Se préparer au risque d’escalade de la violence en Syrie

Les agences d’aide humanitaire qui répondent à la crise syrienne procèdent à la mise à jour des plans d’urgence et au pré-positionnement de stocks, avertissant qu’une intervention militaire menée par les États-Unis en Syrie pourrait entraîner une augmentation des besoins humanitaires.

« Il s’agit d’une situation déjà complexe, avec des conséquences humanitaires graves », a dit Yacoub El Hillo, coordonnateur humanitaire et plus haut représentant humanitaire des Nations Unies en Syrie. « Si l’on évoque les cinq millions de personnes déplacées à l’intérieur de leur pays et les deux millions de personnes aujourd’hui réfugiées dans les pays voisins ; si l’on a un million d’enfants réfugiés qui vivent désormais loin de chez eux et de leurs écoles, la situation est déjà dramatique. Alors imaginez que vienne s’y ajouter une intervention militaire ? Cela ne fera qu’aggraver les souffrances », a-t-il dit à IRIN, en mentionnant de possibles déplacements de civils, une augmentation de l’exposition au risque et une diminution de la fourniture de services.

« Cela risque de bouleverser des vies et de créer de nombreuses difficultés pour les civils, ce qui veut dire que la communauté humanitaire devra relever de nouveaux défis et intervenir dans des circonstances très difficiles ».

Le 31 août, Barack Obama, président des États-Unis, a annoncé qu’il allait demander l’aval du Congrès pour agir militairement contre des cibles du régime syrien, en réponse à une attaque présumée à l’arme chimique par le gouvernement syrien. Selon les États-Unis, cette attaque aurait fait plus de 1 400 victimes. Le gouvernement du président syrien nie être responsable de l’attaque.

« C’est la panique à Damas », selon Sham Land*, un activiste de Damas qui recense les victimes civiles pour le Réseau syrien pour les droits de l’homme et utilise un pseudonyme pour des raisons de sécurité. « Les gens font la queue pour acheter du pain [...] Beaucoup se préparent à quitter la ville, en particulier ceux qui vivent à proximité des bâtiments des services de sécurité nationale ».

La livre syrienne s’est fortement dépréciée la semaine dernière, et moins de gens sortent dans la rue ou utilisent leur voiture en ville le soir, a dit à IRIN M. Land, ancien dentiste de 31 ans contacté par Skype. « Certains préparent et entreposent de la nourriture. Ceux qui ont une maison à la campagne quittent la ville », a-t-il dit.

« Les pro-Assad » ont commencé « à s’enfuir et à emmener leur famille à l’extérieur de Damas », a dit Susan Ahmed*, une activiste de 30 ans installée dans un quartier de la ville contrôlé par le régime syrien. Quelles que soient leurs convictions politiques, « les gens ont peur » et certains fuient vers des « zones plus sûres », a-t-elle ajouté.

En Syrie, le conflit qui oppose le gouvernement aux forces rebelles depuis plus de deux ans a fait plus de 100 000 victimes, selon le Secrétaire général des Nations Unies Ban Ki-moon, et plus de six millions de déplacés à l’intérieur du pays ou dans les pays voisins. Mais la capitale Damas a été largement épargnée par les combats les plus graves.

Selon les travailleurs humanitaires, des frappes limitées et ciblées ne devraient pas entraîner une augmentation significative des besoins humanitaires, mais « on ne saurait dire quel serait le pire scénario », a indiqué l’un d’entre eux.

Liban

Jusqu’à présent, le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) n’a pas enregistré d’augmentation du nombre de réfugiés se présentant aux frontières internationales.

Et si un afflux de masse reste peu probable, « nous nous y préparons et nous accélérons la constitution de stocks et les préparations », a dit Roberta Russo, responsable des communications du HCR au Liban – le pays le plus proche pour les personnes qui fuient Damas.

Le 28 août, le HCR est parvenu à un accord avec le gouvernement libanais pour établir rapidement des zones d’accueil au poste-frontière de Masna’a et ainsi plus facilement fournir des soins médicaux et des services de conseil et d’orientation aux réfugiés qui passent la frontière. Des milliers de personnes continuent de traverser la frontière quotidiennement, tandis que de nombreuses autres rentrent en Syrie.

Le Liban compte déjà plus de 710 000 réfugiés syriens – ce qui équivaut à plus de 15 pour cent de sa population. Certains louent des appartements, d’autres se sont installés chez des amis ou des parents, dans des bâtiments abandonnés ou en construction ou ont établi des campements informels. Le Liban n’a pas construit de camps pour accueillir les réfugiés syriens.

« Les possibilités d’hébergement sont épuisées », a dit à IRIN Mme Russo. « Nous ne pouvons pas en prendre davantage ».

Les efforts entrepris par le HCR pour obtenir une autorisation du gouvernement pour établir des sites de transit pouvant héberger entre 20 000 et 25 000 réfugiés chacun – une solution de dernier recours – sont restés vains. Cela pourrait créer des problèmes en cas d’afflux de masse.

« Des campements informels apparaissent un peu partout. Certains se trouvent dans des zones exposées aux inondations et leurs installations sont insuffisantes », a dit Mme Russo. « Je ne sais pas ce qu’il arrivera si le gouvernement ne donne pas son accord ».

L’une des principales questions est de savoir si le Liban, qui a renforcé les restrictions à l’entrée des Syriens et a refusé de laisser entrer les Palestiniens de Syrie, et la Jordanie, qui a limité les entrées de réfugiés sur son territoire, offriront un accès sans restriction à toute personne cherchant refuge en cas d’escalade de la violence.

Jordanie

Le HCR en Jordanie est « bien placé » pour faire face à tout afflux de réfugiés, a dit Andrew Harper, représentant de l’agence en Jordanie, car il a l’habitude de voir plusieurs milliers de personnes arriver chaque jour. En outre, il dispose de stocks pour 100 000 réfugiés supplémentaires.

Le camp jordanien de Za’atari pourrait accueillir au moins 20 000 personnes de plus ; et le camp d’Azraq, un nouveau site d’une capacité d’accueil de 50 000 personnes, devrait ouvrir ses portes dans deux semaines.

Le HCR dispose d’un stock de fournitures à Dubaï, comprenant des tentes, des bâches en plastique et du matériel de cuisine, ce qui lui permettra de venir en aide à 350 000 personnes, selon Peter Kessler, porte-parole du HCR dans la région.

« Notre travail est d’être prêt », a dit à IRIN M. Kessler. « Nous devons travailler pour venir en aide aux personnes dans le besoin et nous préparer aux éventualités ».

Mais tout afflux de réfugiés mettra à rude épreuve des services qui sont déjà surchargés à Za’atari et qui ne sont pas encore en place à Azraq.

« Ce ne sont pas les tentes et les endroits où les installer qui posent problème », a dit un travailleur humanitaire. « Ce sont tous les services et la sécurité autour du nouveau camp de tentes – dont la mise en place est coûteuse et demande du temps – en particulier, la fourniture de l’eau, l’adaptation des distributions alimentaires, la mise en place d’une sécurité adéquate et d’un système de drainage correct dans le camp. Voilà tout ce qui est en cours à Azraq ».

Financement pour la préparation ?

« La question importante », a-t-il continué, « est de savoir ce que les bailleurs de fonds sont prêts à faire pour améliorer la préparation – en sus de leurs engagements actuels pour la réponse en Syrie et dans la région –, particulièrement pour augmenter les stocks, accélérer les préparations pour les nouveaux camps en Jordanie et dégager des fonds supplémentaires pour les programmes d’hébergement au Liban ».

En 2013, les Nations Unies ont lancé un appel de fonds de 4,4 milliards de dollars – un montant record - pour venir en aide aux Syriens dans le besoin, à l’intérieur et à l’extérieur du pays. Pour l’instant, cet appel est financé à moins de 40 pour cent. Selon les travailleurs humanitaires, il est peu probable que les bailleurs de fonds se consacrent à la préparation de futurs scénarios possibles, car ils sont déjà confrontés à plusieurs crises et sont dotés de budgets humanitaires déterminés.

« Notre inquiétude est la suivante : avons-nous les moyens d’acheter ces fournitures aussi rapidement que nous aurions besoin de le faire pour intervenir ? », a demandé Juliette Touma, porte-parole du Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF) dans la région.

Qualifiant la situation en Syrie de « crise humanitaire d’une ampleur rarement égalée », M. El Hillo, le coordonnateur humanitaire, a indiqué que les financements des bailleurs de fonds doivent être prévisibles, et attribués dans les meilleurs délais. Il a dit que les Nations Unies envisageaient de prendre l’initiative inhabituelle de demander des financements au Fonds central d’intervention d’urgence des Nations Unies (CERF) – qui intervient à l’ordinaire pour répondre aux besoins existants et non pas potentiels – pour acheter et pré-positionner des fournitures afin d’être parées à toute éventualité.

Damas

Les agences des Nations Unies présentes en Syrie peinent depuis longtemps à répondre aux besoins croissants. Elles interviennent dans un environnement administratif et sécuritaire complexe, avec des fonds limités et des partenaires de mise en œuvre en nombre insuffisant.

« En l’état actuel des choses, nous sommes dans l’incapacité de répondre aux besoins qui existent dans le pays en raison de l’insécurité, des difficultés d’accès et de l’ampleur du problème et des besoins »

« En l’état actuel des choses, nous sommes dans l’incapacité de répondre aux besoins qui existent dans le pays en raison de l’insécurité, des difficultés d’accès et de l’ampleur du problème et des besoins », a dit M. El Hillo. « On s’attend à ce que cela entraîne de nouvelles difficultés qui viendront s’ajouter aux problèmes existants ».

Bon nombre de Syriens se sont habitués à la violence et considèrent que les éventuelles frappes américaines ne seraient rien de plus que ce qu’ils ont déjà vécu après deux années de bombardements, de batailles de rue, d’attentats-suicides, de tirs de snipers et d’enlèvements. À bien des égards, la vie se poursuit à Damas.

Mais d’autres craignent que les frappes militaires étrangères ne fassent davantage de victimes ou de blessés parmi les civils, même si les bombardements sont « devenus quelque chose de tout à fait normal », a indiqué Abu Yasin*, un activiste. Il a dit que les habitants avaient construit des abris anti-bombardement pour les femmes et les enfants.

« Quoi qu’il arrive, nous voulons nous assurer que les enfants sont toujours à l’abri », a dit Mme Touma de l’UNICEF.

Les civils essayent de faire des réserves de produits « de tous les jours », comme des kits de premiers secours, du pain et du gaz, pour anticiper les attaques menées par les Occidentaux, a dit Mme Ahmed, l’activiste. Cependant, suite à l’augmentation de la demande, beaucoup de produits de base – comme le lait maternisé et le pain – ne sont plus disponibles et les prix des produits sont très élevés. La forte demande de pain pose régulièrement problème depuis quelques mois, a-t-elle dit par Skype, mais l’annonce d’une possible intervention militaire étrangère a aggravé la situation.

« Les gens faisaient [la queue] jusqu’à minuit [le 29 août] pour essayer d’acheter du pain », a-t-elle dit. À la place du pain, a-t-elle ajouté, les gens mangent du riz et du boulgour.

Un autre habitant de Damas, qui a préféré garder l’anonymat, a indiqué que de nombreux résidents n’avaient pas les moyens de faire des réserves en raison de la montée des prix.

Dans d’autres zones, le principal problème est celui de l’accès. Dans la ville de Mouadamiya, située dans la région du Damas rural, la faim est omniprésente, selon Omar Hakeem, médecin de 26 ans. La zone n’a pas réseau de communications, d’eau ou d’électricité à cause du « siège » mené par les forces militaires de M. al-Assad pendant un an, a dit M. Hakeem à IRIN.

Les agences des Nations Unies présentes à Damas se sont engagées à poursuivre leurs interventions du mieux qu’elles le pouvaient, malgré les possibles frappes américaines. La plupart des agences des Nations Unies s’appuient sur des organisations non gouvernementales (ONG) locales et le Croissant-Rouge arabe syrien.

M. El Hillo a indiqué que les agences utiliseraient « tous les moyens possibles » pour répondre à toute augmentation des besoins, en étendant les partenariats avec des ONG et des organisations caritatives locales et en s’arrangeant avec des contractants et des entreprises privées pour l’acheminement des fournitures.

*nom d’emprunt

zb-ha/am/cb-mg/ld