Au Yémen, un ancien camp de PDIP cinq étoiles aujourd’hui négligé

Fixée à un entrepôt abandonné du gouvernorat de Hajjah, au nord-ouest du Yémen, une large banderole blanchie par le soleil accueille les visiteurs du « camp Al Mazraq II » - un vaste projet financé par les Émirats arabes unis et lancé à la fin de l’année 2009 pour héberger les milliers de personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays (PDIP) en raison du conflit.

Lors de la dernière visite des journalistes d’IRIN il y a trois ans, les résidents du camp avaient accès à l’électricité 24 heures sur 24 et recevaient trois repas par jour. Le ratio population/personnel de santé était de moins de 400 résidents pour un soignant.

Depuis, les conditions de vie se sont détériorées dans ce « camp cinq étoiles », comme l’illustrent les logos abîmés des organisations humanitaires qui opéraient sur place, la Société du Croissant-Rouge des Émirats arabes unis et la Fondation al-Saleh (al-Saleh Social Development Foundation, SDF), une organisation yéménite qui promeut le développement social.

« Je me souviens de l’époque où chaque tente était reliée à l’eau et à l’électricité », a dit Ibrahim Salem Ali Mustabani, leader communautaire âgé de 46 ans qui s’est installé dans le camp avec sa famille il y a environ quatre ans.

« Aujourd’hui, nous n’avons rien », a-t-il dit, pointant du doigt des rangées de tentes usées. Le logo du Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) qui orne ces tentes fournies par l’Arabie saoudite disparaît progressivement sous le rude climat désertique.

Situés à quelques pas de là, les camps Al Mazraq I et III continuent à fonctionner, accueillant environ 12 000 PDIP, mais le camp II n’existe plus officiellement. Qualifié d’« établissement », et non plus de « camp », il accueille plus de 500 familles sur un site non administré, en grande partie abandonné depuis que l’administration du site a été confiée à des partenaires locaux en 2011.

« C’est très triste d’entendre parler de la situation dans le camp. Nous, les étrangers, étions venus apporter de l’aide », a dit M. Saleh M. Al Taaei, le conseiller du Secrétaire général du Croissant-Rouge des Émirats arabes unis au siège de l’organisation caritative à Abu Dhabi. En général, a-t-il indiqué, l’organisation fournit une aide d’urgence pendant quelques années pour atténuer les crises humanitaires graves.

« Nous ne venons pas pour fournir une aide permanente – nous ne pouvons pas rester sur place. Ce qu’il se passe après notre départ dépend d’autres personnes ».

Le Croissant-Rouge des Émirats arabes unis continue d’intervenir au Yémen. La semaine dernière, l’organisation a distribué 13 000 paniers alimentaires aux réfugiés et aux personnes qui ont des besoins spéciaux dans plusieurs gouvernorats.

Traitement spécial

Le président des Émirats arabes unis, Khalifa Bin Zayed Al Nahyan, a ouvert le camp en novembre 2009, lorsque les forces saoudiennes sont intervenues dans la sixième guerre – la sixième qu’ait connue le Yémen en autant d’années – qui opposait le gouvernement yéménite aux rebelles houthistes - des chiites zaïdites - dans le gouvernorat voisin de Saada.

Le Croissant-Rouge a entrepris de fournir des « services spécifiques » dans le camp II, y compris 18 médecins et infirmiers, une équipe de soutien psychologique, une clinique de santé pour les enfants, un accès à l’électricité et à l’eau 24 heures sur 24, des rations journalières de viande et de thé ainsi que des ventilateurs électriques dans chaque tente. Un jour, un garçon souffrant de douleurs cardiaques a été transféré aux Émirats arabes unis pour y être soigné.

L’organisation a également établi des abris séparés pour le bétail des PDIP dans le cadre de programmes de sensibilisation aux maladies et à l’hygiène.

Le camp Al Mazraq n’est pas le premier « camp cinq étoiles » établi par le Croissant-Rouge des Émirats arabes unis. Lors du conflit du Kosovo dans les Balkans, l’organisation caritative a installé un camp dans la ville frontière albanaise de Kukës et l’a doté d’un aéroport.

En mai 2013, l’organisation caritative a établi un camp pour les Syriens en Jordanie : les réfugiés sont installés dans des caravanes, et non pas dans des tentes, et des repas chauds leur sont livrés trois fois par jour, selon le Croissant-Rouge des Émirats arabes unis.

Mais ces services ont un coût considérable ; les frais de fonctionnement du camp Al Mazraq s’élevaient à près de 15 millions de dollars par an. Les autres agences n’ont pas eu les moyens nécessaires pour maintenir ces services, car, en dépit de la signature d’une trêve dans le nord du Yémen, la majorité des personnes déplacées par les combats dans le gouvernorat de Saada ne sont pas encore rentrées chez elles.

Aujourd’hui, alors que l’insécurité alimentaire est généralisée, les moutons, les chèvres et les autres animaux ont été installés dans des enclos surpeuplés, rattachés à chaque tente, car ils ont trop de valeur pour être placés à l’écart. Les PDIP, qui n’ont plus d’électricité, ont fini par se débarrasser de leurs ventilateurs électriques.

Pas de médecin

À l’extrémité sud du camp se trouve un hangar cadenassé et protégé par une clôture de maille de fer. Il est rempli de médicaments de prescription, mais M. Mustabani explique que, si une personne cassait la porte ou arrachait les barres de fer de la fenêtre, la pharmacie ne serait d’aucun secours pour la communauté.

« Personne ne sait comment utiliser les médicaments. Tous les médecins sont partis », a-t-il dit, tout en fouillant dans un conteneur en métal abîmé par les intempéries à quelques pas de là : il est rempli de solutions salines, dont la date d’utilisation est expirée, et d’instruments chirurgicaux.

Dans un bâtiment adjacent, tout a disparu, à l’exception de la plaque du Croissant-Rouge des Émirats arabes unis vissée sur la porte d’entrée.

« Les militaires de la base la plus proche ont volé tous les équipements coûteux », a dit M. Mustabani, en poussant du pied des ordures dans cette structure vide qui, d’après la plaque, accueillait autrefois le « Centre de chirurgie mineure » d’Al Mazqraq II.

La majorité des résidents n’ont plus accès aux soins de santé depuis la fermeture de ce centre et des autres centres médicaux qui soignaient les PDIP du camp II.

L’année dernière, Amr Husayn al-Husni, 43 ans, a été gravement brûlé aux mains et au visage, mais « les cliniques de santé des camps I [HCR] et III [Agence adventiste d’aide et de développement] n’ont rien pu faire », a-t-il dit, en enlevant sa casquette blanche frappée du logo de l’ONUSIDA pour montrer les cicatrices roses sur son front.

« Ils m’ont envoyé à l’hôpital de la ville de Hajjah », situé à environ 150 km au sud d’Al-Mazraq. Il a dû franchir une dizaine de points de contrôle militaires.

« Il n’y avait pas d’équipement là-bas, alors ils m’ont envoyé à Hudeidah », ville située à 150 km au sud, sur les rives de la mer Rouge. « Mais c’était trop cher. Il m’a fallu plusieurs mois pour rassembler l’argent nécessaire pour payer les soins. Tous les membres de la communauté ont donné ce qu’ils ont pu ; ils ont payé mes frais d’hôpital », a-t-il dit.

D’autres résidents du camp ont eu moins de chance, selon M. al-Husni. « Le nombre de morts infantiles a augmenté – il est plus élevé ici que dans les deux autres camps », a-t-il dit.

« Il y a un cimetière au bas de la colline », a-t-il ajouté, montrant d’un signe de la tête une petite clairière visible depuis la pharmacie. « C’est là que nous enterrons les enfants ».

Aucun déplacement prévu

Lorsque le camp d’Al Mazraq II a ouvert ses portes, le gouvernement et les responsables de l’aide craignaient que les PDIP ne s’habituent au traitement cinq étoiles et ne refusent de rentrer chez elles si les conditions le permettaient.

En effet, quatre ans plus tard, la majorité des résidents du camp II ne se sont pas déplacés et ne sont pas rentrés chez eux. C’est également le cas de 95 pour cent des 300 000 PDIP originaires du Nord qui vivent au sein de la communauté, à l’extérieur des deux camps officiels.

Malgré la détérioration de la situation, les résidents du camp d’Al Mazraq II ont choisi de s’installer, pensant que la situation risquait d’être pire ailleurs, et ont refusé les propositions de relocation dans les camps officiels proches.

« C’est plus propre ici. Et nous sommes trop nombreux pour nous déplacer », a dit M. Mustabani.

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