Les déplacements multiples en RDC accentuent la vulnérabilité de la population

Depuis 2012, selon les estimations, un million de personnes ont été déplacées dans les provinces du Nord et du Sud-Kivu en République démocratique du Congo (RDC), des points chauds majeurs où les tensions ethniques et politiques persistent.

Cependant, pour un grand nombre des plus de deux millions de personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays (PDIP), ce n’est pas la première fois qu’il faut fuir le lieu de résidence. Les déplacements multiples sont devenus une caractéristique des deux dernières décennies en RDC. Alors que le pays connaît une escalade de la violence, la situation ne présente guère de perspective d’amélioration.

« Les déplacements multiples sont un problème majeur en RDC. La plupart des PDIP à qui nous avons parlé au Nord-Kivu ont été obligées de quitter leur maison à deux reprises au moins. Beaucoup d’autres ont expliqué avoir dû quitter leur camp pour un autre à chaque nouvelle flambée de violence. À bien des égards, plus les déplacements durent longtemps et plus ils sont nombreux, plus les personnes deviennent vulnérables », a déclaré à IRIN Caelin Briggs, avocate pour la défense de la région des Grands Lacs de l’organisation non gouvernementale (ONG) internationale Refugees International.

Un rapport de 2013 du Conseil norvégien pour les réfugiés (NRC) a révélé que dans certains endroits, 65 pour cent des personnes interrogées avaient été déplacées deux fois ou plus, et que 37 pour cent d’entre elles l’avaient été trois fois ou plus à cause des violences.

Selon les chiffres officiels des Nations Unies, il y a plus de 900 000 PDIP au Nord-Kivu et seules 148 772 d’entre elles vivent dans les 31 camps officiels dirigés par le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR).

Les personnes interrogées par IRIN ont affirmé qu’elles préféraient rester près de chez elles de façon à pouvoir observer l’évolution de la situation et évaluer plus facilement la possibilité de rentrer chez elles.

« On espère seulement que la guerre va se terminer et [que l’on pourra] retourner dans la ferme pour nourrir notre famille. Quand on est loin de chez nous, on ignore tout de la situation », a déclaré Xavier, 31 ans, qui vit à Mugunga I, un site spontané (campement de fortune) dirigé par l’Organisation internationale des migrations (OIM).

« Parfois, lorsque l’on rentre chez nous, trois jours après, ils [les rebelles] attaquent encore et nous devons fuir », a-t-il raconté.

Les analystes affirment que les déplacements répétés sont exacerbés à la fois par les violences ethniques et politiques, et par l’incapacité du gouvernement de RDC à protéger ses citoyens.

« Parce ce que la sécurité physique et l’état de droit ne sont pas garantis par l’État, des tensions supplémentaires qui affaiblissent la cohésion sociale surgissent de l’instabilité généralisée alors que les communautés décident de recourir à des milices de défense locale qui sont habituellement formées en fonction des villages, et donc fréquemment aussi en fonction d’une appartenance ethnique », ont déclaré les auteurs du rapport du NRC.

En novembre 2012, par exemple, Kanyaruchinya, un camp abritant environ 50 000 personnes, s’est vidé en l’espace de quelques heures lorsque des violences ont éclaté autour de Goma, forçant les gens, inquiets pour leur sécurité, à fuir les lieux. Fin février et en mars 2013, le HCR a indiqué que des milliers de PDIP avaient fui leurs camps pour se réfugier sur la base des Casques bleus dans la ville de Kitchanga, à la suite d’affrontements entre l’armée de la RDC et des groupes armés.

« Nous sommes toujours en train de fuir »

Oliver Mutambo, 45 ans, originaire de Mutaho, un village rural à environ 13 km de Goma, a raconté à IRIN qu’il avait déjà été déplacé pendant la première guerre du pays en 1996. Depuis, il a dû fuir à huit reprises pour sauver sa vie. Un jour, craignant que les membres de sa communauté ethnique ne soient visés, il a dû s’échapper d’un camp lorsque les violences ont éclaté.

« J’ai été déplacé en 1996 lorsque [Laurent] Kabila se battait pour renverser le gouvernement de Mobutu. J’ai cru que la paix allait revenir quand il a pris le pouvoir, mais depuis j’ai dû quitter ma maison huit fois pour venir vivre ici [dans un camp] », a-t-il expliqué.

Aujourd’hui, M. Mutambo vit à Mugunga III, un campement géré par le HCR en périphérie de Goma. Il y est depuis un an.

« S’enfuir de chez soi ne donne qu’une sécurité momentanée. Même dans les endroits où vous trouvez refuge, la violence peut éclater entre les différentes communautés ethniques et vous pousser à partir. Au Congo, vous fuyez toujours. », a déclaré M. Mutambo.

Les sites spontanés sont-ils plus risqués ?

Des experts comme Mme Briggs de Refugees International affirment que ceux qui vivent dans des sites spontanés courent de plus grands risques.

« Les personnes dans les campements spontanés sont plus vulnérables pour deux raisons : premièrement, les campements spontanés sont souvent implantés dans des zones très dangereuses. Ces campements se trouvent généralement à mi-chemin entre le lieu d’origine des réfugiés et les camps officiels, là où les gens choisissent de s’établir pour pouvoir surveiller le niveau de sécurité de leur village, et font autant d’aller-retour que nécessaire pour trouver de la nourriture. Dans ces conditions, les sites spontanés sont souvent en première ligne des violences, ce qui met les PDIP en grand danger ».

« S’enfuir de chez soi ne donne qu’une sécurité momentanée. Même dans les endroits où vous trouvez refuge, la violence peut éclater entre les différentes communautés ethniques et vous pousser à partir. Au Congo, vous fuyez toujours »

Les organisations humanitaires ont déclaré à IRIN que les déplacements répétés rendaient difficile le suivi du nombre de PDIP et l’acheminement de l’aide humanitaire.

« Les gens ont été déplacés de nombreuses fois et il est donc très difficile de connaître le nombre exact de déplacés. Parfois, cela complique aussi les choses pour l’inscription des PDIP, et les organisations humanitaires ont dû mal à les aider, à cause des mouvements incessants », a déclaré Mikala Gloria Ramazani, chargée des relations extérieures du HCR.

Manque de protection

Mme Ramazani a affirmé que, y compris dans les camps dirigés par le HCR, tels que Mugunga III, personne n’était à l’abri d’une attaque. L’organisation ne paie plus la police congolaise pour assurer la sécurité des camps à cause des contraintes budgétaires, et le gouvernement ne fournit aucune protection.

« Si les camps officiels gérés par le HCR sont relativement sûrs et offrent de meilleurs services, les gens peuvent néanmoins être confrontés à l’insécurité, car la police n’est pas présente. La MONUSCO [Mission des Nations Unies pour la stabilisation en RDC] effectue des patrouilles dans les camps, mais seulement de temps en temps », a-t-elle expliqué.

Selon un travailleur humanitaire, les déplacements répétés au Nord et au Sud-Kivu vont continuer à moins que le gouvernement ne parvienne à contrôler la situation dans la région.

« Les gens continuent de fuir, car les violences s’étendent même aux zones où la population a trouvé refuge. Le gouvernement fait défaut et les forces de sécurité gouvernementales sont trop léthargiques pour agir. Les gens font tout pour trouver le moyen de survivre. Le gouvernement ne s’occupe pas d’eux », a-t-il déclaré.

Demi-rations alimentaires

Beaucoup de personnes ne peuvent pas se rendre dans leur ferme à cause du conflit. Les organisations humanitaires comme le Programme alimentaire mondial (PAM) fournissent de la nourriture aux déplacés et aux communautés hôtes, mais les difficultés d’acheminement font qu’il est impossible de satisfaire la demande.

« Ceux qui ont besoin d’aide en raison des déplacements récurrents sont nombreux. Nous distribuons des rations alimentaires dans sept sites spontanés, mais nous ne pouvons fournir que des demi-rations, à cause du manque de ressources », a déclaré à IRIN Djaounsede Pardon, porte-parole du PAM à Goma.

L’armée de la RDC a depuis repoussé les rebelles du M23 - une des nombreuses milices qui opèrent dans la région. La brigade d’intervention des Nations Unies, forte de 3 000 hommes, devrait quant à elle passer à l’action rapidement. Cependant, la situation sécuritaire dans la vaste région de l’est du Congo reste précaire.

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