Origine des violences dans l’État de Jonglei au Soudan du Sud

Plus de 100 000 habitants de Jonglei, le plus vaste et le plus densément peuplé des dix États du Soudan du Sud, ont désespérément besoin d’aide en raison des graves violences intercommunautaires, de la rébellion persistante et des rapports de violations des droits de l’homme cautionnées par l’État.

Dans ce compte-rendu, IRIN fait le point sur les dernières violences et évalue leur impact sur la population et les perspectives de paix.

Où se trouve le Jonglei ?

L’État de Jonglei, situé à l’est du Soudan du Sud, manque d’infrastructures de base, notamment de routes, et il est affecté par une insécurité chronique engendrée par les vols de bétail et les conflits liés à la terre, à l’eau et aux pâturages.

La seconde guerre civile du Soudan a commencé dans le Jonglei en 1983. La région recense six groupes ethniques nilotiques : les Nuer, les Dinka, les Anyuak, les Murle, les Kachipo et les Jieh. Les Dinka et les Nuer sont démographiquement et politiquement dominants au Soudan du Sud.

Le manque d’infrastructures dans l’État de Jonglei a fortement refroidi l’intérêt des investisseurs étrangers. Total, le géant français du pétrole, n’a pas pu explorer ses concessions ; les groupes miniers et les groupes de conservation qui ont des intérêts concurrents le long d’une ceinture minière et migratoire ont quitté la région en raison de l’instabilité.

Qui sont les combattants ?

En résumé, le conflit oppose deux tribus : les Lou Nuer, soutenus par d’autres tribus Nuer du nord de l’État de Jonglei, et les Murle, un groupe minoritaire établi dans le comté de Pibor, au sud du pays. Originaires d’Éthiopie, les Murle se sont installés dans le sud-est de l’État de Jonglei il y a plusieurs centaines d’années avant de partir vers le nord pour s’établir dans les environs de Pibor, ce qui a entraîné le déplacement des Nuer et des Dinka.

En 2011, environ 8 000 jeunes Lou Nuer, auxquels s’étaient joints des membres du groupe ethnique majoritaire dans le pays, les Dinka, ont joint leurs forces sous la nouvelle bannière de l’Armée blanche – des groupes de défense locaux créés dans l’État du Nil supérieur au début des années 1990 pour protéger le bétail et les biens des membres de l’ethnie Nuer. L’Armée blanche était alliée à Khartoum dans le cadre de son affiliation avec le groupe rebelle dissident de Riek Machar pendant la guerre civile avec le Soudan, mais le groupe a commencé à perdre de son influence après la signature de l’Accord de paix global de 2005 (APG) entre le Soudan et le Soudan du Sud. Selon les médias locaux, l’Armée blanche s’est reconstituée à la fin de l’année 2011 avec pour objectif d’« effacer la tribu Murle de la surface de la Terre, la seule solution pour garantir la sécurité à long terme du bétail des Nuer ».

Selon les observateurs, suite aux violences survenues en juillet, jusqu’à 11 000 combattants Nuer auraient quitté le champ de bataille pour rentrer chez eux.

Qu’est-ce qui alimente le conflit ?

Selon un article écrit en 2012 par Diana Felix da Costa, chercheuse et doctorante à l’École des études orientales et africaines de Londres, les violences actuelles sont liées à la lutte pour le contrôle de l’eau et des pâturages, et elles ont été « exacerbées par l’héritage de la guerre civile, la militarisation généralisée de la société et la prolifération des armes légères ».

Les vols de bétail entre groupes rivaux sont depuis longtemps monnaie courante dans l’État de Jonglei et les groupes ont décidé de prendre les armes pour se défendre. Ces dernières années ont été marquées par une sophistication croissante des vols de bétail menés en représailles avec l’utilisation de téléphones satellitaires, d’armes modernes et de tactiques militaires.

Le nombre de décès survenus lors de ces vols a augmenté et une évolution des violences a été observée : les jeunes gens armés ne sont plus les seules cibles, tout membre d’une communauté rivale est susceptible d’être attaqué – ou enlevé - y compris les femmes, les enfants et les personnes âgées. Selon Mme Felix da Costa, « les affrontements sont plus violents et les règles sociales ne sont plus suivies, avec une augmentation du nombre de décès et le déplacement des combattants et des civils ».

Le Jonglei a été confronté à des niveaux plus élevés de violence que d’autres régions du Soudan du Sud ; les violences de 2011-2012 ont fait environ 1 500 victimes.

Les experts de la sécurité et les leaders Murle indiquent également que les responsables, que ce soit au niveau local, fédéral ou national, et les forces de sécurité ont financé le conflit et ont rendu des armes saisies aux Nuer lors de tentatives ratées de désarmement.

Les conclusions rendues par un comité de l’État de Jonglei formé par Salva Kiir Mayardit, président du Soudan du Sud, pour enquêter sur les crimes et les violences perpétrés n’ont jamais été mises en œuvre, et peu de condamnations ont été prononcées à l’encontre des membres des forces de sécurité suspectés d’avoir commis des violations des droits de l’homme contre les Murle.

Les actes de torture, les viols, les meurtres et les passages à tabac de civils commis dans le comté de Pibor sous prétexte de procéder au désarmement après les attaques survenues au début de l’année 2012 ont conduit bon nombre de jeunes Murle à fuir les villes en emportant leurs armes.

Un grand nombre d’entre eux ont rejoint les rangs du dirigeant rebelle Murle, David Yau Yau. M. Yau Yau a lancé une rébellion armée en 2010 après à sa défaite aux élections locales remportées par le candidat du Mouvement de libération du peuple soudanais (MLPS) ; il a signé un accord de paix avec le gouvernement avant de déposer les armes en 2011. La majorité de ses soldats ont ensuite été intégrés dans l’Armée de libération du peuple soudanais (APLS). En avril 2012, l’APLS a annoncé sa défection ; peu de temps après, M. Yau Yau a lancé une seconde rébellion et, selon un rapport récemment rédigé par l’organisation de recherche Small Arms Survey, jusqu’à 6 000 jeunes Murle ont rejoint ses rangs pour se battre contre l’APLS. Selon certaines sources, ils bénéficieraient du soutien de Khartoum.

Les journalistes d’IRIN se sont entretenus avec des Nuer blessés lors des combats : ces derniers ont indiqué qu’ils voulaient combattre M. Yau Yau et régler leurs comptes avec les Murle qui leur auraient volé des vaches.

D’autres facteurs ont contribué au déclenchement des combats entre les Murle et le MLPS : l’absence d’autorité du gouvernement central, le manque de sécurité, de développement et de justice ainsi que l’évolution du tissu social qui s’est caractérisée par une perte d’influence des anciens sur les jeunes, dont beaucoup sont initiés au combat à un très jeune âge. Mme Felix da Costa évoque également l’« affaiblissement de l’autorité traditionnelle et des mécanismes de résolution des conflits, l’utilisation des revendications des populations locales et de la question des identités ethniques par les élites locales et nationales, et l’absence de sécurité publique ».

Les Murle disent qu’ils subissent des discriminations, qu’ils sont tenus à l’écart des projets de développement et qu’ils sont sous-représentés dans la sphère politique. Le gouvernement national comprend un ministre et un conseiller présidentiel issus de la tribu Murle, mais ceux-ci indiquent avoir peu de pouvoir au sein du gouvernement. Les principaux membres du cabinet les ont qualifiés de « parasites », de « nuisance » et parlent d’une « solution Murle » pour juguler la violence dans le Jonglei.

Quel est l’impact des récentes violences ?

Les agences d’aide humanitaire indiquent qu’elles ont soigné environ 250 combattants Lou Nuer pris en charge par la Mission des Nations Unies dans le Soudan du Sud (MINUSS) le 14 juillet à Manyabol : d’autres combattants les avaient amenés jusqu’aux soldats stationnés dans la ville et avaient demandé l’envoi d’hélicoptères des Nations Unies et du gouvernement pour une évacuation médicale. Selon la Croix-Rouge du Soudan du Sud, environ un tiers des combattants Lou Nuer blessés étaient des enfants.
Les blessés disent qu’ils ont enterré leurs nombreux morts et que l’autre camp a aussi perdu beaucoup de combattants. Aucune victime Murle n’a été soignée en raison de problèmes d’accès et de la crainte exprimée par la population de subir de nouvelles violences dans les centres urbains qui sont devenus des garnisons.

Au moins 120 000 personnes réfugiées dans le bush ont besoin de denrées alimentaires, d’abris, d’eau et de soins de santé de base, beaucoup d’entre elles ne se nourrissant que de fruits sauvages et de feuilles. Le gouvernement et l’armée ont bloqué l’accès pendant environ six mois avant d’autoriser les agences d’aide humanitaire à intervenir le 14 juillet pour venir en aide à environ 25 000 personnes installées dans trois villages et fournir de la nourriture à plusieurs milliers de civils qui revenaient dans des villes lourdement militarisées pour obtenir de l’aide.

Les agences d’aide humanitaire ont indiqué que des dizaines de milliers de personnes sont confrontées à une grave insécurité alimentaire, car elles se cachent dans le bush et sont coupées de l’aide.

Les représentants politiques de la tribu Murle estiment que des dizaines de milliers de vaches ont été volées, alors que des images aériennes montrent des maisons entièrement détruites ou en feu.

Dépossédées de leurs vaches, bon nombre de familles se retrouvent sans ressources et n’ont pas, ou pas suffisamment, de moyens pour restaurer leur sécurité économique. La multiplication des attaques et l’aggravation du niveau de violence à l’encontre des femmes, des enfants et des personnes âgées ont également engendré un traumatisme et une amertume au sein de la population, ce qui pourrait entraîner une escalade de la violence.

Qui protège les civils ?

La Mission des Nations Unies au Soudan du Sud (MINUSS) indique qu’elle n’a pas suffisamment de soldats pour protéger les civils à l’extérieur de la ville de Pibor et de Gumuruk, où environ la moitié de ses soldats prêts au combat sont stationnés.

À plusieurs reprises, la MINUSS a rappelé le gouvernement à son devoir de protection des civils, mais l’État a dit qu’il n’avait pas les capacités nécessaires pour faire face à autant d’hommes, bien qu’il ait indiqué que ses forces de sécurité étaient fortes de 300 000 hommes. L’armée a dit qu’elle se concentrait sur la lutte contre M. Yau Yau ou que ses hommes étaient bloqués dans les baraquements suite aux attaques et qu’il serait suicidaire pour eux d’intervenir.

Quelles sont les actions entreprises pour prévenir un regain de violence ?

Il semble que les violences aient pris fin, mais personne ne sait comment la situation va évoluer.

Le dialogue est très difficile entre les groupes rivaux, malgré les appels répétés des chefs religieux, des anciens des communautés et des agences d’aide humanitaire, et personne ne sait si les voleurs de bétail sont surveillés ou poursuivis.

Selon les experts, les violences pourraient être maîtrisées si M. Yau Yau accepte l’amnistie proposée par M. Kiir et si l’accord de paix de 2012 signé par les communautés de Jonglei est appliqué – il inclut un renforcement du développement et des infrastructures de l’État.

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