Comment acheminer des kits d’aide médicale à Alep

L’acheminement de fournitures humanitaires dans les zones de conflit comme la Syrie n’est pas un mince exploit. Il faut souvent négocier avec les belligérants, braver l’insécurité ambiante, faire face à des retards répétés et relever des défis logistiques.

Mais les travailleurs humanitaires peuvent y parvenir. Le mois dernier, 54 tonnes de fournitures médicales sont arrivées à Alep, la plus grande ville de Syrie. Les citadins qui vivent près des lignes de front, à qui ces fournitures étaient destinées, en avaient le plus grand besoin.

« Plus de 60 pour cent des hôpitaux [d’Alep] sont hors service. Nombre d’entre eux se trouvent sur le front et sont utilisés par le personnel armé », a dit Fares Kady, coordinateur médical pour le Croissant-Rouge arabe syrien (CRAS) et interlocuteur pour l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) à Alep.

IRIN a suivi les différentes étapes de l’acheminement des fournitures, de l’appel téléphonique d’un responsable de l’OMS basé en Suisse à leur arrivée auprès des médecins, le 13 avril, dans un pays dévasté par les combats.

Suisse

Olexander Babanin est responsable de l’approvisionnement au sein de l’équipe de soutien d’urgence (Crises Support team) de l’OMS à Genève. En octobre 2012, il a appelé une entreprise de fournitures médicales située aux Pays-Bas pour commander des kits médicaux afin de réapprovisionner le dépôt de réponse humanitaire des Nations Unies (UNHRD) à Dubaï.

« Souvent, au début de la chaîne d’approvisionnement logistique, on ne sait pas exactement où finira l’aide médicale », a dit M. Babanin à IRIN.

« Tout dépend de la demande et de la disponibilité. Mon boulot est de m’assurer que les entrepôts sont pleins, mais jamais trop pleins. »

Le réseau logistique humanitaire international prévoit le prépositionnement de stocks d’urgence dans des endroits-clés de la planète pour permettre une mobilisation rapide.

Les kits médicaux comme ceux qui ont été livrés à Alep sont des paquets de médicaments et d’équipements médicaux standardisés conçus pour servir dans une multitude de régions et de situations.

Le kit sanitaire d’urgence interagence (Interagency Emergency Health Kit, IEHK) est composé de quelque 90 types de médicaments et de 90 fournitures et équipements médicaux emballés dans 44 boîtes.

Chaque kit pèse un peu plus d’une tonne et son contenu permet de répondre aux besoins médicaux de 10 000 personnes pendant trois mois.

L’OMS est responsable de la coordination internationale en matière de santé au sein du système des Nations Unies. Tous les cinq ans, un comité interagence composé de pharmaciens et de personnel technique appartenant à différentes organisations humanitaires décide quels médicaments essentiels et quelles fournitures médicales seront inclus dans le kit.

L’objectif est de répondre aux besoins de santé prioritaires d’une population déplacée qui n’a pas accès à des installations médicales ou d’une population dont les installations médicales sont désorganisées.

Pays-Bas

À la fin 2012, des employés de Medical Export Group (MEG), une entreprise commerciale basée à Gorinchem, dans l’ouest des Pays-Bas, ont placé des médicaments, des aiguilles spinales, des équipements chirurgicaux et d’autres items dans des boîtes étiquetées.

Comme M. Babanin, de l’OMS, les employés de MEG ne connaissent pas la destination finale des paquets. L’entreprise se spécialise dans la fourniture internationale de kits médicaux aux organisations humanitaires.

Les kits ont été chargés à bord d’un navire dans le port de Rotterdam, 40 kilomètres plus loin, pour être livrés à Dubaï, aux Émirats arabes unis (EAU).

Émirats arabes unis

En janvier, la dernière livraison est arrivée à Dubaï, où se trouve le dépôt de réponse humanitaire des Nations Unies (UNHRD) pour le Moyen-Orient. Ce dépôt est géré par le Programme alimentaire mondial (PAM), qui, en plus de fournir de l’aide alimentaire, offre un soutien logistique à plusieurs autres agences des Nations Unies.

Nevien Attalla est pharmacienne auprès du dépôt de Dubaï et a contribué à l’acheminement de l’aide médicale de l’OMS pour la seconde partie du voyage.

« La demande nous arrive par la messagerie du service à la clientèle du dépôt. Pour être en mesure d’apporter notre soutien aux réponses d’urgence, nous gérons les fournitures de façon à pouvoir les déployer en l’espace de 24 à 48 heures », a dit Mme Attalla à IRIN.

Pour cette livraison en particulier, Mme Attalla a dû demander des autorisations aux ministères des Affaires étrangères et de la Santé des EAU et à l’unité des narcotiques et des produits chimiques précurseurs (Narcotic & Precursor Chemical Unit) dans la capitale, Abou Dhabi.

Elle a également dû obtenir des lettres de soutien du PAM pour chaque passage de frontière. Dès que la livraison est dédouanée, les marchandises sont emballées afin d’être transportées par camion jusqu’en Syrie.

L’aide médicale est stockée dans les 22 500 mètres carrés d’espace de stockage couvert du dépôt de Dubaï, qui est situé dans une zone désertique loin des gratte-ciel du centre-ville.

Les entrepôts, qui font partie de la Cité humanitaire internationale de Dubaï, sont situés près du port de Jebel Ali, le plus grand port artificiel au monde, et près de l’aéroport Dubai World Central-Al Maktoum.

La chaleur est souvent intolérable à cet endroit, mais la température à l’intérieur des entrepôts demeure généralement fraîche.

« Nous disposons de 5 000 mètres carrés d’espace de stockage où la température est maintenue entre 18 et 25 degrés Celsius. Nous avons également une chambre froide pour assurer le maintien de la chaîne du froid pour les produits pharmaceutiques qui l’exigent », a dit à IRIN Doris Mauron Klopfenstein, qui travaille dans le domaine de la logistique pour UNHRD.

Syrie

Pour la dernière partie du voyage – la plus difficile –, les fournitures sont chargées à bord d’une demi-douzaine de camions conduits par des chauffeurs syriens, comme l’exige le gouvernement syrien.

Les deux années de conflit en Syrie ont gravement perturbé le système de santé. Les 54 tonnes de matériel et de médicaments essentiels (52 kits) livrés en Syrie permettent de couvrir les besoins d’urgence d’une population d’environ un demi-million de personnes pendant trois mois, ce qui en fait une cible potentiellement tentante pour les groupes armés.

Depuis le début du conflit, le PAM a rapporté plus de 20 attaques contre des entrepôts, des camions et des voitures en Syrie.

Les chauffeurs de camion embauchés par un sous-traitant du PAM partent de Dubaï et se rendent en Syrie en passant par l’Arabie Saoudite et la Jordanie.

« Le convoi est resté coincé plusieurs jours à la frontière Jordanie-Syrie en raison de combats intenses entre Damas et le gouvernorat de Dera’a », a dit Elizabeth Hoff, qui dirige le bureau de l’OMS à Damas.

Pour se rendre dans la capitale, les camions doivent traverser des zones dont le contrôle passe régulièrement des rebelles au gouvernement et inversement, et ils sont fréquemment retenus aux postes de contrôle. Le transport par camion demeure cependant la meilleure option en raison des fermetures fréquentes de l’aéroport de Damas et de la longueur de la route maritime.

Le 27 mars, les camions sont finalement arrivés à l’entrepôt du PAM à Alkisweh, une banlieue rurale de Damas. L’OMS et le CRAS ont évalué le matériel reçu et l’ont ensuite envoyé à Alep, à 360 kilomètres plus au nord.

« Il faut normalement quatre heures pour faire ce trajet [Damas-Alep]. Aujourd’hui toutefois, cette route est très importante pour tous les belligérants. La cargaison est passée par une soixantaine de postes de contrôle et le voyage a pris 11 heures », Fares Kady, coordinateur médical pour le Croissant-Rouge arabe syrien (CRAS) à Alep

L’OMS distribue 70 pour cent de ces fournitures par l’intermédiaire des ministères syriens de la Santé et de l’Éducation supérieure, et 30 pour cent par l’intermédiaire des ONG.

« Les besoins ne cessent d’augmenter à Alep. Le système de santé est affaibli par le manque de médicaments et d’instruments médicaux, en particulier pour traiter les maladies chroniques, et par les difficultés d’accès [géographiques, sociales, économiques et sécuritaires], ce qui rend le dilemme syrien encore plus complexe », a dit M. Kady.

Environ six millions de personnes vivent dans le gouvernorat d’Alep. Depuis le début du conflit toutefois, 1,5 million de personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays (PDIP) sont venues chercher refuge dans la ville.

« Il faut normalement quatre heures pour faire ce trajet [Damas-Alep]. Aujourd’hui toutefois, cette route est très importante pour tous les belligérants. La cargaison est passée par une soixantaine de postes de contrôle et le voyage a pris 11 heures », a dit M. Kady.

Le 13 avril, les marchandises ont finalement atteint leur destination finale : deux grands hôpitaux d’Alep et 10 centres de santé.

M. Kady, le médecin syrien, espère en recevoir davantage : « L’ouverture de nouveaux bureaux pour l’aide humanitaire et la création d’un corridor humanitaire pour atteindre Alep permettraient d’atténuer considérablement la souffrance de la population. »

Pour l’instant toutefois, la possibilité de nouvelles livraisons depuis Dubaï est faible en raison de l’insécurité croissante.

Les responsables des Nations Unies continuent d’exhorter les parties au conflit à respecter les principes humanitaires et à permettre l’acheminement de l’aide d’urgence en toute sécurité, mais « aucune autre livraison de médicaments depuis Dubaï n’est prévue pour le moment en raison de l’insécurité qui persiste dans l’ensemble du sud de la Syrie », a dit Mme Hoff.

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