L’égalité sur le devant de la scène

En comparant les différentes manières de réduire les risques de catastrophes dans les pays en voie de développement, les responsables humanitaires s’intéressent de plus en plus à la façon de cibler les inégalités qui rendent certaines communautés plus vulnérables que d’autres.

Ces inégalités se sont retrouvées sous les projecteurs à l’occasion de la récente Plateforme mondiale pour la réduction des risques de catastrophes à Genève, une réunion qui portait sur la suite du Cadre d’action de Hyogo (CAH), le plan mondial visant à mieux préparer la planète aux catastrophes naturelles qui doit s’achever en 2015. Le nouveau plan d’action, le Cadre d’action de Hyogo 2 (CAH2), est toujours en cours de réalisation, et les solutions examinées pour combattre l’inégalité et la discrimination se retrouvent au centre du débat.

Pour « de plus en plus » d’ONG (organisations non gouvernementales) et d’agences des Nations Unies, la lutte contre « les causes communes - la discrimination (exclusion sociale) sous toutes ses formes (religion, caste, ethnicité, nationalité, genre, âge, etc.) - et l’inégalité de l’accès à de nombreux types de ressources, notamment l’accaparement de terres » doit devenir le principal enjeu de l’agenda de développement post-2015, a expliqué Ben Wisner, spécialiste des catastrophes naturelles, dans un courriel adressé à IRIN.

Mais Tom Mitchell, dirigeant du programme sur le changement climatique à l’Institut de développement d’outre-mer (Overseas Development Institute, ODI) au Royaume-Uni affirme que la lutte contre les inégalités n’est pas une nouvelle approche ; elle faisait déjà partie des débats du CAH en 2004. Selon lui, le fait que la question soit toujours d’actualité témoigne de l’échec des stratégies de développement, telles que les Objectifs du Millénaire pour le développement (OMD), à éradiquer ces inégalités.

« De nouveau à l’ordre du jour »

Les ONG comme Oxfam et ActionAid, qui plaident pour que ces problèmes occupent le devant de la scène, ont de nouveau abordé le sujet à l’occasion de la Plateforme mondiale.

« La vulnérabilité au changement climatique, aux catastrophes naturelles, à l’insécurité, est plus importante dans les pays où les inégalités de revenus sont davantage présentes », a déclaré à IRIN Debbie Hillier, conseillère en politiques humanitaires auprès d’Oxfam. Les communautés les plus pauvres vivent souvent dans des endroits dangereux tels que les berges d’un cours d’eau, à l’intérieur d’habitations construites dans des matériaux de mauvaise qualité. Elles ne sont pas assurées en cas de perte.

Le Réseau mondial d’organisations de la société civile pour la réduction des risques de catastrophe (Global Network of Civil Society Organisations for Disaster Reduction, GNDR), dans son enquête « Vues du front 2013 » (Views from the Frontline 2013), a déclaré que 57 pour cent des personnes interrogées avaient indiqué une aggravation des pertes causées par les catastrophes. Parmi les groupes les plus pauvres, 68 pour cent des personnes ont fait état de pertes plus importantes.

« Il y a un mouvement qui prend vraiment de l’ampleur sur la question de l’inégalité », a déclaré Mme Hillier. En plus d’éradiquer la pauvreté, dit-elle, les responsables humanitaires veulent aussi « combattre la richesse excessive… [qui] renforce les systèmes, la dynamique du pouvoir et les institutions qui maintiennent les gens dans la pauvreté ».

« Il faut revenir à l’essentiel et créer des conditions, en particulier pour [les] pauvres et les exclus, propices à la réclamation et à l’application des droits de l’homme »

Le coup de projecteur sur l’inégalité « nous fait repenser tous les domaines ; la résilience, la protection sociale et le changement climatique », a-t-elle ajouté. « Cela commence à faire son chemin dans les débats sur le CAH2 ».

Harjeet Singh, coordinateur international pour la RRC et l’adaptation au changement climatique (ACC) à ActionAid a déclaré « Toutes les agences des Nations Unies s’accordent à dire que modifier légèrement le système et les politiques n’est plus d’aucune utilité. Il faut revenir à l’essentiel et créer des conditions, en particulier pour [les] pauvres et les exclus, propices à la réclamation et à l’application des droits de l’homme ».

Mais la Plateforme mondiale « n’a pas su » promouvoir la RRC en tant que droit. « Si nous ne nous attaquons pas à l’inégalité et l’injustice d’un pouvoir qui créé des inégalités et rend les gens plus vulnérables, nous ne pouvons pas durablement gérer l’impact des catastrophes, du changement climatique et de l’insécurité », a déclaré M. Singh.

Kevin Watkins, l’ancien directeur du Rapport mondial sur le développement humain du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), insiste sur l’importance des objectifs de développement à l’issue des OMD en 2015. Il a déclaré dans un discours récent : « Aujourd’hui, l’inégalité est de nouveau à l’ordre du jour ».

Les experts des droits de l’homme des Nations Unies ont également réclamé un objectif de développement transversal d’élimination des inégalités, dans une déclaration récente.

Le groupe d’experts de haut niveau (HLP) qui travaille sur l’agenda de développement post-2015 vient de publier un rapport assorti d’une liste de recommandations.

Coup de projecteur sur le risque

Les experts et les défenseurs à la Plateforme mondiale ont également réclamé l’intégration de la RRC dans l’agenda de développement. La notion de risque était absente des OMD selon M. Mitchell et Mme Hillier. La RRC était présente dans la première version du rapport du HLP, explique M. Mitchell, mais n’y figurait plus dans la version suivante.

« Les risques causés notamment par le changement climatique, les catastrophes naturelles et l’insécurité doivent être combinés », a déclaré Mme Hillier.

Selon M. Wisner, « le prochain ensemble de directives de RRC (ce qui est appelé le CAH2) doit être coordonné ou même intégré avec les OMD refondus, les ODD [Objectifs de développement durable], les initiatives d’ACC (adaptation au changement climatique) et le soutien à la gestion efficace des conflits ».

Gestion des données

Le GNDR déclare que « le CAH doit changer de modèle pour ramener la résilience communautaire au centre du projet ». Le GNDR insiste sur la nécessité d’établir une « approche ascendante ». Il préconise aussi l’établissement d’une base de données nationale pour recenser les dégâts et les pertes, ainsi que les capacités et les ressources communautaires. Pourtant, d’après M. Mitchell de l’ODI, le recensement des pertes est incomplet pour le moment, Il n’existe pas de consensus mondial sur la définition d’une catastrophe ou sur le type de perte qui doit être comptabilisé.

Cela impliquerait de trouver un moyen de faire la distinction entre une catastrophe naturelle, c’est-à-dire un évènement auquel « les autorités locales ne peuvent pas faire face », et « une accumulation d’évènements à l’impact limité [comme] un sous-sol inondé », a déclaré Debby Guha-Sapir, la directrice du Centre de recherche sur l’épidémiologie des catastrophes (CRED). Ainsi, elle déclare, « une série d’accidents de la route mineurs additionnés n’équivaut pas à une catastrophe routière de grande ampleur, tout comme un certain nombre de maladies n’est pas comparable à une épidémie ».

M. Singh d’ActionAid indique que qualifier un évènement de « catastrophe » continue d’être un « exercice politique dans la plupart des pays. L’utilisation de données et de méthodes comptables varie d’un pays à l’autre. D’un côté, les pays en voie de développement ont dû mal à évaluer les pertes directes et indirectes, notamment à cause des risques considérables provoqués par les « catastrophes quotidiennes ». Nous sommes désormais en train d’examiner la manière d’évaluer et de résoudre le problème des pertes (et des dommages) non économiques causés par les effets du changement climatique.

M. Mitchell de l’ODI affirme qu’il est urgent de résoudre ce problème.

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