Débats sur la meilleure manière d’améliorer l’accès à l’eau et l’assainissement après 2015

Un groupe de réflexion de haut niveau sur la question de l’eau a appelé le 6 septembre à mettre au point des objectifs pour succéder à ceux du millénaire pour le développement afin de mieux utiliser les maigres ressources en eau, de concrétiser le droit à l’eau potable et à l’assainissement et de renforcer la résilience aux sécheresses et aux inondations avant 2030.

Cet appel de l’Institut international de l’eau de Stockholm a été lancé à la suite d’une semaine de discussions et de consultation des organisations d’aide humanitaire, des organismes de développement et des spécialistes de l’eau sur la meilleure suite à donner aux Objectifs du Millénaire pour le développement (OMD). Les OMD visaient notamment à améliorer l’accès à l’eau potable et à des services d’assainissement de base avant 2015.

« Les OMD ont attiré une attention incroyable sur le plan d’action international pour le développement et ont servi de cri de ralliement à une époque où le soutien aux objectifs internationaux faiblissait », a dit Michel Jarraud, président d’ONU-Eau. « Les difficultés liées à l’eau touchent plus fortement les pauvres qui doivent donc être la cible de nos efforts. Nous devons désormais nous appuyer sur nos acquis et faire en sorte que les prochains objectifs soient encore meilleurs. »

Cette question était l’un des thèmes centraux des débats de la Semaine mondiale de l’eau, qui s’est tenue à Stockholm jusqu’au 6 septembre. Les 12 prochains mois sont considérés comme essentiels pour fixer un objectif en matière d’eau et d’assainissement qui permettra de guider les efforts de secours et de développement pour les 15 prochaines années.

Pourtant, malgré les indications positives du Groupe de personnalités de haut niveau chargé du programme de développement pour l’après-2015, un objectif dédié à l’eau et l’assainissement n’est pas garanti. Les spécialistes de l’eau craignent des années de difficultés si le processus est bâclé et le sommet Rio+20 de l’année dernière a montré des signes d’un manque d’enthousiasme des dirigeants mondiaux pour de nouvelles promesses de dons pour des projets relatifs à l’eau.

« Ne pas avoir d’objectif concernant l’eau ne fera que compliquer nos efforts pour maintenir l’eau parmi les principales priorités de l’agenda politique », a dit Bart Devos du Parlement Mondial de la Jeunesse pour l’Eau (PMJE).

Résultats mitigés pour les OMD

Depuis 1990, l’année de référence des OMD, au moins deux millions de personnes ont obtenu l’accès à une source d’eau améliorée. Près de 800 millions de personnes restent cependant laissées pour compte, dont 40 pour cent vivent en Afrique subsaharienne.

« Ne pas avoir d’objectif concernant l’eau ne fera que compliquer nos efforts pour maintenir l’eau parmi les principales priorités de l’agenda politique »

« [la cible des OMD relative à l’eau] a été utile, car elle a incité les gouvernements à réfléchir à ce qu’ils faisaient et s’ils le faisaient bien. Il y a quand même eu quelques contretemps, mais qui ont été plutôt formateurs » , a dit à IRIN Mike Muller, de la School of Public and Development Management de l’Université du Witwatersrand.

« À l’époque où les ministres pensaient que tout ce qu’ils avaient à faire était d’installer des canalisations souterraines et des robinets à leur extrémité, ils se concentraient sur l’aménagement d’infrastructures et ils pouvaient dire “nous avons installé des infrastructures pour des millions de personnes”. Le seul problème dans bien des cas, c’était que ces infrastructures ne fonctionnaient pas. »

Les indicateurs ont par la suite été affinés pour essayer de faire en sorte que seuls les services qui fonctionnaient soient comptabilisés.

La cible des OMD relative à l’eau a été atteinte en 2010, soit cinq ans en avance, mais l’assainissement reste un objectif plus difficile à atteindre. Deux milliards et demi de personnes n’ont toujours pas accès à des installations d’assainissement améliorées. La diarrhée est la deuxième cause de décès dans de nombreux pays en développement et 1,1 milliard de personnes défèquent toujours à l’air libre.

L’amélioration de l’assainissement risque d’être de plus en plus difficile à mesure que la population urbaine se multiplie. La banque mondiale estime que 70 pour cent de la population chinoise vivra en milieu urbain d’ici 2030.

La cible des OMD relative à l’eau et à l’assainissement a permis de stimuler les actions menées par les pays, les bailleurs de fonds et les organisations d’aide humanitaire. Elle était motivante et les résultats pouvaient être mesurés et communiqués.

Le point faible des parties prenantes a été la lutte contre les inégalités. Les activistes espèrent que l’accent sera renforcé sur ce sujet dans les objectifs pour l’après-2015, surnommés les objectifs de développement durable (ODD).

Mais cela pourrait être bien plus difficile, surtout avec des objectifs universels en matière d’eau et d’assainissement qui masqueraient les disparités régionales. Amanda Marlin, du Conseil de concertation pour l’approvisionnement en eau et l’assainissement (WSSCC) estime cependant qu’il ne faudrait pas viser des objectifs plus faciles.

« Les OMD nous ont aidés, mais nous voulons faire mieux après 2015. Nous ne voulons pas viser une cible facile, nous contenter de faire baisser les chiffres et négliger encore et toujours les personnes les plus difficiles à atteindre. »

Quel objectif viser ?

Contrairement à l’élaboration des OMD, celle des ODD comprend un processus de consultation étendu et parfois déconcertant, qui laisse la place à des pressions et des commentaires de toutes les parties prenantes du secteur.

Tous considèrent l’eau et l’assainissement comme une question essentielle, mais les opinions sont variées quant à la meilleure stratégie à adopter.

De nombreuses parties prenantes, dont celles qui sont à l’origine de l’appel de Stockholm, préconisent un objectif indépendant ou consacré incluant de multiples cibles. Parmi les propositions de cibles les plus populaires, l’une serait de mettre un terme à la défécation à l’air libre et une autre consisterait à rendre universel l’accès à l’eau et à l’assainissement.

Objectifs du Millénaire pour le développement
Objectif 7: PRÉSERVER L’ENVIRONNEMENT
Cible 7.A : Intégrer les principes du développement durable dans les politiques et programmes nationaux et inverser la tendance actuelle à la déperdition des ressources environnementales.
Cible 7.C: Réduire de moitié, d’ici à 2015, le pourcentage de la population qui n’a pas accès à un approvisionnement en eau potable ni à des services d’assainissement de base.

On remarque également le désir de ne plus simplement parler en terme de quantité, mais de s’intéresser à la qualité — dans quelle mesure l’eau est-elle saine ? Est-elle exempte de toute pollution ? Les toilettes construites fonctionnent-elles toujours ? Faut-il instituer une cible spécifique pour l’eau et les installations sanitaires dans les écoles et les centres de santé ? Doit-on instaurer un principe d’égalité ?

« Il nous faut des cibles convaincantes et nous devons [nous assurer] qu’elles sont basées sur des indicateurs mesurables. Nous n’en sommes pas encore là. Beaucoup de personnes proposent des cibles trop nombreuses, bien trop nombreuses », a dit Gérard Payen, du Conseil consultatif du Secrétaire général des Nations Unies sur l’eau et l’assainissement (UNSGAB).

D’autres ont suggéré une cible visant à ne pas prélever plus d’eau douce que ce qui est possible pour un approvisionnement durable, ainsi que des objectifs concernant le lavage des mains et l’hygiène menstruelle.

Pour chaque cible, il est nécessaire d’établir une façon de déterminer si l’objectif a été atteint. Cette condition fait que certaines cibles sont moins faciles à mettre en place que d’autres. Mesurer un indicateur de substitution inadapté pourrait conduire à des résultats non intentionnels, voire négatifs.

« Ces indicateurs et ces objectifs peuvent être vraiment utiles et peuvent faire en sorte que les parties prenantes se concentrent sur ce qu’elles tentent d’atteindre. Mais nous devons apprendre à les déterminer avec soin pour éviter des effets pervers incitants les gens à faire les mauvais choix », a dit M. Muller.

M. Muller craint que si les différents acteurs impliqués dans la gestion de l’eau n’entament pas les débats en début d’année prochaine d’une seule et même voix, ils puissent se retrouver avec une décision qui ne satisfasse personne.

« Il serait mieux que nous participions [au débat] avec un ensemble d’objectifs bien construit. Dans le cas contraire, ce qui se produit — et c’est ce qui s’est passé avec les OMD — c’est que l’on se présente avec une longue liste de course. Cela n’a aucun sens. Ils sont tous d’accord pour dire qu’il faut un objectif et quelqu’un le cuisine tard le soir et c’est un mauvais compromis », a-t-il dit.

Faire cavalier seul ?

L’une des difficultés dans le secteur de l’eau, c’est que ce domaine est étroitement lié à d’autres secteurs de l’humanitaire et du développement comme la santé et l’éducation. Ces liens n’ont pourtant jamais été mis en évidence dans les OMD.

Certains, comme M. Muller, avancent qu’il pourrait être judicieux d’intégrer des cibles liées à l’eau et à l’assainissement dans d’autres domaines comme la santé, afin de répartir les obligations et les ressources.

« Nous devons prendre conscience que nous ne pouvons pas tout faire tout seuls », a dit Nina Odenwaelder, de la société allemande de coopération internationale (GIZ). « Nous devons partager les responsabilités. Il faut étudier plus en profondeur les liens intersectoriels. »

Cependant, nombreux sont ceux qui craignent qu’abandonner un objectif indépendant divise le secteur : « Si vous répartissez les objectifs relatifs à l’eau entre les différents autres objectifs, cela ne fera qu’entraîner une énorme concurrence pour les ressources en eau entre ces secteurs », a dit M. Devos.

Quoi qu’il en soit, selon les experts, les partenariats intersectoriels seront essentiels pour améliorer les services de base liés à l’eau.

Par ailleurs, nombreux sont ceux qui font pression pour prendre en considération la gestion des eaux usées et des ressources en eau, qui ne faisaient pas partie de la cible des OMD relative à l’eau. Ce ne sont pas « des affaires pas encore accomplies, mais des affaires qui n’ont pas encore été abordées comme il se doit », a dit Joakim Harlin, conseiller sur les ressources en eau auprès du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD). Selon lui, on estime à 80 pour cent la proportion des eaux usées rejetées directement dans les cours d’eau, les lacs ou la mer.

Pourtant, intégrer la gestion des eaux usées aux ODD ne convient pas à tout le monde. Certains avancent que la nature peut souvent supporter une certaine quantité d’eau usée, que les infrastructures de traitement des eaux usées ont tendance à ne servir qu’aux élites et que le lobby de l’eau pourrait être à l’origine des pressions en faveur d’une telle cible.

D’autres craignent qu’il soit simplement inutile de diviser le secteur en trois cibles : l’eau, l’assainissement et l’hygiène d’une part, la gestion des ressources d’autre part et enfin les eaux usées.

« Si vous commencez maintenant à séparer la qualité de l’eau de la quantité d’eau, vous brisez la corrélation construite depuis 40 ans. Je pense donc que c’est faire preuve d’un réel manque de vision », a dit M. Muller.

Données et responsabilité

Les données sont un élément essentiel de tout système basé sur des objectifs. Des cibles mesurables permettent de rendre des comptes et d’attirer des financements.

Un certain degré d’incertitude demeure cependant quant à la quantité d’eau existante et qui l’utilise. La télédétection par satellite peut fournir des informations à ce sujet, mais son applicabilité est limitée.

Les objectifs doivent se traduire par des indicateurs que même les pays en développement peuvent mesurer, notamment par un suivi dans le temps.

« Je suis très sceptique en ce qui concerne les statistiques, même si je crois profondément que nous devons savoir ce que nous faisons », a dit Franz Marré, du ministère fédéral allemand de la Coopération économique et du Développement (BMZ).

Certains spécialistes de l’eau suggèrent même d’intégrer une cible concernant la collecte de données liées à l’eau.

Des définitions essentielles restent par ailleurs à clarifier. Un puits de forage peut-il par exemple être considéré comme un point d’eau salubre ?

« Les cibles doivent être faites pour agir. Elles doivent apporter un message clair sur ce qui doit être fait et établir clairement la notion de propriété. Elles doivent également être atteignables et nous devons savoir si nous sommes sur la bonne voie ou non », a dit Mme Odenwaelder.

Reste à savoir qui sera responsable d’atteindre ces objectifs et qui devra payer la note.

« Qui se charge du suivi ? Qui paye pour ça ? Où est le siège ? Qui fait tout ce travail ? » a demandé Uschi Eid, de l’UNSGAB.

« Je crains que si l’eau est le problème de tous, ce ne soit le problème de personne. »

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