Revoir la santé mentale en Afrique

Alors que les pays africains font leur possible pour atteindre les Objectifs du Millénaire pour le développement (OMD) d’ici 2015 et préparent le terrain pour un nouveau plan d’action pour le développement pour la suite, des spécialistes de la santé collectent des données sur l’ensemble du continent pour démontrer l’importance d’accorder une plus grande attention aux millions de malades mentaux.

Selon les experts, investir dans le traitement des maladies mentales en Afrique favoriserait le développement sur tout le continent. Pourtant, les OMD ont pris le dessus sur les priorités nationales en matière de santé. Or ce programme comporte des objectifs bien spécifiques concernant des maladies comme le paludisme et le VIH, poussant les pays à lutter en priorité contre ces dernières.

« Tous consacrent leur budget au VIH, à la santé reproductive et au paludisme », a dit Sheila Ndyanabangi, directrice de la santé mentale au ministère de la Santé ougandais. « Ils doivent aussi se rappeler que ces priorités non financées comme la santé mentale sont des problèmes transversaux et affectent également les performances des autres programmes comme ceux qui concernent le VIH ».

En mai, des experts du monde entier ont salué l’adoption d’un plan d’action sur la santé mentale par l’Assemblée mondiale de la santé, à l’occasion de la Journée mondiale de la santé mentale. Les experts ont qualifié ce plan d’étape décisive pour venir à bout d’une disparité effarante à l’échelle mondiale : selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), 75 à 85 pour cent des personnes souffrant de troubles mentaux graves ne reçoivent aucun traitement dans les pays à revenu faible ou intermédiaire, contre 35 à 50 pour cent dans les pays à haut revenu. Le plan d’action expose quatre objectifs généraux pour les États membres : actualiser leurs politiques et leur législation concernant la santé mentale ; intégrer la santé mentale dans les structures communautaires ; mettre en œuvre des stratégies de promotion et de prévention dans le domaine de la santé mentale ; et approfondir les recherches basées sur des données factuelles.

Pour une bonne application de ce plan, les gouvernements et les bailleurs de fonds vont devoir accorder une plus grande attention aux questions de santé mentale. Jusqu’à présent, l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID), le plus grand bailleur de fonds bilatéral du monde, n’investit dans la santé mentale que dans le cadre d’autres priorités des OMD comme le VIH/SIDA. En Afrique subsaharienne, seulement un pour cent des budgets nationaux en matière de santé est alloué à la santé mentale, alors que l’OMS estime qu’elle représente 13 pour cent de la charge mondiale de morbidité.

« La santé mentale ne fait pas encore partie des grands programmes [des pays en développement] et les ONG [organisations non gouvernementales] doivent toujours réunir comme elles peuvent les fonds nécessaires pour y répondre »

« La santé mentale ne fait pas encore partie des grands programmes [des pays en développement] et les ONG [organisations non gouvernementales] doivent toujours réunir comme elles peuvent les fonds nécessaires pour y répondre », a dit à IRIN Harry Minas, psychiatre du comité d’experts internationaux de l’OMS sur la santé mentale et la toxicomanie et directeur du regroupement d’experts Movement for Global Mental Health. « À moins que nous collaborions pour agir de manière bien plus efficace concernant les [maladies non transmissibles], les budgets nationaux pour la santé vont acculer à la faillite les économies nationales. »

L’après-OMD

Selon un rapport publié en mai par le Groupe de personnalités de haut niveau du secrétariat général des Nations Unies chargé du programme de développement pour l’après-2015, les OMD ont joué un rôle dans la réduction de la pauvreté la plus rapide de l’histoire de l’humanité.

Le groupe a cependant reconnu que les OMD ne s’étaient pas suffisamment appliqués à cibler les personnes les plus vulnérables. Selon le rapport, les OMD « sont restés silencieux sur les effets dévastateurs des conflits et de la violence sur le développement » et ont trop mis l’accent sur des programmes individuels plutôt que des collaborations intersectorielles, ce qui a conduit à un manque de cohérence face aux questions de santé. Selon les experts, en l’absence d’une approche plus globale de la santé mondiale après 2015, les plus vulnérables ne pourront pas sortir de ce cercle vicieux.

« Les OMD étaient pour l’essentiel un ensemble de programmes verticaux en concurrence les uns avec les autres pour attirer les ressources et l’attention », a dit M. Minas. « Nous avons dépassé cela et nous comprenons maintenant que nous sommes confrontés à des systèmes complexes, où toutes les questions importantes sont étroitement liées ».

Pauvreté et santé mentale

En Afrique, où de nombreux pays sont confrontés à des urgences ou l’ont récemment été, l’OMS voit des possibilités d’amélioration des soins de santé mentale.

« L’augmentation massive de l’aide, combinée à l’attention soudaine portée à la santé mentale de la population, créent des occasions uniques de transformer les soins de santé mentale de manière durable », ont dit les auteurs du rapport Reconstruire en mieux : Pour des soins de santé mentale durables après une situation d’urgence, publié ce mois-ci.

Dans le nord de l’Ouganda — pays déchiré par deux décennies de guerre depuis la fin des années 1980 entre le gouvernement et l’Armée de résistance du Seigneur — des chercheurs ont étudié l’impact des conseils en groupe sur les populations vulnérables comme les victimes de violences sexuelles ou familiales, les personnes séropositives au VIH et d’anciennes victimes d’enlèvement lors de la guerre civile. Ils ont révélé, dans une étude publiée en juillet dans le Journal of Affective Disorders, que les personnes ayant bénéficié de conseils en groupe étaient capables de reprendre une vie normale nettement plus rapidement que les autres et avaient moins de risques d’être atteints de troubles psychiatriques à long terme.

« Il faut être en bonne santé mentale pour sortir de la pauvreté », a dit à IRIN Ethel Mpungu, chercheuse principale de l’étude.

On observe dans le monde entier un lien entre les maladies mentales et la persistance de la pauvreté. Selon un rapport de 2011 du Forum économique mondial, les maladies non transmissibles coûteront à l’économie mondiale plus de 30 000 milliards de dollars d’ici 2030 et les troubles de santé mentale à eux seuls coûteront 16 000 milliards de dollars de plus sur la même période.

« Il s’agit vraiment d’une question de développement et d’économie — on ne peut plus ignorer ces aspects », a dit M. Minas. « C’est maintenant tellement clair que tous les ministères de la Santé commencent à réfléchir à des manières de développer leurs programmes de santé mentale. »

Mettre la santé mentale à l’ordre du jour

Alors que la plupart des pays africains peinent à faire passer des lois concernant la santé mentale, l’Ouganda est en avance sur une grande partie du continent avec sa politique nationale globale sur les services de santé mentale, de neurologie et de toxicomanie, dont l’avant-projet a été présenté en 2010. Ce projet de loi vise à actualiser la loi coloniale sur le traitement de la santé mentale, qui n’a pas été révisée depuis 1964, et à aligner le pays sur les normes internationales en la matière. La loi attend cependant toujours d’être examinée par le gouvernement et entérinée avant d’entrer en vigueur.

L’Ouganda participe également à un groupement d’instituts de recherche et de ministères de la Santé (avec ceux de l’Éthiopie, de l’Inde, du Népal et de l’Afrique du Sud) qui jouent un rôle moteur dans le monde en voie de développement en matière de soins de santé mentale. PRIME, un programme visant à des améliorations dans ce domaine, a été créé en 2011 pour soutenir l’évolution des soins de santé mentale dans les pays en développement. Une série de projets pilotes sont en cours pour en mesurer les impacts sur les systèmes de santé primaire dans les pays à faible revenu.

Les recherches démontrent que les pays à revenu faible ou intermédiaire peuvent offrir des services de santé mentale efficaces à moindre coût grâce à des stratégies facilitant, par exemple, les procédures de détection et de diagnostic, ou en ayant recours à des travailleurs de la santé non spécialisés et en intégrant les soins de santé mentale dans les systèmes de santé primaire.

Bien qu’un certain nombre de projets aient réussi à s’accorder avec les structures publiques existantes pour intégrer la santé mentale dans les soins de santé primaire, la mise à l’échelle de ces initiatives est freinée par un manque d’investissement. Le financement des systèmes de santé africains dépend en effet toujours en grande partie des priorités des bailleurs de fonds et la santé mentale n’en fait pas partie.

« Des milliards de dollars d’origine philanthropique sont dépensés dans le domaine du VIH/SIDA, de l’eau ou du paludisme », a dit Liz Alderman, cofondatrice de la fondation Peter C. Alderman (PCAF), qui intervient auprès des victimes du terrorisme ou de la violence de masse. « Mais si les gens n’ont pas réellement envie de vivre, ils ne peuvent pas tirer profit de ces services qui leur sont offerts ».

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