Les violences religieuses en Syrie créent une ségrégation entre sunnites et alaouites

Lorsque les rebelles de l’Armée syrienne libre (ASL) ont commencé à se déployer dans les banlieues de Damas il y a quelques mois, Modar* a vu la situation changer dans sa ville de résidence.

« Avant, il y avait des quartiers mixtes, maintenant il n’y en a plus », a-t-il dit à IRIN.

Cet étudiant vit à Yarmouk, district à majorité sunnite qui abrite le plus grand camp de réfugiés palestiniens en Syrie. Les rebelles de l’ASL ont pénétré dans le camp au printemps et en ont pris le contrôle.

« Il y avait des alaouites ici, mais ils sont partis », a dit Modar. « Ils se sont installés dans les villes situées sur le littoral ou dans des quartiers spécifiques de Damas, comme Mezze 86 ou Ish al Warwar ». Ces deux quartiers à majorité alaouite se trouvent sur les collines situées à l’ouest de la ville, non loin du palais présidentiel.

Les violences qui secouent la Syrie ont provoqué une intensification des migrations internes dans les zones affectées par le conflit, reflétant des divisions plus profondes au sein de la société, ont indiqué des habitants et des activistes de plusieurs villes.

« Là où il y a des combats, il y a de la ségrégation », a dit Joshua Landis, directeur du Centre d’études sur le Moyen-Orient de l’Université d’Oklahoma et auteur de Syria Comment, un blog très lu. « Les alaouites se sont installés dans les quartiers alaouites, en particulier à Damas ».

Le pays a assisté à une augmentation des violences à caractère religieux depuis le début du conflit, car la majorité sunnite est le pilier d’une opposition qui tente de renverser le régime du président Bachar al-Assad, issu de la minorité alaouite. Cette communauté - une branche du chiisme dont les membres viennent des zones montagneuses proches du littoral - tient l’essentiel des services de sécurité du régime.

Selon les analystes, il est difficile de déterminer dans quelle mesure les crimes de guerre et les violations des droits de l’homme, y compris les déplacements forcés, sont motivés par la religion. En général, les motivations sont politiques ou militaires. Mais selon la Commission d’enquête internationale indépendante sur la Syrie, le conflit prend un caractère de plus en plus religieux. Et la ségrégation entre sunnites et alaouites s’est accélérée après une série de massacres religieux.

Au début du mois de mai, les forces du régime ont été accusées d’avoir perpétré deux massacres qui ont fait plus de 200 morts à Banias, une ville à majorité sunnite située dans une région à majorité alaouite à l’ouest de la Syrie, et à Badia, un village sunnite situé non loin de là. Ces attaques rappellent d’autres massacres, ce qui renforce les soupçons selon lesquels le régime essaye de chasser les sunnites de la région pour préparer la création d’un État alaouite.

L’opposition a également été accusée d’être à l’origine de violences religieuses. Au début du mois de juin, des rebelles auraient tué au moins 30 personnes lors d’un raid sur le village chiite de Hatla, situé dans le gouvernorat de Deir-ez-Zor, brûlé des maisons et dénoncé les « chiens » et les « apostats » chiites.

Les deux camps disposent de positions au sein de leur communauté respective, a indiqué la Commission dans son dernier rapport, qui a été rendu public en juin. Ils ont également été accusés d’avoir déplacé de force des membres de la branche religieuse opposée des zones qu’ils contrôlent.

Plus de deux ans après le début du conflit, au moins 4,25 millions de personnes restent déplacées à l’intérieur du pays. Les raisons de leur fuite – qui vont de la violence au manque de services de base – sont souvent difficiles à déterminer.

Modar, l’étudiant, a indiqué que des résidents alaouites avaient quitté Yarmouk, car ils ne se sentaient pas en sécurité à cause des combats qui se déroulaient dans les environs.

« D’autres ont reçu des menaces après l’arrivée de l’ASL. Quelqu’un a frappé à leur porte ou a laissé un mot disant : Vous n’êtes plus les bienvenus ».

À Damas, les parents et les proches des chrétiens et des druzes, qui appartiennent à une branche de l’islam chiite incorporant des éléments du mysticisme et d’autres croyances, les ont encouragés à partir s’installer à Suweida, car ils seraient plus en sécurité parmi leurs « coreligionnaires » (certains ont refusé, par principe).

Mais les migrations ne sont pas toujours motivées par la religion.

« Il y a un contre-mouvement intéressant », selon M. Landis. Un grand nombre de sunnites ont fui les villes à majorité alaouite touchées par les violences, comme Lattaquié ou même Qadmous, située dans la montagne alaouite, ce qui s’est traduit par une nouvelle hétérogénéité dans certaines zones de la région alaouite.

« Cette image est en partie contradictoire », a-t-il dit. « Le nettoyage ethnique est pratiqué dans certaines zones, tandis qu’ailleurs il y a plus de mixité. Les gens ont peur les uns des autres, mais ils vivent ensemble ».

Pour le moment, a dit M. Landis, les alaouites continuent de louer leurs appartements aux sunnites déplacés dans les zones à majorité alaouite le long du littoral.

Mais la situation des sunnites risque de devenir précaire si les alaouites se sentent menacés. Ainsi, « Si les milices islamistes pénètrent dans cette zone, la situation risque de changer rapidement pour les [familles déplacées], car les [alaouites] les percevront comme une menace », a-t-il dit.

Crainte d’un « génocide »

D’après les résidents et les activistes des deux communautés, les alaouites, qui représentent environ 12 pour cent de la population, craignent de plus en plus d’éventuelles représailles. Le régime s’appuie en grande partie sur les escadrons de la mort ou chabiha, dont les membres appartiennent en majorité à la communauté alaouite. En décembre, le Conseiller spécial des Nations Unies pour la prévention du génocide, Adama Dieng, a dit qu’il existait un risque croissant que les communautés civiles, y compris les minorités alaouites et autres, perçues comme étant associées avec le Gouvernement, fassent l’objet d’être la cible de représailles à grande échelle.

« On craint un génocide », a dit Rami*, un étudiant alaouite originaire de la ville côtière de Banias aujourd’hui installé à Damas, et l’un des rares alaouites à soutenir l’opposition. En conséquence, les alaouites continuent de partir, a-t-il dit, et abandonnent même leurs bastions de la capitale. « Des milliers de familles ont quitté Mezze 86 pour rejoindre la côte. Mes parents sont partis eux aussi ».

Des habitants de Zarzour, un village à majorité sunnite du gouvernorat d’Idlib qui accueille une petite communauté chiite, ont dit à Human Rights Watch que leurs voisins chiites étaient partis, parce qu’ils craignaient les représailles des forces d’opposition. Selon eux, les chiites locaux avaient soutenu les forces gouvernementales.

Les unités de l’ASL et les troupes gouvernementales se battent pour prendre le contrôle de la plaine du Ghab, une zone située à l’ouest du pays et parsemée de villages sunnites et alaouites, entre la ville de Hama et le littoral. Les membres des deux communautés ont subi des déplacements dans la région, a dit Majid*, un activiste sunnite local. « Les sunnites s’en vont, car ils ont peur. Tous les partisans du régime sont armés maintenant et ils se battent aux côtés de l’armée ».

Selon les rapports des médias, la communauté alaouite s’est militarisée et le régime continue de recruter des combattants au sein de cette secte minoritaire.

« Lorsque les combats ont éclaté dans les environs de leurs villages, les hommes sont restés », a dit Majid, « mais, en général, ils envoient leur famille dans des zones plus sûres à l’ouest du pays ».

La hausse du nombre de meurtres et d’enlèvements à caractère religieux perpétrés en guise de représailles a entraîné le départ des résidents des régions hétérogènes.

« Maintenant les gens sont séparés les uns des autres », a dit Majid. « Nous allons malheureusement vers un conflit religieux ».

Elizabeth O’Bagy, une analyste politique de l’Institut pour l’étude de la guerre à Washington, s’est rendue à plusieurs reprises en Syrie. Selon elle, l’ampleur des déplacements pour motifs religieux reflète en général le niveau des combats dans chaque zone. Les principaux lieux, a-t-elle dit, sont les poches situées dans les environs d’Alep et de Ghab dans le gouvernorat de Hama, « où les déplacements pour motifs religieux sont systématiques … Les gens abandonnent les zones mixtes et se retrouvent ainsi isolés de leur propre communauté ».

Statu quo

Homs, ville dévastée par le siège de l’armée qui a débuté il y a un an, est l’une des zones les plus touchées par le conflit. Les relations entre les sunnites et les alaouites sont au point mort, ont indiqué les résidents.

« Autrefois, nous allions faire nos courses dans leurs districts », a dit un activiste sunnite local connu sous le nom d’Abu Emad. « Et j’avais des amies alaouites ».

Avant le début du conflit, la ville comptait quatre quartiers mixtes, a-t-il dit. Aujourd’hui, ils sont contrôlés par le gouvernement et placés sous l’étroite surveillance des chabiha. La majorité des sunnites ont quitté ces quartiers, soit parce qu’ils ont été expulsés de force, soit parce qu’ils avaient trop peur de rester, a-t-il dit. Ses propos ont été confirmés par d’autres personnes.

« Une ville mixte comme Homs a pour ainsi dire perdu sa capacité à normaliser les relations entre les différentes communautés », a dit Peter Harling, un analyste du Moyen-Orient de l’International Crisis Group (ICG). « La structure sociale de la ville a été détruite et il sera très difficile de réconcilier les différents groupes ».

Les travailleurs humanitaires et les analystes préviennent que ce type de ségrégation pourrait affecter la région pour les années à venir.

« Honnêtement, je ne pense pas que nous pourrons à nouveau vivre avec les alaouites », a dit Abu Emad. « Personnellement, je ne veux pas qu’ils restent en Syrie ».

Des motivations qui se chevauchent

Cependant, M. Harling et d’autres personnes mettent en garde contre le fait de surestimer l’ampleur des déplacements motivés par la religion, car les raisons sont multiples, la sécurité et l’accessibilité jouant en général un rôle plus important que l’appartenance religieuse.

Cependant, le caractère de plus en plus religieux des déplacements en Syrie rappelle les violences qui ont secoué l’Irak en 2006 et 2007 : les conflits religieux ont entraîné ce que d’aucuns ont qualifié de « nettoyage ethnique », les milices sunnites et chiites ont tué des milliers de membres de la communauté rivale et ont forcé des centaines de milliers de personnes à quitter leur domicile – ces violences ont encore des conséquences sur la démographie du pays.

Dimension régionale

La Syrie n’est pas encore dans cette situation, mais plus de 90 000 personnes ont trouvé la mort et le conflit a pris une dimension régionale, ce qui a contribué à aggraver la lutte de pouvoir entre les sunnites et les chiites, un sujet qui intéresse de plus en plus les pays voisins.

Si les combattants sunnites de tout le Moyen-Orient, qui ont souvent un passé islamiste, ont rejoint la Syrie pour combattre aux côtés des rebelles, les membres de la milice libanaise chiite du Hezbollah se battent aujourd’hui ouvertement aux côtés des forces du régime.

« La présence de combattants étrangers dans les deux camps contribue à la polarisation religieuse », a dit Mme. O’Bagy. « Malheureusement, je crains que la Syrie ne prenne le même chemin que l’Irak. Chaque fois que je viens en Syrie, la haine religieuse grandit ».

À Banias, qui a été le théâtre de deux massacres en mai, la crainte et la méfiance montent parmi les membres des deux communautés religieuses. Cette ville pleine de vie, où les communautés vivaient en harmonie, est aujourd’hui coupée en deux : les alaouites occupent la moitié nord, les sunnites la moitié sud, selon des sources alaouites et sunnites.

Les résidents et activistes sunnites disent qu’ils se sentent vulnérables dans la ville côtière, notamment depuis les massacres. La ville est gardée par des forces de sécurité et des chabiha bien armés, tandis que les rebelles sont quasiment absents.

« Nous avons peur d’eux. Ils vont probablement finir par nous tuer », a dit Rania*, une résidente sunnite de Banias, qui a récemment quitté la ville pour s’installer dans un pays voisin.

Mustafa Muhannad*, un activiste sunnite local, estime que 10 à 20 familles sunnites ont fui Banias depuis les massacres, car elles avaient peur d’assister à de nouveaux conflits religieux. Au même moment, il a vu les alaouites affluer dans la ville : des familles déplacées originaires d’autres régions et des combattants venus en renforcement.

« Ils sont en passe d’atteindre leur objectif », a-t-il dit, en parlant du gouvernement, « le déplacement de tous les sunnites de la ville ».

Cependant, selon Rami, l’étudiant alaouite, quelques milliers de déplacés musulmans sunnites se sont installés dans les districts alaouites de Banias, sa ville de résidence.

« Les relations entre les locaux et les déplacés ne sont pas bonnes », a-t-il dit. « Il y a beaucoup de méfiance, mais il n’y a pas eu d’agression ouverte pour l’instant ».

Mais même au cœur de leur bastion sur le littoral, la majorité des membres de cette branche religieuse se sentent menacés, dit Bassel, un résident alaouite.

« Beaucoup de gens envisagent d’émigrer en Europe ou au Liban, parce qu’ils ont peur de ce qui pourrait leur arriver si le régime est renversé ».

*nom d’emprunt

gk/ha/cb-mg/amz


De nombreuses informations sont disponibles sur la tournure religieuse prise par les violences en Syrie.

Le dernier rapport de la Commission d’enquête internationale indépendante sur la Syrie offre pour la première fois des informations sur le déplacement forcé des populations civiles. Son précédent rapport, rendu public en février, souligne un accroissement incontestable du sectarisme et une déclaration en date de mars évoque le ciblage des communautés chiites et alaouites, ainsi qu’une augmentation du nombre d’enlèvements liés à l’appartenance communautaire. 

Le rapport de l’International Crisis Group, bien qu’ancien, fournit une explication intéressante des causes du ressentiment et de la haine à l’égard des alaouites, et présente l’ensemble des facteurs qui alimentent la violence en Syrie. 

Dans ce rapport, Elizabeth O’Bagy de l’Institut pour l’étude sur la guerre soutient que le président syrien Bachar al-Assad tente d’exploiter la ligne de fracture religieuse et indique que les observateurs devraient veiller à ne pas donner une importance excessive à cet aspect. 

Sur son blog, le professeur agrégé Joshua Landis souligne que la création d’un État alaouite est peu probable (cette opinion est vivement contestée). 

Ce rapport sponsorisé par la fondation politique allemande Friedrich Ebert Stiftung s’intéresse tout particulièrement aux alaouites de la ville de Homs et identifie les raisons de leur soutien au gouvernement : les alaouites craignent pour leur vie et s’inquiètent des conditions socio-économiques, ils ne sont pas motivés par leur appartenance religieuse. 

Stratfor, une société spécialisée dans le renseignement géopolitique, a retracé la fuite des alaouites vers les zones côtières ; dans cet article, l’Organisation internationale pour la recherche stratégique (USAK) basée à Ankara, indique que « contrairement à la croyance populaire », les zones côtières dites alaouites accueillent une forte population sunnite. 

Pour finir, Human Rights Watch a recensé les attaques des sites religieux.