Échapper à la famine en Somalie

Plus d’un million de Somaliens souffrent actuellement d’insécurité alimentaire, selon un rapport de mai du Réseau de systèmes d’alerte précoce contre la famine (FEWSNET). Ce chiffre représente une baisse significative en comparaison des 3,7 millions de personnes qui souffraient d’insécurité alimentaire au milieu de l’année 2011.

Cette amélioration a été attribuée aux bonnes pluies « Gu » dont bénéficie le pays actuellement et qui s’étendent généralement de mars à juin, et aux importantes précipitations « Deyr » d’octobre à novembre 2012. En 2011, les sécheresses successives et les faibles précipitations avaient provoqué une famine.

D’après une étude publiée le 2 mai, commandée par l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), l’Unité d’analyse de la sécurité alimentaire et de la nutrition (Food Security and Nutrition Analysis Unit, FSNAU) et FEWSNET, la famine a causé un excédent de 258 000 décès par rapport au taux de mortalité normal.

La plupart des décès ont été enregistrés dans les régions de Banaadir, Bay et Shabeellaha Hoose, où 4,6 pour cent de l’ensemble de la population aurait succombé. Dans la région de Shabeellaha Hoose, cette étude a constaté un taux de mortalité d’au moins 9 pour cent tout âge confondu et de 17,6 pour cent chez les enfants de moins de cinq ans entre octobre 2010 et avril 2012.

« Force est de constater que la réponse humanitaire à la famine a surtout été tardive et insuffisante, et que l’accès limité à la majorité de la population concernée, du fait d’une insécurité généralisée et des restrictions imposées à plusieurs organisations humanitaires présentes sur le terrain, a constitué un obstacle majeur », a signalé l’étude.

Les travailleurs humanitaires sont soucieux d’éviter un retour de la famine, considérée par beaucoup comme une catastrophe causée en grande partie « par l’homme ». Dans ce rapport, IRIN a interrogé des spécialistes et des analystes somaliens pour savoir si les conditions à l’origine de la famine sont encore présentes et si une autre famine est possible en Somalie.

Les spécialistes interrogés étaient : Abdihakim Ainte, spécialiste de la Somalie ; Abdirahman Hosh Jibril, membre de la commission des droits de l’homme et des affaires humanitaires du parlement somalien ; Abdullahi Jimale, président de l’agence nationale de gestion des catastrophes nationales ; Olivia Maehler, gestionnaire de liaison des opérations pour Save the Children en Somalie et au Somaliland ; Alun McDonald, conseiller aux médias et à la communication pour l’Afrique de l’Est, l’Afrique centrale et la Corne de l’Afrique ; et Daniel Molla, conseiller technique en chef de la FSNAU.

Quelles ont été les principales leçons tirées de la famine en Somalie ?

Daniel Molla : La FSNAU et FEWSNET [ont lancé] suffisamment d’alertes et d’analyses précoces concrètes avant que la famine ne soit déclarée en juillet 2011. Cependant, malgré toutes les informations disponibles, elles n’ont pas débouché sur [une] réponse appropriée et opportune de la part de la communauté humanitaire et des bailleurs de fonds […] Il faudrait mener des enquêtes sur la nutrition et la mortalité en dehors du calendrier habituel, dès que les alertes précoces indiquent une détérioration de la sécurité alimentaire, afin de pouvoir évaluer la situation et recommander des interventions appropriées dans un délai raisonnable.

Olivia Maelher : À mon avis, parmi les leçons tirées de cette expérience, [il faut compter] la nécessité de maintenir un programme rigoureux visant à répondre aux besoins humanitaires en temps normal, de manière à pouvoir le renforcer [en cas d’urgence]. C’est là où nos contributions humanitaires étaient déjà importantes que nous avons été le plus rapides pour effectuer ce renforcement. De plus, les programmes de transfert d’espèces se sont révélés très concluants et ont dynamisé les marchés plutôt que de les déstabiliser. Enfin, il est nécessaire de faire évoluer le financement humanitaire vers un plan de financement pluriannuel afin de permettre le renforcement de la résilience.

À long terme, la clé pour éviter des crises alimentaires comme celle-ci réside dans la résilience des communautés, et les gouvernements nationaux ont un rôle essentiel à jouer. Au-delà de l’aide, la politique gouvernementale, l’expérience et, de façon cruciale, l’investissement sont indispensables au renforcement de la résilience de la population puisqu’ils réduisent les risques de catastrophes et permettent de protéger, développer et diversifier les moyens d’existence.

Alun McDonald : La principale leçon à tirer est que le délai de réponse est essentiel, et que des actions rapides permettent de sauver des vies. La réponse humanitaire a non seulement sauvé de nombreuses vies et aidé des millions de personnes en leur offrant de la nourriture, de l’eau, des médicaments, etc., mais elle a également permis aux agriculteurs et aux éleveurs de renforcer leurs moyens de subsistance et de subvenir aux besoins de leur famille. Toutefois, la réponse est finalement arrivée trop tard pour bon nombre de personnes.

Abdihakim Ainte : Il est essentiel de réaliser que [l’]absence de coordination des secours d’urgence de la [communauté] internationale [a aggravé] l’ampleur de la famine, mais il faut également retenir le manque de préparation du gouvernement somalien et des organisations locales. Nous avons aussi appris que le rôle de [la] diaspora somalienne a été crucial dans l’atténuation de la famine.

La famine aurait-elle pu être évitée ?

M. Molla : Il est difficile d’affirmer que la famine aurait pu être totalement évitée, mais son ampleur et sa gravité auraient sans aucun doute pu être atténuées grâce à [une] réponse ferme et rapide aux alertes précoces […]

M. Ainte : [La famine] est survenue à [un] moment critique où la plupart des régions touchées [étaient] sous le contrôle d’Al-Shabaab, [un groupe d’insurgés qui avait] interdit la présence d’organisations humanitaires […] Cette hostilité a considérablement aggravé l’intensité de la sécheresse. Sous cet angle, [la famine] aurait pu être évitée, et nous pouvons affirmer qu’il s’agit d’[une] catastrophe causée « par l’homme ».

Qu’est-ce qui n’a pas fonctionné ?

M. Molla : La [famine] de 2011 [a été] précipitée par la conjonction de plusieurs facteurs, à savoir une sécheresse terrible et les récoltes insuffisantes que celle-ci a entraînées durant deux saisons, un pouvoir d’achat faible pour les personnes pauvres, des prix des denrées alimentaires élevés et une assistance humanitaire réduite du fait de l’insécurité et de financements insuffisants ; le tout dans un contexte où la population était déjà affaiblie et dont la résilience avait été mise à mal par une exposition répétée à des chocs fréquents et par la persistance de taux élevés de malnutrition aigüe. Tout cela a donné lieu à une surmortalité généralisée.

M. McDonald : Ni les gouvernements, ni les organisations humanitaires, ni les donateurs ne sont parvenus à agir rapidement… Ils ont fait preuve de réticence à agir et engager des ressources avant que l’ampleur de la crise ne soit connue, mais alors [il était] déjà trop tard. De nombreux gouvernements ne renforcent pas leur réponse tant que la crise n’est pas médiatisée, mais cette médiatisation n’intervient que lorsque la population est déjà en train de mourir […] Il était aussi très difficile pour les organisations humanitaires d’intervenir de manière efficace en Somalie. Après des années de conflit, le pays était devenu un des endroits les plus dangereux et difficiles de la planète pour travailler […] Nous pouvons tirer de nombreux enseignements sur les meilleures façons de travailler et d’apporter de l’aide dans un tel environnement. Toutes nos activités en Somalie sont réalisées avec nos partenaires locaux, qui bénéficient souvent d’un meilleur accès que les organisations internationales.

M. Ainte : La répon[se] tardive de la communauté internationale et le blocus imposé par Al-Shabaab [aux] organisations humanitaires, voilà ce qui n’a pas fonctionné. Si Al-Shabaab est éliminé et si la communauté internationale continue de renforcer un système d’alerte précoce pour permettre au gouvernement somalien et aux organisations locales de prévoir les sécheresses, les risques d’une nouvelle [famine] [sont] très faibles.

Une nouvelle famine est-elle possible en Somalie ?

« La majorité de la population rurale et déplacée de Somalie reste extrêmement fragile. La résilience de ces personnes est affaiblie du fait de leur exposition répétée et fréquente aux chocs. Dans de telles conditions, le risque de nouvelles famines ne pourra être écarté que si une assistance humanitaire soutenue à court terme et une assistance au développement à long terme sont fournies »

M. Molla : La majorité de la population rurale et déplacée de Somalie reste extrêmement fragile. La résilience de ces personnes est affaiblie du fait de leur exposition répétée et fréquente aux chocs. Dans de telles conditions, le risque de nouvelles famines ne pourra être écarté que si une assistance humanitaire soutenue à court terme et une assistance au développement à long terme sont fournies [... Pour autant], les circonstances à l’origine de la famine ont changé. Alors que l’insécurité reste un défi pour l’accès de l’aide humanitaire, le prix des denrées alimentaires a considérablement chuté, et les modalités d’échange et le pouvoir d’achat de la population [sont] plus stables aujourd’hui. En 2012, les pluies « Deyr » ont été abondantes et la saison « Gu » en cours se déroule normalement et devrait se solder par des récolte[s] supérieures à la moyenne, ainsi que par de bons pâturages et de bonnes conditions d’abreuvement pour le bétail.

Mme Maehler : Au vu de la vulnérabilité des communautés face aux chocs saisonniers, une détérioration de leur situation est à prévoir, à moins de poursuivre notre intervention et de renforcer leur résilience. Nous progressons dans ce sens, mais les financements humanitaires s’amenuisent […] Cela pourrait engendrer des conséquences potentiellement dévastatrices sur le […] destin de milliers de familles en Somalie.

M. McDonald : Les sécheresses, les crises alimentaires et les pluies insuffisantes ne vont certainement pas disparaître en Somalie, ni dans le reste de la région. Mais les sécheresses sont des phénomènes naturels, tandis que les famines sont causées par les hommes. [Par exemple], le Kenya a également connu une grande sécheresse au même moment, mais les pertes humaines n’ont pas été aussi phénoménales. En Somalie, cette tragédie peut s’expliquer par un ensemble de facteurs tels que la sécheresse, le conflit, l’accès humanitaire limité, la réponse tardive, les prix des denrées alimentaires élevés et le manque d’efficacité du gouvernement. Si ces problèmes ne sont pas résolus, la Somalie pourrait connaître une nouvelle famine. Ce pays [a été le théâtre de] la première famine du XXIe siècle et nous devons faire en sorte que ce soit la dernière.

Quelle est la marche à suivre ?

M. Molla : La résolution du conflit actuel en Somalie est une condition préalable pour répondre au problème de l’insécurité alimentaire et éviter la famine de manière cohérente et durable. Au cours de la période précédant la famine de 2011, l’insécurité [avait eu] une incidence négative sur l’évaluation et le suivi de la sécurité alimentaire et de la situation nutritionnelle, ainsi que sur la réponse humanitaire dans plusieurs régions de la Somalie. Aujourd’hui, certaines régions au sud et au centre du pays restent inaccessibles en raison de l’insécurité.

M. McDonald : Nous devons examiner d’autres moyens plus innovants pour fournir de l’aide et utiliser les nouvelles technologies, comme un de nos partenaires qui a s’est servis des SMS et des téléphones portables pour envoyer des messages de prévention contre le choléra aux personnes vivant dans des zones en proie à l’insécurité. Dans certaines régions, la nourriture était disponible, mais les prix étaient si élevés que la population n’avait pas les moyens d’acheter de quoi se nourrir. Nous devons donc trouver des solutions alternatives pour apporter notre aide, comme proposer des paiements en espèces plutôt qu’une aide alimentaire […] Nous devons aussi garantir de meilleurs liens entre nos activités humanitaires à court terme et nos activités de développement à long terme.

M. Ainte : Trois initiatives devraient être mises en œuvre. Tout d’abord, il est primordial de mettre en place un système d’alerte [précoce]. Ensuite, il faut absolument renforcer les capacités locales, y compris les organisation[s] de la société civile. Enfin, un engagement et un partenariat continus avec [le] gouvernement somalien et les organisation[s] locale[s] sont indispensables.

La Somalie est-elle prête à répondre à une autre urgence en matière de sécurité alimentaire ?

M. Ainte : [Le] gouvernement a [fixé] une liste de priorités dans laquelle la sécurité figure à la première place. D’une certaine façon, malgré l’appui et l’attention de la communauté internationale à son égard, le gouvernement actuel est mieux placé et équip[é] pour répondre aux futures catastrophes.

M. Jimale : Je pense que la Somalie sera en mesure de répondre à une sécheresse comme celle de 2011 si la capacité du gouvernement à proposer des services est consolidée et si [la] communauté internationale agit dans un délai convenable.

M. Jibril : Le gouvernement doit encore proposer des services dans les villes libérées [desquelles Al-Shabaab a été chassé] et de nombreuses régions sont toujours entre les mains d’Al-Shabaab. Il serait donc difficile de réagir en cas de sécheresse.

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