Les Nations Unies devraient-elles faire plus pour lutter contre le crime organisé ?

La mondialisation du crime organisé pose une menace croissante pour les États fragiles qui n'ont pas la capacité d'y répondre, exerçant du même coup une pression accrue sur les Nations Unies pour trouver des solutions.

Selon un rapport intitulé The Elephant in the Room [L'éléphant dans la pièce], publié récemment dans le cadre de la série Peace Without Crime [La paix sans le crime], de l'Institut international pour la paix (IPI), basé à New York, « le crime est devenu une menace sérieuse dans presque toutes les régions où les Nations Unies mènent des opérations de maintien de la paix ». Les auteurs du rapport (Walter Kemp, Mark Shaw et Arthur Boutellis) soutiennent que le crime organisé entrave les tentatives des Nations Unies d'amener la paix et la stabilité dans les nombreux pays où elles ont des missions. Les mandats de ces missions y font pourtant très rarement référence.

Selon M. Kemp, directeur du département Europe et Asie centrale à l'IPI, la mondialisation a été particulièrement profitable pour les groupes criminels. « Au cours des 20 dernières années, le crime organisé s'est répandu dans le monde entier. Il a atteint des proportions macro-économiques. » La mondialisation a donné lieu à une augmentation du trafic mondial d'à peu près tous les produits, y compris les marchandises de contrebande, a dit M. Kemp. Si le crime organisé était autrefois considéré comme un problème du monde industrialisé et des grandes villes, il a, au cours des dernières années, étendu ses tentacules partout dans le monde, trouvant de nouvelles routes et pénétrant dans des États vulnérables d'Afrique de l'Ouest comme la Guinée-Bissau et le Mali. « Le trafic de la drogue en provenance de l'Amérique latine et à destination de l'Europe est la principale cause de l'instabilité qui règne en Afrique de l'Ouest », indiquent les auteurs.

Les marchandises de contrebande sont acheminées d'un coin du globe à l'autre et passent souvent à travers plusieurs pays de transit. Ainsi, les mesures répressives mises en ouvre à l'échelle nationale - ou même régionale - ne font souvent que déplacer le problème vers les pays voisins, qui sont parfois plus vulnérables. Dans ce contexte, on peut se demander si les forces de maintien de la paix des Nations Unies devraient avoir aussi pour mission de lutter contre le crime organisé.

Les auteurs reconnaissent que d'autres branches du système des Nations Unies seraient probablement mieux à même de jouer ce rôle, mais ils croient aussi que les Casques bleus ne peuvent fermer les yeux, car « le crime organisé menace la stabilité, le développement et la justice qu'ils tentent d'établir ».

Si le crime organisé et le maintien de la paix « n'avaient presque rien à voir l'un avec l'autre » il y a 50 ans, « leurs trajectoires ont convergé au début du XXIe siècle », estiment les auteurs. Les aspects civils et militaires sont mieux intégrés dans les opérations de maintien de la paix, et celles-ci concernent désormais tout autant le développement des institutions et des États et le rétablissement de l'État de droit. Le crime organisé a lui aussi évolué : « de problème localisé, il est devenu une menace stratégique et généralisée pour les gouvernements, les sociétés et les économies ».

Les auteurs révèlent l'existence de recoupements entre les pays où les Nations Unies mènent des opérations de maintien de la paix et les principales régions affectées par le crime, notamment l'Afghanistan, la Guinée, la Guinée-Bissau, le Mali, l'Irak, le Kosovo, la République démocratique du Congo (RDC) et le Timor-Leste. Selon eux, cela s'explique par le fait que « les régions fragiles et affectées par les conflits, c'est-à-dire celles qui ont le plus besoin des Nations Unies, sont particulièrement vulnérables au crime organisé transnational et offrent des conditions favorables à son développement ».

Dans le premier rapport de la série, intitulé Identifying the Spoilers [Identifier les signes], ils expliquent comment les Casques bleus et les autres acteurs peuvent identifier les signes indiquant la présence de réseaux criminels organisés dans les pays où ils opèrent. The Elephant in the Room, le deuxième rapport, montre comment le crime organisé a eu un effet déstabilisant sur l'économie politique de trois pays - la Guinée-Bissau, Haïti et le Kosovo - et révèle un « décalage entre la gravité de la menace posée par le crime organisé et la capacité des Nations Unies à y répondre ».

Les auteurs soulignent également les limites de l'approche purement militariste comme celle adoptée par la Mission des Nations Unies pour la stabilisation en Haïti (MINUSTAH) pour contrer la violence des gangs à Haïti. En dépit de leurs succès, les Casques bleus n'ont pas réussi à démanteler les réseaux criminels organisés qui continuent d'opérer à Haïti et au-delà des frontières du pays. Le troisième rapport, qui doit paraître bientôt, s'intéresse aux mesures que les Nations Unies et les acteurs internationaux peuvent mettre en ouvre au niveau systémique pour faire face au problème. Jusqu'à présent, « on ne semble pas accorder beaucoup d'importance à la lutte contre le crime organisé par les Nations Unies », ont dit les auteurs.

Lien entre crime et instabilité

Pour appuyer leurs arguments, les auteurs invoquent le « lien entre le crime et l'instabilité » et soutiennent que les conséquences peuvent être désastreuses lorsque le crime organisé finance les activités et la poursuite des objectifs politiques des insurgés ou des rebelles ou des gouvernements corrompus au plus haut niveau. C'est ce qui s'est produit notamment en Guinée-Bissau : l'assassinat du président João Bernardo Vieira, en 2009, aurait été causé par une rivalité entre les responsables politiques et militaires au sujet du trafic de drogue.

« Les policiers peuvent bien faire leur travail, ça ne sert pas à grand-chose si les tribunaux ne reconnaissent pas les coupables ou si les détenus sont relâchés. Le renforcement des capacités peut par ailleurs avoir des conséquences imprévues lorsque les responsables sont corrompus »

Si les quantités de cocaïne qui transitent par la Guinée-Bissau sont relativement faibles (environ 25 tonnes par année), leur valeur représente environ 25 pour cent du PIB du pays, ce qui est suffisant pour corrompre des hauts fonctionnaires et miner l'économie de ce petit État. Parmi les marchandises de contrebande qui transitent par d'autres pays d'Afrique de l'Ouest comme la Côte d'Ivoire, le Liberia, la RDC et la Sierra Leone - et qui pourraient poser problème à l'avenir -, on peut notamment citer le carburant, le bois, les êtres humains, les minerais, les diamants et l'ivoire.

Le terrorisme et le crime

M. Shaw, directeur du département Communautés, Crime et Conflits chez STATT Consulting, croit que l'importance accordée à la menace du terrorisme au cours de la dernière décennie a éclipsé le développement des réseaux criminels. « La guerre en Irak et en Afghanistan a reçu toute l'attention », a-t-il dit. Même le problème du trafic d'opium en Afghanistan a été considéré à travers le prisme de la guerre. Le lien alarmant entre le crime organisé, l'insurrection et le terrorisme au Mali a cependant fait comprendre au monde que les réseaux criminels organisés pouvaient profiter du vide politique qui règne parfois dans les sociétés qui connaissent des bouleversements.

M. Shaw croit que la Libye pourrait devenir un refuge pour les réseaux criminels organisés. « Il y a beaucoup de jeunes chômeurs, de milices bien établies et d'armes, et le pays se trouve à la croisée de plusieurs routes de contrebande », a-t-il dit.

Exagération du lien entre crime et instabilité ?

Ted Leggett, agent de recherche auprès de l'Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC), reconnaît l'existence d'un recoupement fréquent entre les régions affectées par le crime organisé et celles où règne l'instabilité politique, mais il croit que ce lien est parfois exagéré. Selon lui, il est important de faire la distinction entre le problème des hommes forts locaux et celui du trafic transnational. Les insurgés ou les rebelles peuvent profiter du trafic transnational pour faire avancer leur cause - on n'a qu'à penser à la taxe sur la production et le trafic d'opium prélevée par les talibans en Afghanistan (qui leur permet de gagner 125 millions de dollars par année) ou à l'implication des milices dans le trafic de minerai en RDC -, mais ils prennent rarement en charge le trafic eux-mêmes. « Ils s'occupent plutôt de protéger les trafiquants transnationaux, des spécialistes qui les paient pour opérer dans les régions qu'ils contrôlent. C'est un peu comme la relation qui existe entre un État et les grandes entreprises qui y ont leur siège. Le gouvernement américain n'exporte pas les voitures Ford, mais il prélève malgré tout une taxe sur les Ford », a-t-il dit.

« L'idée selon laquelle les missions de maintien de la paix devraient aider les États hôtes à développer les capacités nécessaires pour lutter contre le crime organisé transnational est bonne, mais toute intervention de ce genre risque de rencontrer des obstacles importants », a dit M. Leggett au sujet de l'argument principal du rapport The Elephant in the Room. La police des Nations Unies (UNPOL) a de la difficulté à recruter le personnel spécialisé dont elle a besoin. « La plupart des policiers participant aux opérations de maintien de la paix sont des agents patrouilleurs originaires d'autres pays en développement » ayant des compétences et des ressources limitées. Il arrive souvent qu'ils soient incapables de parler la langue locale. Or, cela est très gênant, car « la lutte contre le crime organisé transnational exige une compréhension approfondie du contexte local ». M. Leggett et les auteurs du rapport évoquent aussi le problème de l'implication des forces de sécurité elles-mêmes dans le trafic.

« Les policiers peuvent bien faire leur travail, ça ne sert pas à grand-chose si les tribunaux ne reconnaissent pas les coupables ou si les détenus sont relâchés. Le renforcement des capacités peut par ailleurs avoir des conséquences imprévues lorsque les responsables sont corrompus », a-t-il ajouté.

Intégrer des experts du crime dans les opérations de terrain des Nations Unies

Les auteurs concluent leur rapport en formulant des recommandations sur la façon dont les missions de maintien de la paix pourraient lutter plus efficacement contre le crime organisé. Selon M. Shaw, « les complexités du trafic illicite exigent beaucoup plus que des mesures de répression ». Le partage d'informations et l'utilisation des bureaux régionaux, comme le Bureau des Nations Unies pour l'Afrique de l'Ouest, situé à Dakar, sont des éléments clés, tout comme l'intégration d'experts du crime dans les opérations de terrain des Nations Unies. Les Casques bleus sont bien placés pour collecter les informations, qui doivent ensuite être gérées et analysées à un niveau plus élevé. Il est possible qu'ils se montrent d'abord réticents à collecter des renseignements, « (mais) ils risquent de prendre conscience et d'accepter le fait que les missions de maintien de la paix doivent avoir accès à certains renseignements en constatant l'augmentation de la fréquence des attaques terroristes ciblant les Nations Unies et de l'exposition des opérations des Nations Unies à des situations complexes impliquant des groupes armés et des réseaux criminels », ont indiqué les auteurs.

Une approche axée sur le développement

Certains estiment que l'adoption d'une approche axée sur le développement - c'est-à-dire fondée sur le renforcement des structures économiques, civiques et gouvernementales - constitue le meilleur moyen de protéger les États vulnérables, en particulier ceux qui sont en situation de conflit ou post-conflit, face au crime organisé transnational.

Graeme Simpson, directeur d'Interpeace USA, une organisation qui cherche à développer la cohésion sociale et politique dans les sociétés post-conflit, croit que ni les approches répressives ni les Casques bleus ne peuvent lutter efficacement contre le crime organisé transnational. « Ces approches permettent de s'attaquer aux symptômes, mais pas aux faiblesses sous-jacentes qui rendent les pays vulnérables au crime organisé », a-t-il dit. « Les cartels de la drogue et les économies basées sur la drogue sont dynamiques et emploient de nombreuses personnes. Nous ne réussirons pas à leur offrir des moyens alternatifs et viables de survivre, à moins de créer des économies durables et des régimes légitimes dans ces communautés », a-t-il ajouté.

pg/cb - gd/amz