Une nuit dans le camp jordanien de Za’atari

Heba Aly
Rédactrice en chef

Il est 21 heures. L’entrée principale du camp de Za’atari est essentiellement éclairée par les gyrophares des véhicules de la gendarmerie jordanienne qui y sont garés – une faible garantie de sécurité pour les 120 000 habitants du camp. Certains d’entre eux ont par ailleurs indiqué que les policiers pénétraient rarement à l’intérieur du camp.

Je pourrais tout aussi bien être dans une ville animée. On entend de la musique provenant de haut-parleurs appartenant à des résidents ; des enfants poussent des cris de joie en jouant au football ; des amis et des proches se réunissent dans la tente de l’un ou de l’autre, bavardant jusque tard dans la nuit.

Je suis debout de l’autre côté d’une clôture qui sépare cette sorte de ville tentaculaire de ce que les travailleurs humanitaires appellent le « camp de base », qui accueille les bureaux des agences des Nations Unies et des organisations non gouvernementales (ONG), et je regarde ce qui se passe dans le camp comme s’il s’agissait d’un scénario.

Quelques jeunes réfugiés m’interpellent, me sortant de mon hébétude. Nous discutons à travers les barbelés jusqu’à ce qu’ils insistent pour que je les rejoigne dans leur tente pour une vraie conversation.

Il y a très peu de mobilier dans la tente, mais elle est propre et spacieuse. Elle est aussi éclairée – de manière inconstante – grâce à un enchevêtrement de fils illégalement raccordés au réseau électrique.

Tandis que nous nous assoyons les jambes croisées sur le sol – ils m’ont déjà offert du ‘labneh’ (un fromage fabriqué à partir de yogourt) et des olives, qu’ils ont rapportés avec eux de Syrie –, ils se plaignent des inégalités en ce qui concerne les abris attribués aux réfugiés. Le père me dit aussi que les réfugiés utilisent des papiers d’identité différents et parfois falsifiés pour obtenir davantage d’aide. Ceux qui ont de l’argent achètent des caravanes, tandis que ceux qui arrivent les mains vides se retrouvent dans les tentes où ils sont exposés à la chaleur, à la poussière, aux maladies respiratoires, aux incendies et aux vols.

« J’ai entendu dire qu’une famille au complet avait péri dans un incendie », raconte la mère. Sa voisine, une veuve, vient emprunter un balai. Le sien a disparu à la suite d’un vol survenu récemment dans sa tente. Elle s’est aussi fait prendre 5 000 livres syriennes (50 dollars), quatre couvertures et les maigres provisions qu’elle avait. D’autres réfugiés ont par la suite lancé des pierres sur sa tente pendant qu’elle dormait.

Désespoir

« Les relations entre Syriens sont très mauvaises », dit la mère, attribuant la situation au désespoir ambiant. « C’est chacun pour soi ici », ajoute son mari. « J’ai l’impression que je n’ai plus de valeur, comme si je n’étais plus un être humain. »

À 22 heures, l’équipe de nuit du Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) arrive d’Amman dans une fourgonnette, rejoignant les 45 employés de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), du Conseil norvégien pour les réfugiés (NRC) et de l’ONG Save the Children, qui disposent maintenant d’un système bien réglé pour accueillir les nouveaux arrivants.

Ce soir, ils sont 244.

Nombre d’entre eux ont passé plusieurs jours sur la route pour fuir la Syrie. Il y a parmi eux des femmes enceintes et des enfants malades. Ils ont été accueillis à la frontière par des soldats jordaniens qui les ont fait monter à bord de bus à destination du camp. Je les observe tandis qu’ils déchargent leurs valises. Certains d’entre eux ont l’air épuisé.

Une mère de cinq enfants porte son bébé en pleurs d’un bras et une valise de l’autre et tente de persuader ses autres enfants à moitié endormis de la suivre vers le bureau d’enregistrement. Elle semble sur le point de s’effondrer, mais elle ne demande de l’aide à personne.

Il y a cependant d’autres émotions en jeu, même si je n’arrive pas à mettre précisément le doigt dessus.

On sent le soulagement, l’allégresse même.

« Nous avons passé deux ans au milieu des combats et de la peur », dit un réfugié. « C’est la première fois qu’on peut respirer vraiment librement. »

Mais il y a aussi de la tristesse. Ou plutôt de la culpabilité.

Une jeune femme de 19 ans berce son nouveau-né emmailloté dans une couverture. Elle a parcouru toute la distance depuis Alep – situé à 500 kilomètres au nord – avec son bébé, qui a à peine quelques jours, dormant chaque soir dans un village différent. Son mari, qui a fui en Jordanie avant elle, n’a pas encore vu sa fille.

La jeune femme est calme et inexpressive. Lorsque je lui demande comment elle se sent après ce long voyage, elle sourit et dit qu’elle est soulagée d’être en Jordanie. Son sourire s’efface cependant rapidement lorsqu’elle se remémore ceux qui sont restés derrière.

D’autres parlent de leur voyage avec une sorte de nonchalance. Certains d’entre eux ont pourtant dû éviter des tirs d’artillerie et traverser à pied des rivières. Sont-ils devenus insensibles ? Sont-ils en déni ou en choc ?

Je m’assois à l’extérieur du bureau d’enregistrement du HCR et je discute avec chacun des réfugiés pendant qu’ils attendent leur tour. Un vieil homme me met en garde contre le risque d’ouvrir une boîte de Pandore, puis s’éloigne. De nombreux réfugiés semblent cependant avoir envie de partager leur vécu. L’un après l’autre, ils me racontent des histoires terribles pendant que je prends des notes.

« Nous avons, ensemble, vécu suffisamment de choses pour remplir plusieurs carnets de notes », dit un homme.

Ce que j’ai vu… Je ne vais jamais l’oublier

Rapidement toutefois, l’avertissement du vieil homme se révèle juste.

Un homme vêtu d’une robe blanche traditionnelle éclate en sanglots en se remémorant les corps calcinés de deux de ses cousins. Les cadavres sont restés dans une flaque d’eau dans une rue d’un village rural de la périphérie d’Alep pendant sept jours avant que les proches ne se décident à traverser un poste de contrôle et à risquer la mort pour les récupérer.

L’homme a lui-même creusé les tombes de ses cousins.

« Ce que j’ai vu, ce que j’ai vécu, je ne vais jamais l’oublier », dit-il, son visage brûlé par le soleil tordu par l’émotion. « Il y a des limites à ce qu’une personne peut supporter. »

Vers 1 h 30, les derniers réfugiés sont enregistrés et je retourne à l’extérieur. Quatre grands bâtiments préfabriqués ont été installés pour accommoder ceux qui ont besoin d’un endroit où dormir en attendant de recevoir leur tente le lendemain. Ils sont allongés comme des âmes perdues sur le béton gris et froid, exposés aux courants d’air frais qui entrent par les fenêtres – un réveil brutal à la réalité de la vie dans le camp.

Un homme me prend pour une travailleuse humanitaire et me demande d’autres couvertures pour son petit-fils. Ils sont cinq et n’ont que trois couvertures, dit-il. Je n’en ai pas, mais je lui offre mon manteau. Honteux, il refuse poliment et m’assure qu’ils se débrouilleront.

Au petit matin, je me sens perdue dans les histoires des réfugiés, émotionnellement confuse et bouleversée.

Je n’arrive pas à imaginer comment ils parviennent à supporter les pressions de ce long et épuisant voyage et les procédures fastidieuses auxquelles ils doivent se soumettre à l’arrivée : l’enregistrement officiel auprès du gouvernement, le formulaire rose, la vaccination des enfants, la trousse d’accueil, la carte de rationnement, le bon pour la tente, les couvertures, les matelas de sol et les questions, toujours des questions.

Une foule chahuteuse est rassemblée près de l’étroite ouverture dans la clôture barbelée qui sépare la zone d’enregistrement du camp. Les nouveaux arrivants se frayent un chemin à travers la masse, traînant leurs possessions et pénétrant dans une nouvelle phase de difficultés, un autre monde inconnu.

« Ça fait mal de penser : comment ça nous est arrivé à nous ? » me dit une femme âgée. Quand je lui parle de la force que j’ai observée chez les réfugiés, elle me répond :

« C’est ‘mange ou soit mangé’. On a le choix d’être le loup ou le mouton. »

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