir les violences sexistes qui font partie de la culture dominante.

« De nombreuses victimes choisissent de ne pas porter plainte à cause de la pression familiale et, parfois, par crainte que la communauté ne rejette la faute sur elles », a-t-elle expliqué. « La police doit souvent libérer les auteurs de violences sexuelles à la demande de leurs épouses ou leurs compagnes. »

« En outre, ceux qui sont chargés de faire appliquer la loi retiennent une définition obsolète du viol qui implique d’apporter des preuves comme du sang et du sperme », a-t-elle ajouté.

La majorité des hommes cités dans l’étude des Nations Unies qui sont coupables de viol, notamment de viol conjugal, n’ont fait l’objet d’aucune poursuite judiciaire. Le viol conjugal apparaît comme la forme la plus courante, mais il n’est pas passible de sanctions dans la plupart des pays étudiés. Le viol collectif est la forme la moins courante d’après les témoignages des hommes interrogés.

Pourquoi violer ?

La raison la plus fréquente (73 pour cent des hommes interrogés) était qu’ils pensaient avoir le droit d’assouvir leurs pulsions sexuelles. D’après eux, il est normal d’avoir une relation sexuelle avec une femme, peu importe si elle y consent ou non. Plus de la moitié ont dit qu’il s’agissait d’un divertissement, car ils s’ennuyaient (53 pour cent). En revanche, l’alcool, souvent considéré comme un déclencheur courant de violence, était la raison la moins invoquée.

D’après l’étude, les hommes ayant été eux-mêmes victimes – d’abus, de viol ou de tout autre rapport sexuel forcé – étaient plus susceptibles de commettre des viols. Des antécédents de violence exercée contre un partenaire, le fait de payer pour avoir des rapports sexuels et la multiplicité des partenaires sexuels ; tout cela contribuait très fortement au passage à l’acte sur une personne autre que leur partenaire.

Emma Fulu est chercheuse à Bangkok, en Thaïlande, pour Partners for Prevention (P4P, partenariat pour la prévention) – un programme conjoint du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), du Fonds des Nations Unies pour la population (UNFPA), de l’agence ONU Femmes (qui a succédé à l’UNIFEM) et du programme des Volontaires des Nations Unies en Asie et dans le Pacifique – à l’initiative de cette étude. Elle écrit dans la revue médicale britannique The Lancet : « Étonnamment, nos résultats montrent que, bien qu’il existe certains recoupements, la violence physique et la violence sexuelle ne sont pas forcément commises ensemble, ni pour les mêmes raisons, selon les différentes régions. »

Dans la même revue, Rachel Jewkes du Medical Research Council (MRC) d’Afrique du Sud conclut : « Au vu des taux élevés de viols présents dans le monde entier, nos résultats montrent clairement que les stratégies de prévention [contre le viol] doivent mettre davantage l’accent sur les facteurs de risque structurels et sociaux qui l’entraînent. Nous devons maintenant évoluer vers une culture de prévention des actes de viol afin qu’ils ne se produisent jamais, et non plus concentrer la prévention sur des mesures punitives. »

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