VIH et situations d’urgence – le problème des données

Il faut davantage d’informations sur les groupes vulnérables au VIH dans les situations d’urgence – notamment sur les « populations les plus exposées » - pour améliorer les programmes humanitaires de lutte contre le VIH, indiquent les experts.

« Dans les situations tendues où tout le monde surveille tout le monde pour savoir ce que les autres font, la stigmatisation et la stratification sociales sont exacerbées et les populations les plus exposées peuvent faire l’objet d’une marginalisation plus prononcée de la part de ceux qui les stigmatisaient déjà », a dit à IRIN Gary Jones, conseiller en matière de sécurité et de questions humanitaires du Programme commun des Nations Unies sur le SIDA (ONUSIDA).

Les hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes (HSH), les travailleurs du sexe et leurs clients ainsi que les consommateurs de drogues par injection figurent parmi les populations les plus exposées.

En tant qu’hommes célibataires et sans enfant, les HSH ne sont pas considérés comme des bénéficiaires prioritaires de l’aide alimentaire, des abris et des autres types d’aide proposés dans le cadre des programmes d’urgence, qui identifient les femmes et les enfants comme particulièrement vulnérables.

Ainsi, après le tremblement de terre en Haïti, des HSH qui vivaient dans les camps pour les personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays (PDIP) n’ont pas pu obtenir des rations alimentaires, car les programmes bien intentionnés de distribution ciblaient uniquement les femmes (en partant du principe qu’elles partageraient plus équitablement la nourriture entre les membres de leur famille). Les hommes n’ont donc pas pu en bénéficier.

Mais l’application de ce critère a conduit à l’exclusion involontaire des HSH et des personnes transgenres rejetées par leur famille – et qui vivaient dans des ménages sans femme adulte, a indiqué la Commission internationale de droits de l’Homme pour les gays et lesbiennes (IGLHRC).

Le risque d’infection au VIH est accru par la marginalisation sociale et l’application des lois répressives, mais il est réduit grâce aux services ciblés et adaptés aux contextes locaux, comme les espaces sûrs offerts par les centres communautaires ou les réseaux sociaux établis, mais ces services sont rares dans les situations d’urgence.

Accès au traitement

La perte des dossiers médicaux et l’accès irrégulier aux services de prévention et de traitement en situation de conflit ou de catastrophe naturelle peuvent perturber la « chaîne d’approvisionnement » des préservatifs, des matériels de réduction des risques, comme les seringues propres, et des médicaments antirétroviraux (ARV) utilisés dans le traitement du VIH.

Bien que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) ait donné la priorité à l’approvisionnement des produits de lutte contre le VIH dans les situations d’urgence, les personnes qui vivent avec le VIH sont encore souvent coupées des fournisseurs de service.

« Comment accéder aux ARV dans une situation d’urgence ? Les cliniques sont parfois détruites, le personnel déplacé ou bouleversé. Que se passe-t-il dans ces cas-là ? », a demandé M. Jones.

Henia Dakkak, spécialiste en soutien technique pour le Fonds des Nations Unies pour la population (UNFPA), a indiqué que, même lorsque les ARV sont disponibles, les personnes ont parfois des difficultés à s’en procurer en raison des barrières déjà existantes dans les situations non urgentes.

En conséquence, les services ciblés, adaptés à la réalité culturelle, ont encore plus importants pour les personnes les plus exposées dans les situations d’urgence, car ils permettent d’assurer l’accès et l’adhésion aux ARV.

Des recherches récentes ont montré que 85 pour cent des HSH vivant à Katmandou, au Népal, se procurent des préservatifs principalement dans les centres de consultation qui accueillent les HSH dans les situations non urgentes – des informations qui pourraient permettre de sauver des vies dans les situations d’urgence, selon les activistes.

Mais il faut du temps pour établir la confiance nécessaire pour mettre en contact les personnes les plus exposées avec les services de lutte contre le VIH (et elle est rare dans les situations chaotiques générées par un conflit ou une catastrophe naturelle).

« Nous avons besoin de psychologues formés et qualifiés et d’une équipe de pairs éducateurs pour gagner la confiance de la communauté », a dit Badar Munir, qui a participé à la mise en place d’un programme de dépistage et de conseil destiné aux consommateurs de drogues par injection parmi les réfugiés afghans au Pakistan (initialement géré par l’OMS, il est aujourd’hui mené en relation avec le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés - HCR).

Les risques se multiplient

Les déplacements de masse peuvent accroître la vulnérabilité au VIH et le risque de contracter la maladie en raison de la séparation des membres de la famille, de la destruction de la cohésion communautaire et des normes qui régissent le comportement social et sexuel, selon les directives relatives à la prestation de l’aide humanitaire, les normes Sphère.

Le Comité permanent inter-agences (Inter-Agency Standing Committee, IASC), chargé de la coordination de la réponse humanitaire, a prévenu que les personnes qui subissent une stigmatisation sociale forte sont plus exposées au risque de développement de problèmes de santé mentale, y compris d’abus d’alcool ou de drogues, qui peut, à son tour, accroître le risque de contracter le VIH.

« Quand les populations à risques sont déplacées en raison d’un conflit ou d’une catastrophe naturelle, leur trajet de risque pendant le déplacement devient plus risqué », a dit Mme. Dakkak de l’UNFPA. Pour les déplacés, vivre dans un campement informel en milieu urbain « exacerbe les risques auxquels ils sont déjà confrontés », a ajouté M. Jones de l’ONUSIDA.

Selon le projet Sphère, les réfugiés, les migrants, les jeunes et les mères célibataires sont également confrontés à un risque élevé de transmission du VIH dans les situations d’urgence.

« La question des jeunes – et particulièrement des jeunes adolescents – et du VIH n’est pas prise en compte et représente un défi majeur dans les situations d’urgence », a dit Mme. Dakkak.

« En Syrie, nous voyons des familles qui font face à la crise en forçant leurs jeunes filles à se marier, ce qui les rend plus vulnérables au trafic ou à d’autres formes d’exploitation – et ainsi plus vulnérables au VIH », a-t-elle dit.

Données manquantes

Le problème est qu’il est difficile de quantifier la vulnérabilité à la transmission du VIH, a dit Rachel Baggaley du Département VIH/SIDA de l’OMS. « En toute logique, le risque va s’accroître, mais les informations sont rares et en général non confirmées. Nous avons besoin d’en savoir plus », a-t-elle dit.

Il est difficile de réaliser ce type de recherches, selon l’Institut de développement d’outre-mer (Overseas Development Institute, ODI), qui a noté que :

« Il peut être difficile d’obtenir des données sur l’incidence du VIH/SIDA dans les situations d’urgence, tout comme il peut être difficile de comprendre le contexte d’une infection au VIH quand les sociétés traversent une crise ».

Les programmes de dépistage sont rares dans les situations d’urgence, ce qui complique l’identification des tendances du VIH, a dit Mme. Dakkak. « La stigmatisation et le manque de sensibilisation parmi les populations déplacées limitent l’accès aux rares services disponibles ».

La triste réalité, a conclu M. Baggaley (OMS), c’est qu’il est difficile de collecter des données dans les situations d’urgence. « L’appartenance à une population marginalisée rend encore plus improbable la collecte des informations ».

L’ODI demande « une analyse contextuelle d’une situation de crise humanitaire du point de vue des besoins et des réponses associés au VIH plutôt que la mise en place d’un ensemble d’interventions standardisés ».

Suite au succès rencontré par les services VIH proposés aux consommateurs de drogues par injection au sein de la population de réfugiés afghans au Pakistan, le HCR a décidé d’étendre l’initiative aux autres réfugiés du Pakistan.

Mais le soutien des donateurs doit être à la hauteur des nouveaux programmes ambitieux.

« Peu de financements ou de nouveaux financements sont consacrés au VIH dans les situations d’urgence », a dit Mme. Dakkak. « Le financement de la santé est rarement une priorité, ensuite viennent les fonds consacrés à la lutte contre le VIH, puis les fonds consacrés aux populations à risques ».

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