L’insécurité pousse les enfants afghans à émigrer illégalement

Il y a six ans, Najib* avait 15 ans quand des talibans sont venus le trouver chez lui à Shinwar, un district* de la province de Nangarhâr, dans l’est du pays, pour le pousser à les rejoindre. Comme ils sont retournés le voir à plusieurs reprises, la famille de Najib l’a aidé à s’enfuir en payant un passeur pour l’emmener au Royaume-Uni.

Six ans plus tard, il vient de rentrer dans son village, après avoir été expulsé du Royaume-Uni, mais les pressions qu’il subit pour rejoindre les talibans sont maintenant plus fortes que jamais, dit-il.

« Ils ne sont pas comme les talibans qui étaient dans la région avant », a déclaré Najib à IRIN. « Ce sont tous des combattants étrangers qui viennent des montagnes. Ces gars-là peuvent simplement vous tuer sans raison ».

Najib n’est pas le seul à être en transit ou à devoir envisager des solutions pour s’en sortir ; l’insécurité croissante due au départ annoncé des forces internationales conduit des milliers d’enfants afghans à chercher une nouvelle vie hors du pays.

Sur les 893 700 demandes d’asile présentées en 2012, environ 21 300 concernaient des enfants « non accompagnés ou séparés de leur famille », pour la plupart originaires d’Afghanistan et de Somalie, d’après le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR). C’est le chiffre le plus élevé enregistré depuis le début des recensements par les Nations Unies (en 2006).

Selon une note de la Commission européenne, les mineurs afghans non accompagnés, en majorité des garçons, sont devenus le plus grand groupe de mineurs non accompagnés et non ressortissants de l’Union européenne (UE) en Europe au cours des dernières années. Sur les 12 225 demandes d’asile de mineurs non accompagnés enregistrées par les pays européens en 2011, 5 655 (46 pour cent) concernaient des enfants afghans.

Le fils d’Akram Mohammad, Yahya, originaire de Qarghayo, un district de la province de Nangarhâr, a quitté l’Afghanistan quand il avait 15 ans.

Données sur les réfugiés (2012)
10,5 millions Réfugiés dans le monde entier
893 700 Demandes d’asile
21 300 Demandes déposées par des enfants « non accompagnés ou séparés de leur famille »
2,6 millions Réfugiés afghans à l’étranger
5,7 millions Retours de migrants et de réfugiés afghans depuis 2001
Source: HCR

« Certains de ses camarades de classe ont quitté l’Afghanistan et puis, à leur arrivée en Belgique, ils l’ont appelé pour le convaincre de venir », a déclaré à IRIN M. Mohammad. « Mon fils a fini par partir ».

Dans la ville portuaire d’Izmir en Turquie, le jeune adolescent de 15 ans a trouvé des passeurs qui pouvaient l’emmener sur une île au large de la Grèce. Le coût était de 2 000 dollars, payable à l’arrivée. Mais Yahya n’est jamais arrivé. L’embarcation a chaviré, tuant 28 des 30 passagers. Son corps n’a jamais été retrouvé.

« Nous attendons depuis deux mois. Tous les jours, on retrouve un ou deux corps, mais ce n’est jamais mon fils », a déclaré M. Mohammad, en pleurs.

«Il est extrêmement triste de voir tous les dangers qui menacent ceux qui tentent de traverser les mers », a dit à IRIN Bo Schack, représentant du HCR en Afghanistan. « Ils sont confrontés à de terribles obstacles tout au long du voyage et, quand ils arrivent, il sont parfois victimes de violences et d’abus sexuels dans les centres pour demandeurs d’asile ».

Des réfugiés afghans en grand nombre

Selon le HCR, 2,6 millions de ressortissants afghans sont réfugiés à l’étranger, ce qui fait de l’Afghanistan la principale source de réfugiés dans le monde, et ce, depuis 32 ans.

En moyenne, un réfugié sur quatre vient d’Afghanistan ; 95 pour cent d’entre eux vivent au Pakistan et en Iran, des pays voisins. L’Allemagne est le pays qui accueille la plus grande population de réfugiés afghans en Europe.

Dans le pays de départ, les taux d’insécurité et de chômage restent élevés ; d’après le ministère afghan du Travail, des Affaires sociales, des Martyrs et des Handicapés (MolSAMD), il y a quatre millions de chômeurs recensés dans tout le pays, mais leur nombre réel est certainement beaucoup plus élevé.

Selon un rapport de la Banque mondiale, 36 pour cent de la population du pays ne peut pas subvenir à ses besoins de base, et de nombreux autres Afghans sont « particulièrement exposés » à la pauvreté.

De plus, les troupes et les organisations internationales réduisent leurs effectifs, ce qui entraîne la suppression de nombreux postes occupés actuellement par des jeunes du pays.

« Entre 40 000 et 50 000 jeunes Afghans, parlant anglais et ayant de bonnes notions en informatique, travaillent avec les troupes de l’OTAN. Lorsque les troupes se retireront, ils seront au chômage et il sera dangereux pour eux de rester dans le pays parce qu’ils ont travaillé pour les étrangers », a déclaré à IRIN le général Aminullah Armarkhel, responsable d’Interpol en Afghanistan.

« Même les jeunes Afghans les plus diplômés n’arrivent pas à trouver de travail... En plus, vous voyez des gens non qualifiés qui occupent des postes. C’est pour cela que de plus en plus de jeunes quittent le pays ».

Des Afghans ont dit à IRIN que les prix demandés par les passeurs pour atteindre l’Europe se situent entre 10 000 et 20 000 dollars. Cependant, comme dans le cas de Yahya, ils n’y a aucune garantie d’arriver en vie.

Dans le pays d’arrivée

L’année dernière au Royaume-Uni, un rapport parlementaire du comité mixte sur les droits de l’homme (JCHR) a révélé que des centaines d’enfants non accompagnés au Royaume-Uni ne recevaient pas une aide suffisante de l’État.

À leur arrivée, les enfants sont soumis à des interrogatoires poussés. Le rapport critique le manque d’interprètes pour traduire leurs propos, les logements inappropriés et un personnel qui n’est pas formé pour s’occuper d’enfants traumatisés. Le rapport soulève également des inquiétudes concernant la qualité des services éducatifs.

En outre, au début de l’année, Human Rights Watch (HRW) a déclaré que l’Italie renvoyait de manière sommaire des mineurs migrants non accompagnés (et des demandeurs d’asile adultes) vers la Grèce – où les dysfonctionnements du système d’asile et les conditions de détention abusives ont conduit plusieurs États de l’UE à suspendre leurs transferts vers ce pays.

Selon le rapport de HRW, la plupart des demandeurs d’asile interrogés étaient des garçons afghans « qui fuyaient le danger, les conflits et la pauvreté ».

Les adolescents afghans non accompagnés qui sont demandeurs d’asile au Royaume-Uni sont très exposés au trouble de stress post-traumatique (TSPT), car beaucoup ont subi des violences graves, des sévices physiques et sexuels, et même des viols.

Les enfants présentent plus de symptômes de TSPT et de dépression que les enfants demandeurs d’asile accompagnés ; c’est ce que révèle une nouvelle étude sur les caractéristiques des cycles de sommeil des enfants afghans demandeurs d’asile non accompagnés.

Les dangers qui guettent les rapatriés

Selon un rapport de l’Université de Maastricht, beaucoup d’enfants réfugiés afghans qui retournent dans leur pays courent le risque d’être rejetés par leurs familles, d’être enlevés, battus et exploités, tout cela les pousse souvent à essayer de quitter le pays une nouvelle fois.

« J’ai peur de revenir dans mon village à Shinwar », a expliqué Najib à IRIN juste avant de rentrer chez lui. « Bien sûr, tous les villageois savent que j’étais à Londres. Ma vie est en danger. Les ravisseurs vont penser que ma famille a de l’argent et, comme je parle anglais, les talibans vont me soupçonner ».

Najib a dit que, lorsque sa demande d’asile a été refusée au Royaume-Uni, les autorités de l’Immigration lui ont affirmé que Shinwar était un district sûr et qu’il ne risquait rien en rentrant chez lui.

Un projet de foyer d’hébergement

Une nouvelle initiative, visant à améliorer les possibilités de réintégration des enfants non accompagnés expulsés vers l’Afghanistan, est actuellement examinée par la Suède, la Norvège, les Pays-Bas et le Royaume-Uni.

Elle concerne la mise en place d’un foyer d’hébergement pour les enfants à Kaboul, où ils pourraient séjourner en attendant que leurs familles viennent les chercher, et où ils pourraient rester jusqu’à l’âge de 18 ans.

Presque tous les Afghans - 96 pour cent, selon le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) - ont été plus ou moins touchés par le conflit armé actuel, et 76 pour cent ont dû recourir à la migration.

Environ 43 pour cent de la population a moins de 15 ans ; les effets néfastes du conflit et de la migration auront un impact considérable sur la future génération d’adultes.

*Le nom a été changé

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