Afflux massif de réfugiés éleveurs nomades au Tchad

Parmi les réfugiés originaires de la région voisine du Darfour qui sont arrivés au cours des derniers mois dans le sud-est du Tchad se trouvent des milliers d’éleveurs nomades.

Les réfugiés continuent d’arriver avec leur bétail dans la région de Tissi, située le long de la frontière qui sépare le Tchad du Darfour et de la République centrafricaine (RCA). Ils sont transférés au camp d’Ab Gadam (d’un rayon de 10 km), à environ 40 km de la frontière soudanaise.

Le gouvernement a lancé un ultimatum aux nouveaux réfugiés encore sur la route : ils ont jusqu’au 15 septembre pour atteindre Ab Gadam. Un peu plus de 18 000 des près de 30 000 réfugiés du Darfour enregistrés en 2013 se trouvent à Ab Gadam. Les camps de Goz Amir, également dans le sud-est du Tchad, abritent 2 117 de ces réfugiés.

Selon le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR), les réfugiés ont commencé à affluer dans le sud du Tchad en janvier. Certains cherchaient à échapper à un conflit autour de l’exploitation aurifère qui opposait les groupes ethniques binheissin et rizeigat dans le nord du Darfour. D’autres ont suivi plus tard, à la suite de violences interethniques entre les groupes salamat et misseriya.

Il faut des solutions innovantes pour gérer ce nouvel afflux de réfugiés dont la situation est particulière. « Il ne s’agit pas de réfugiés démunis typiques », a commenté un travailleur humanitaire qui a préféré garder l’anonymat.

« Comment organiser des secours pour des populations qui croient qu’il n’y a pas de frontières nationales ? Vous ne pouvez pas les maintenir [dans un seul endroit] ; cela ne marche pas. Il faut des approches innovantes », a déclaré Mamadou Dian Balde, représentant adjoint du HCR au Tchad.

« Ils ont besoin de pouvoir circuler librement sur un large territoire, ils ont besoin d’un campement et non d’un camp en soi. Mais comment rendre cela possible de manière durable ? Il faut développer des programmes axés sur les communautés pour leur fournir des moyens de subsistance ».

Selon le HCR, dans le nouveau site d’Ab Gadam qui accueille les réfugiés, il y a suffisamment d’espace pour les éleveurs et leurs troupeaux. Les réfugiés ne sont pas enfermés dans le camp et sont tout à fait libres d’aller à la recherche de pâturages avec leur bétail.

Dans ce cas, le bétail représente leur moyen de subsistance au quotidien, y compris dans leur fuite

D’après les estimations du HCR, depuis le début de l’année, les réfugiés soudanais dans la région de Tissi comptent 75 pour cent d’éleveurs et 25 pour cent de fermiers ; 462 d’entre eux sont originaires de RCA, selon un rapport du Bureau des Nations Unies pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA).

Risques de maladies pour le bétail

Selon OCHA, la concentration de bétail dans le nouveau camp risque de provoquer des maladies au sein des troupeaux. De plus, on ignore quelle est la taille des cheptels nouvellement arrivés à Ab Gadam : la culture locale interdit de compter les animaux des élevages domestiques, car cela porterait malheur.

Le HCR cherche à mobiliser des fonds pour la vaccination du bétail et prévoit la mise en place d’un programme relatif au bétail en partenariat avec l’Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO).

Les frontières poreuses et la circulation incontrôlée des animaux sont souvent responsables de la propagation des maladies animales. C’est également le cas d’une autre forme de transhumance (le mouvement des populations et de leur bétail) causée par la guerre et les bouleversements politiques, a déclaré Tesfai Tseggai, spécialiste de laboratoire et d’épidémiologie basé dans la région, au Centre d’urgence pour la lutte contre les maladies animales transfrontières (ECTAD) de la FAO.

« Les inquiétudes des éleveurs vont au-delà de [la recherche de] nourriture et d’eau pour leurs animaux, car ils se déplacent avec leur famille et toutes leurs affaires. Dans ce cas, le bétail représente leur moyen de subsistance au quotidien, y compris dans leur fuite ».

Selon M. Tseggai, dans une situation comme celle du Tchad, « il faut faire en sorte que les [troupeaux] nouvellement arrivés ne se mélangent pas aux animaux en séjour. Il faut aussi les vacciner aux postes de quarantaine, là où il peut y avoir des contrôles vétérinaires… »

« Dans les endroits où les contrôles frontaliers sont impossibles ou inexistants, la sensibilisation des populations d’éleveurs immigrés comme des populations d’accueil et la communication autour de [la] situation actuelle peuvent faire beaucoup pour empêcher la propagation des maladies et préserver le bétail. »

Des combattants qui passent la frontière ?

La plupart des nouveaux réfugiés du Darfour et des réfugiés tchadiens revenant du Darfour sont des femmes et des enfants, mais il y aurait aussi des combattants parmi les hommes qui passent la frontière.

Les femmes rencontrées par IRIN dans la ville de Tissi ont indiqué qu’elles seraient prêtes à retourner au Darfour pour suivre leurs maris. Mais les déplacements possibles de combattants de part et d’autre de la frontière suscitent une certaine inquiétude.

« Nous voulons que le droit d’asile garde un caractère civil. Il serait déplorable qu’ils retournent [au Darfour] pour participer à la guerre. D’un point de vue géostratégique, il est important de maintenir la paix dans la région [l’est du Tchad], afin de respecter l’accord de paix entre le Tchad et le Soudan », a expliqué M. Balde du HCR.

Dans le sud-est du Tchad, l’ethnie des éleveurs salamate est majoritaire et vit de part et d’autre de la frontière avec le Soudan.

Compte tenu des tensions possibles entre les communautés d’accueil et les réfugiés éleveurs nomades, M. Balde a déclaré : « les populations d’accueil se méfient souvent des personnes toujours en déplacement. Nous devons œuvrer pour une coexistence pacifique. »

À la fin du mois de juin 2013, le Tchad abritait 418 146 réfugiés, dont 303 825 réfugiés soudanais dans les camps situés dans l’est du pays.

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