Le conte de deux Zaatari

De l'autre côté du camp de réfugiés syriens de Zaatari - situé en Jordanie et devenu l'un des plus célèbres du monde - se trouve un second Zaatari : un village pauvre qui compte environ 12 000 habitants de nationalité jordanienne.

« Si on me donnait une tente comme celle-ci, je la chérirais et je la protègerais », a dit Hamda Masaeed, une habitante du village, montrant du doigt les tentes - toujours plus nombreuses - marquées du logo du Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR). Les tentes s'étendent du camp syrien jusqu'au cour du village de Zaatari, dont le camp a pris le nom.

Mme Masaeed, qui est âgée de 70 ans, vit avec ses deux fils et ses sept petits-enfants dans une tente - mais elle l'a construite elle-même avec des tuyaux, des couvertures et des chutes de sacs de blé. Cette tente est vieille et abîmée ; l'un de ses pans a récemment brûlé ; et Mme Masaeed n'est pas propriétaire du terrain sur lequel elle l'a installée.

Elle possède trois matelas usés, un réchaud à un feu et un vieux réfrigérateur qui ne fonctionne que lorsqu'il y a de l'électricité. Mme Masaeed détourne l'électricité de son voisin et lui verse six dinars jordaniens (8,50 dollars) par mois, mais les coupures sont fréquentes.

Comme tous les habitants du village, elle a vu le camp de réfugiés syriens s'agrandir au cours de ces dernières années. Aujourd'hui, il accueille environ 120 000 réfugiés.

« C'est une grande ville en plein cour de notre petit village », a-t-elle dit à IRIN.

Selon le conseil social de la municipalité, le village a déjà accueilli 3 000 réfugiés syriens.

Les réfugiés ne vivent, en aucun cas, dans le luxe : les conditions de vie dans le camp sont difficiles et contrairement aux villageois, les réfugiés ont enduré un long déplacement et vécu un traumatisme psychologique lorsqu'ils ont perdu des proches.

Mais les deux Zaatari sont séparés par une simple route ; et alors que des camions transportent de la nourriture, des couvertures, des vêtements et des médicaments destinés aux réfugiés syriens du camp, les autres habitants de Zaatari sont « oubliés ».

« Ne comprennent-ils pas que nous avons besoin d'aide nous aussi ? », a demandé Mme Masaeed.

Mme. Masaeed voit non seulement les dons passer devant sa tente, mais aussi les journalistes étrangers, les travailleurs humanitaires, les diplomates et les hauts responsables du monde entier.

Un chauffeur de taxi a dit à IRIN qu'il avait décidé de faire passer les journalistes étrangers par le village de Zaatari avant de les déposer au camp pour leur montrer que la pauvreté existe aussi de l'autre côté du camp.

« Les gens viennent des quatre coins du monde pour écrire sur les conditions de vie des réfugiés syriens, mais ces gens [les villageois] vivent, eux aussi, dans des conditions misérables », a dit Iyad Salhi, un chauffeur de la capitale, Amman.

Le village compte une mosquée, deux écoles et une petite association caritative - la Za'atari Charitable Society - qui « organise parfois des distributions pendant le Ramadan ». Ses portes étaient fermées lors du passage des journalistes d'IRIN et personne ne répondait au téléphone.

Si les plaintes des résidents du camp syrien concernant un manque perçu d'eau ont été relayées par les médias locaux et internationaux, les résidents de l'autre Zaatari doivent supplier les chauffeurs de camion de s'arrêter pour pouvoir leur acheter de l'eau. Comme dans d'autres régions du pays, le gouvernement distribue l'eau de manière irrégulière.

« Ils passent devant nous tous les jours. Bien que nous payions pour l'eau, ils refusent de nous la vendre. Ils préfèrent [signer des contrats avec] le camp », a dit Mohammad Masaeed, le fils de Mme Hamda.

« Certains promettent qu'ils vont revenir, mais ils ne le font jamais », a-t-il ajouté.

Manifestations dans le village de Zaatari

Au mois de juillet, les médias locaux ont indiqué que les forces de gendarmerie avaient réprimé une manifestation des habitants du village de Zaatari qui demandaient du travail à l'intérieur du camp.

Le HCR indique que la communauté locale a profité - bien que de manière insuffisante - de l'économie du camp : des villageois ont été embauchés en tant que maîtres d'ouvre et ouvriers dans le camp.

Mais Nadia Salameh indique qu'elle vient de perdre son emploi d'agent de nettoyage et qu'elle a été remplacée par des réfugiés.

« Ils nous ont recruté à titre temporaire, mais ensuite ils ont donné nos emplois à des Syriens », a-t-elle dit.

« C'est tellement injuste quand ils [les Syriens] ont tout gratuitement, alors que nous devons payer la nourriture, le carburant, les vêtements et le loyer », a-t-elle dit à IRIN.

Les agences d'aide humanitaire qui travaillent auprès des Jordaniens pauvres indiquent qu'elles s'efforcent désormais de leur venir en aide.

« L'attention des bailleurs de fonds s'est surtout portée sur les Syriens. Ils ont ignoré les habitants du village qui ont toujours vécu dans la pauvreté », a dit Abdullah Zubi, coordinateur de programme du Fond hachémite pour le développement humain. « Souvenez-vous que le nombre de familles jordaniennes dans le besoin est en augmentation ».

Il a indiqué que son organisation, un organisme de développement semi-public, a progressivement diminué le nombre de familles dans le besoin bénéficiant d'une aide pendant le Ramadan, période pendant laquelle les musulmans font en général plus de dons.

« Nous venions en aide à environ 1 800 familles jordaniennes en leur distribuant des colis de nourriture pendant le Ramadan, mais comme les bailleurs de fonds donnent moins, nous n'avons aidé que 500 familles cette année », a-t-il dit à IRIN.

Les agences d'aide humanitaire internationales s'efforcent désormais de venir en aide aux communautés locales pour éviter les tensions avec les réfugiés syriens.

Le HCR, par l'entremise de l'organisation International Relief and Development (IRD), a fourni des services à la communauté, ce qui a notamment permis d'améliorer les services de transport public et les équipements sanitaires. Le HCR a également travaillé avec le ministère de la Santé pour fournir des soins de santé.

L'organisation non gouvernementale (ONG) Mercy Corps a ouvert un dialogue au sein de la communauté pour faciliter la cohésion sociale et la coexistence pacifique. Elle a également lancé un projet de 20 millions de dollars - financé par l'Agence des États-Unis pour le développement international (USAID) - pour améliorer la fourniture de l'eau dans le nord du pays, y compris dans le village de Zaatari.

Mais les besoins restent importants - les plus cités sont un réseau des eaux usées, une nouvelle école et de meilleures infrastructures de soins de santé. Les agences d'aide humanitaire qui répondent à la crise syrienne doivent déjà établir des priorités, car les besoins des réfugiés augmentent et les fonds sont insuffisants ; les travailleurs humanitaires indiquent qu'il est plus difficile de lever des fonds pour les communautés hôtes.

Un triste retournement de situation

Dans un triste retournement de situation, des réfugiés syriens offrent - ou vendent à des prix modiques - aux Jordaniens pauvres les denrées alimentaires distribuées par les agences d'aide humanitaire dont ils n'ont pas besoin. Dans le gouvernorat de Mafraq, où se trouvent les deux Zaatari, on peut acheter de la nourriture, des couvertures, des tentes et d'autres biens portant le logo du HCR.

C'est comme ça qu'Um Saleem, une Jordanienne de Mafraq, survit depuis deux ans, car les dons des Jordaniens généreux sont de plus en plus modestes.

IRIN lui a rendu visite alors qu'elle cuisinait un poulet offert par une Syrienne installée dans son quartier. Cela faisait un mois qu'elle n'avait pas mangé de la viande.

Lorsque Hajjar Ahmad, une réfugiée syrienne installée dans le camp de Zaatari, a rendu visite à sa sour dans un village de Mafraq, elle a été « étonnée » par la pauvreté. Elle a donné à sa sour la nourriture et les couvertures dont elle n'avait pas besoin pour les distribuer aux Jordaniens.

« Nous vivons mieux qu'eux », a dit Mme Ahmad.

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