Une ville d’Afrique du Sud mesure la gravité des violences sexuelles

Par Kristy Siegfried

Rédactrice, section Migration

Une jeune fille de dix-sept ans, Anene Booysen, a été victime d’un viol collectif et brutalisée sur une bande de terre entre deux maisons RDP [du programme de reconstruction et de développement financé par le gouvernement] de construction récente, dans une banlieue sordide et défavorisée à environ 3 km du centre-ville de Bredasdorp, une petite ville de la province du Cap-Occidental en Afrique du Sud.

Au moment de l’agression, à l’aube du 2 février, les maisons étaient toujours en construction et le chantier n’était pas éclairé. Les agresseurs d’Anene Booysen l’ont violée, frappée au visage à de nombreuses reprises avant de lui ouvrir le corps du vagin à l’anus. Elle a été découverte quelques heures plus tard et transportée à l’hôpital. Elle a juste eu le temps, avant de mourir, de murmurer le surnom d’un homme qu’elle connaissait ; la police a déduit qu’il s’agissait de l’un de ses agresseurs. Il a été arrêté puis relâché faute de preuves. Un autre homme a avoué avoir violé et battu Anene Booysen, mais nie lui avoir infligé la blessure ; il est incarcéré en attente de son procès.

Si l’agression de l’adolescente était particulièrement brutale, elle n’avait pourtant rien d’exceptionnel dans un pays connu pour ses forts taux de crimes violents et pour l’un des taux de viol les plus élevés au monde.

Même à Bredasdorp, une ville rurale de 27 000 habitants, Anene n’est pas la première victime de viol à avoir perdu la vie. La raison pour laquelle ce cas a attiré l’attention de tout le pays, faisant de la ville un synonyme du crime qui touche l’ensemble de la nation, reste un mystère pour ses habitants.

L’abus de drogues et d’alcool

Dans les jours qui ont suivi le meurtre d’Anene, les médias et les politiciens ont rapidement pointé du doigt les taux élevés de consommation de drogue chez les jeunes de Bredasdorp et ont avancé que le « tik » – le surnom local de la méthamphétamine – avait joué un rôle dans le meurtre. L’addiction au « tik » est répandue au Cap, situé à environ 200 km de là. Cette drogue a atteint Bredasdorp, tout comme la marijuana et le Mandrax. Mais selon le chef du poste de police local, le colonel Maree Louw, « les accusés n’étaient pas des délinquants ni des drogués. Ils avaient seulement bu ».

En réalité, la plupart des membres de la communauté interrogés par IRIN ont fait remarquer que l’abus d’alcool était un problème bien plus grave, qui touchait autant les jeunes que leurs parents. Anene a été attaquée alors qu’elle sortait d’un bar qui est un lieu très fréquenté par les jeunes du quartier, qui n’ont pas beaucoup d’occupations.

« C’est très calme pendant la semaine, les gens se contentent de rentrer chez eux. Mais ça se réveille le week-end », a déclaré Mark Diedericks, un jeune de 19 ans qui habite le quartier. « Les gens ne gagnent pas grand-chose ici […] Ils achètent quelques caisses de bières à crédit, puis il n’y a plus d’argent pour la nourriture et ils s’endettent ».

L’agression est le principal crime auquel est confrontée la police de Bredasdorp. Cela se passe principalement le week-end à cause de la consommation d’alcool et concerne généralement des personnes qui se connaissent. Sur les 20 cas de viol dénoncés en 2012 (contre 36 en 2011), M. Louw a affirmé que la plupart des femmes connaissaient leurs agresseurs et se trouvaient elles-mêmes sous l’emprise de l’alcool au moment de l’attaque. Dans de telles circonstances, certaines femmes décident de ne pas porter plainte.

« Dans de nombreux cas, les filles dénoncent le viol puis retirent leur plainte », a confirmé David Elliott, animateur d’un projet local pour la jeunesse. « Parfois, la famille [de l’agresseur] achète leur silence, ou elles ont peur, ou il peut s’agir d’un membre de leur famille. Beaucoup se taisent ».

La loi du silence

Plusieurs autres personnes interrogées par IRIN ont indiqué que la majorité des cas de viol perpétré à Bredasdorp n’étaient pas dénoncés.

« La plupart du temps, le viol est silencieux. Cela se passe dans les familles et l’alcool joue un rôle déterminant »

« La plupart du temps, le viol est silencieux. Cela se passe dans les familles et l’alcool joue un rôle déterminant », a déclaré Theresa Pas, une jeune militante de l’ONG (organisation non gouvernementale) locale Education Connection qui encourage les jeunes à renoncer aux relations sexuelles, aux drogues et à l’alcool.

Education Connection propose aux enfants d’écrire une lettre sur les problèmes dont ils ont du mal à parler. Après la mort d’Anene, l’organisation a été inondée de lettres contenant des récits de viols, d’agressions sexuelles et de maltraitances.

Le centre d’accueil pour femmes enceintes de l’organisation a également affaire à des cas de filles qui avouent avoir été violées seulement après être tombées enceintes. « C’est une si petite ville. Les filles ne veulent pas que tout le monde sache qu’elles ont été violées et leurs parents ne veulent pas que cela se sache non plus », a déclaré Elna Van Rooyen qui dirige un programme d’éducation sexuelle dans les écoles locales grâce à Education Connection.

Selon Mme Van Rooyen, la facilité d’accès à la pornographie sur les téléphones mobiles et sur Internet a un impact négatif sur la perception qu’ont les garçons des filles et des femmes. « C’est une communauté de gens pauvres, mais ils ont tous des “smartphones” et savent où trouver tous les meilleurs sites pornos », a-t-elle dit.

Plusieurs lycéennes du quartier interrogées par IRIN l’ont confirmé. « La plupart des garçons voient les filles seulement comme des personnes avec qui coucher », a déclaré Xandria Smit, 18 ans.

Son amie, Naledi Mosola, 17 ans, a souligné que certains garçons avaient chez eux de mauvais modèles d’identification masculine : « Si votre père bat votre mère, vous pensez que c’est normal de le faire ».

Une jeunesse désœuvrée

Les jeunes interrogés par IRIN se sont plaints du manque d’activités pour eux à Bredasdorp. « Il y a les trucs à l’église et le sport », a déclaré Xandria. « Les jeunes qui ne sont pas intéressés par ça fréquentent les bars et les discothèques ».

Le niveau d’ennui et de consommation d’alcool chez les jeunes de la ville reflète une partie du malaise social qui règne à Bredasdorp, où le taux d’abandon scolaire est élevé et les familles monoparentales nombreuses. « À Bredasdorp, le taux d’abandon scolaire est de 60 à 70 pour cent », a affirmé Mike Abrams, fondateur de Hands On, une autre ONG locale qui réalise des projets pour aider les enfants à poursuivre leurs études. « Anene avait abandonné l’école, tout comme son agresseur [présumé] ».

Comme beaucoup de jeunes de son âge, Anene avait seulement fréquenté l’école primaire. Avant sa mort, elle faisait le ménage dans les maisons RDP nouvellement construites sur le chantier où elle a été tuée.

« Elle ne parlait pas de l’école ou du reste, ni de ce qu’elle voulait faire de sa vie », a expliqué sa nièce, Monisha Ruiters, 16 ans. « À la maison, elle était discrète ».

Renier Louw, 24 ans, à la tête du Conseil des jeunes de Bredasdorp, a déclaré que le taux d’abandon scolaire à l’école secondaire était lié au manque de perspectives d’emploi. « Les jeunes d’ici [sont] très frustrés. Pourquoi les enfants abandonnent-ils l’école ? Parce qu’ils n’en voient pas l’intérêt ».

M. Louw et M. Abrams participent tous les deux à un projet de développement pour la jeunesse qui va accompagner 50 jeunes gens au cours des trois prochaines années pour les aider à poursuivre leur scolarité en suivant des plans de développement individuels.

Un autre projet de Hands On intitulé Boys To Men (Devenir des hommes) a pour but de combler en partie le vide créé par l’absence de père dans la vie de nombreux garçons de Bredasdorp.

 « Nous constatons que de nombreux hommes n’arrivent pas à communiquer avec d’autres hommes », a dit M. Louw, qui a lui-même grandi sans père. Dans le cadre du projet Boys To Men, des ateliers et des activités sportives sont organisés et rassemblent des hommes jeunes et plus âgés, afin qu’ils s’entraident et échangent sur la paternité et les problèmes auxquels ils sont confrontés.

Une société meurtrie

M. Abrams a décrit les sentiments de colère et de désespoir qui touchent Bredasdorp et de nombreuses autres communautés sud-africaines, comme les symptômes d’« un pays aux blessures multiples » qui peine à se remettre de la colonisation et de l’apartheid. « Les communautés ont subi un traumatisme pendant de nombreuses années et cela s’est ancré dans le tissu social », a-t-il dit. « Nous sommes tous touchés par ça ; c’est devenu la norme et il n’y a pas de solution rapide […] L’accès aux services de santé mentale est limité, le traumatisme se durcit jusqu’à ce qu’un élément déclencheur rende les gens incontrôlables ».

Il y a seulement deux travailleurs sociaux pour toute la municipalité du Cap des Aiguilles, dont dépend Bredasdorp, et les fonds publics pour le développement des jeunes et la prévention des abus sont insuffisants. Les nombreuses ONG et organisations communautaires tentent de combler les lacunes, mais d’après M. Abrams, beaucoup n’ont pas une bonne capacité de gestion et s’éparpillent dans leurs objectifs. La création récente d’un groupe de coordination, Overberg Development Association [Association de développement du district d’Overberg], permet d’améliorer la coordination, mais c’est le cas d’Anene Booysen qui attire les investissements et les fonds qui font tant défaut pour financer les programmes de développement social.

« Nous savons que la mort d’Anene nous ouvre énormément de portes et nous devons surfer sur cette vague », a déclaré Annaleen Vorster responsable des communications pour la municipalité.

En avril, le ministre de l’Enseignement supérieur, Blade Nzimande, a lancé un projet de développement des compétences de 10 millions de rands (993 800 dollars) à Bredasdorp qui proposera des formations pratiques et théoriques à 700 apprentis et qui transformera l’une des maisons RDP, près de l’endroit où Anene Booysen a été assassinée, en un centre de développement et d’acquisition des compétences qui portera son nom pour lui rendre hommage. De son côté, la municipalité a le projet de créer, grâce à des dons de sociétés, un foyer d’hébergement pour les victimes de violences liées au genre.

Selon Mme Vorster, le plus gros impact de la mort d’Anene a été un changement des mentalités. En plus d’une plus forte participation au programme de surveillance de quartier de la ville, « nous parlons désormais de violences sexuelles plus ouvertement », a-t-elle déclaré à IRIN. « Des victimes ont brisé le silence et ont raconté leur histoire et les gens ont réalisé, pas seulement à Bredasdorp, qu’il était temps d’agir contre les violences sexuelles. »

« Je crois que Bredasdorp est devenue la conscience de l’Afrique du Sud ».

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