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Nouveau webdocumentaire IRIN : Tombouctou dans la tourmente

TIMBUKTU, 25 juin 2013 (IRIN) - Près de cinq mois après avoir été libérée des combattants islamistes par les troupes françaises, l’antique cité désertique de Tombouctou, comme presque tout le Nord-Mali, peine à se remettre des effets de ces neuf mois d’occupation et est aux prises avec des problèmes de sécurité et de développement plus endémiques.

Peu d’éléments essentiels au bon fonctionnement d’une ville — comme l’électricité, les combustibles, les banques, les marchés et les services publics de base tels qu’une mairie ou un tribunal — sont complètement rétablis.

D’autres problèmes moins visibles, mais tout aussi pernicieux perturbent Tombouctou, notamment la dégradation de la base même d’un tissu citoyen réputé depuis toujours pour son melting-pot culturel et ethnique en raison de la situation géographique de la ville, au carrefour du Sahara. Le Mali est également confronté à une crise chronique de la sécurité alimentaire régionale qui menace de catastrophe des millions d’habitants chaque fois que la pluie tombe.

IRIN aborde ces problèmes et bien d’autres dans son dernier webdocumentaire, Tombouctou dans la tourmente — Le Nord-Mali après l’occupation.

« Tombouctou est à nouveau libre, mais c’est une ville où l’économie est anéantie, une ville où il n’y a plus rien, où tout est perdu, à part l’espoir », a dit Hallé Ousmane, maire de la ville.

« Quatre-vingts pour cent des fonctionnaires sont absents. Même s’ils étaient là, leurs bureaux sont vides. Le matériel a disparu, il n’y a plus d’ordinateurs, plus rien, pas même une chaise. Il est impossible de travailler », a-t-il dit.

L’électricité à Tombouctou ne fonctionne que de 19 heures à minuit. Il n’y a pas de stations-services : l’essence est vendue dans des bouteilles récupérées, sur des étals en bord de route.

Début 2012, les séparatistes touaregs ont lancé une offensive dans le Nord et pris le contrôle d’une grande partie du pays. Après un coup d’État militaire en mars, les séparatistes ont été écartés par plusieurs mouvements islamistes (voir encadré) qui se sont installés dans des villes comme Tombouctou. De nombreux habitants, dont la plupart des fonctionnaires, ont alors fui.

Les occupants ont imposé leur propre interprétation du droit islamique, rejetée par les habitants soufis de Tombouctou. Les femmes devaient porter le voile, les hommes se faire pousser la barbe et les personnes de sexe opposé ne devaient pas se fréquenter en dehors du mariage. Les contrevenants étaient fouettés en public ou enfermés dans des cellules surpeuplées.

« Nous vivions dans la peur. Des hommes armés sillonnaient les rues. Personne ne savait ce qui allait se passer d’un jour à l’autre », a dit Seydou Baba Kounta, guide touristique professionnel.

MNLA - Mouvement national pour la libération de l’Azawad. Groupe touareg qui a lancé une offensive dans le Nord-Mali en janvier 2012, a déclaré unilatéralement
AQMI - Al-Qaida au Maghreb islamique. Présent dans le Nord-Mali depuis une dizaine d’années, ce mouvement forme des combattants islamistes et se livre à des activités de contrebande.
MUJAO - Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest. Groupuscule islamiste régional issu d’AQMI.
Ansar Dine - Mouvement islamiste malien formé en 2012 dont le nom signifie « défenseurs de la foi ». Il est dirigé par Iyad Ag Ghali.
MIA - Mouvement islamique de l’Azawad. Issu d’une scission d’Ansar Dine en 2013, ce groupe dit rejeter l’extrémisme et le terrorisme.
MAA - Mouvement arabe de l’Azawad. Ancien Front de libération nationale de l’Azawad, fondé en 2012 pour résister à la prise de contrôle de Tombouctou par le MNLA.
« Ils coupaient les mains et les pieds des gens. Les écoles étaient abandonnées [...] Chaque jour, des gens fuyaient la ville en camion, en bateau ou en 4x4 », a-t-il dit.

Selon Patrick David, analyste de la sécurité alimentaire régionale pour l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture, l’insécurité croissante au Nord-Mali a eu de multiples conséquences sur la population : perte ou vol de bétail, licenciements, hausse des prix et fermeture des marchés, entre autres.

« Les gens avaient beaucoup de mal à se procurer des produits alimentaires de base à cause des pénuries d’approvisionnement et des hausses de prix. La mortalité du bétail était supérieure à la normale. De nombreux éleveurs ont fui vers la Mauritanie. Même maintenant, les marchés aux bestiaux sont mal approvisionnés », a-t-il dit.

Dans le Nord-Mali, environ 1,3 million de personnes ont actuellement besoin d’une aide alimentaire d’urgence.

Tissu social déchiré

Lorsque les forces françaises ont chassé les islamistes de leurs bastions en janvier 2012, de nombreux habitants arabes et touaregs sont eux aussi partis, craignant d’être soupçonnés de liens avec les occupants et de subir des représailles.

« Nous avons observé un déchirement du tissu social dans des lieux comme Tombouctou. Les communautés arabes et touarègues ont quitté ces endroits. Une grande partie de l’économie reposait sur ces groupes avant la guerre [...] depuis des milliers d’années. Mais maintenant, ils sont absents, alors le moteur économique du Nord s’est en grande partie arrêté », a dit Fernando Arroyo, chef du Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies au Mali.

Pour Ousmane Maïga, revenu depuis peu à Tombouctou, « il revient maintenant au gouvernement d’instaurer la paix et de réconcilier les différentes communautés ».

C’est la Commission dialogue et réconciliation nouvellement formée qui sera chargée de cette tâche.

« Nous allons passer beaucoup de temps à écouter, écouter l’ensemble de la population », a récemment dit à IRIN son président, Mohamed Salia Sokona.

« Nombreux sont ceux qui pensent qu’il ne s’agit que d’une réconciliation entre le Nord et le Sud. En réalité, elle concerne tout le monde. [C’est une réconciliation] inter et intracommunautaire, entre le Nord et le Sud, mais également entre les différents habitants du Nord et entre les différents habitants du Sud », a-t-il dit.

« Il s’agit de l’ensemble du Mali, car la crise ne concerne pas seulement la rébellion dans le Nord. Il y a également eu une crise institutionnelle dans le Sud qui a engendré des divisions auxquelles il faut mettre un terme », a-t-il ajouté.

Comme l’a récemment signalé IRIN, la perspective de nouvelles élections fin juillet a divisé encore davantage la population.

La gravité et la complexité des difficultés relatives à la sécurité et à la gouvernance sont soulignées par l’actuel déploiement de la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations Unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA), mandatée pour protéger les civils, surveiller les atteintes aux droits de l’homme, créer les conditions indispensables à l’acheminement de l’aide humanitaire et au retour des personnes déplacées et contribuer à étendre l’autorité de l’État.


Si l’attention de la communauté internationale s’est concentrée ces derniers temps sur les activités des islamistes dans le Nord, de nombreux analystes pensent que le jihad et le terrorisme sont moins responsables de l’instabilité chronique au Mali que les défaillances en matière de gouvernance, la corruption et le narcotrafic international.

Trafic de cocaïne

Au milieu des années 2000, le Nord-Mali a commencé à devenir une étape clé dans le trafic de cocaïne entre l’Amérique du Sud et l’Europe, en raison de son isolement et de la faible présence de l’État. La contrebande d’autres produits comme les cigarettes n’était pas nouvelle dans la région, mais selon International Crisis Group (ICG), la cocaïne « a multiplié les enjeux financiers et fortement altéré les dynamiques économiques et politiques ».

« Les alliances présumées développées au fil des ans entre l’élite politique, les contrebandiers et les narcotrafiquants ont considérablement ébranlé la stabilité et le développement du pays », a dit l’analyste politique Imad Mesdoua.

L’une des principales inconnues au Mali et dans les États voisins reste cependant l’ampleur de la menace que posent encore les jihadistes dirigés depuis l’étranger.

Depuis la libération de Tombouctou et d’autres villes du Nord, les jihadistes ont organisé plusieurs attaques et attentats suicide dans le cadre de ce que le commandant de l’armée dans la région a décrit comme une « phase asymétrique de la guerre ».

Ce qu’attentent maintenant les habitants de Tombouctou, après tant de mois d’épreuves sous l’occupation, c’est le développement, a dit M. Kounta, le guide touristique.

« Depuis le départ des islamistes, rien n’a été fait. Nous ne ressentons pas la présence de l’État. L’État n’est pas là. J’implore le gouvernement de travailler dur pour que Tombouctou émerge de cette obscurité. »

am/cb/rz-ld/amz

Theme (s): Démocratie et gouvernance, Paix et sécurité, Réfugiés et déplacés,

[Cet article ne reflète pas nécessairement les vues des Nations Unies]

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