Les Syriens cherchent refuge en Libye

Il y a deux ans, dans la sécurité relative de leur pays, les Syriens voyaient la crise libyenne se transformer en guerre civile dévastatrice.

Depuis, la situation s’est inversée : bon nombre de familles syriennes ont fui le conflit qui ravage leur pays et se sont réfugiées en Libye. Selon les estimations, 6,8 millions de personnes (soit un tiers de la population syrienne) ont besoin d’une aide humanitaire d’urgence.

Une large majorité de la communauté syrienne de Libye – quelque 110 000 personnes, selon les autorités gouvernementales – serait arrivée au cours des 18 derniers mois, après avoir fui le conflit.

M. Shavan, un Kurde syrien, est arrivé en Libye en janvier. « J’ai quitté la Syrie tout seul, en laissant ma femme et ma fille, à la fin de l’année 2011. Je voulais trouver un endroit aussi éloigné que possible de l’enfer du conflit », a-t-il dit.

Au terme d’une année passée au Liban – une année difficile, selon lui, au cours de laquelle il a lutté pour faire face au coût de la vie – il est rentré en Syrie avant de rejoindre la Libye avec sa famille.

Les réfugiés syriens ont commencé à affluer en Libye en octobre 2011, peu de temps après la fin de la révolution, même s’ils ont été plus nombreux à rejoindre les autres pays voisins.

Certains arrivent en avion depuis le Liban ou la Turquie, mais la majorité des réfugiés viennent par la route en traversant la Jordanie et le Sinaï avant de rejoindre Salloum, ville égyptienne située près de la frontière libyenne.

Au début du conflit, les Syriens disposant d’un passeport pouvaient entrer sans visa, mais les règles d’immigration ont été renforcées après l’attaque de la mission diplomatique américaine dans la ville de Benghazi en septembre 2012. Depuis cet incident, seules les familles sont autorisées à entrer dans le pays. Les hommes seuls sont refoulés.

Voyage sans visa

Depuis janvier 2013, le poste-frontière de la ville côtière de Salloum, d’où l’on peut rejoindre Musaid (Libye), est fermé à tous les non-Libyens qui n’ont pas de visa, selon les informations communiquées par le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR).

De plus, le ministre libyen de l’Intérieur a invité ses « frères syriens » qui étaient entrés dans le pays sans visa à se faire enregistrer auprès d’un bureau des passeports afin d’obtenir un document du gouvernement attestant leur statut de demandeur d’asile.

Il est toutefois encore possible de franchir la frontière sans visa. Récemment entré en Libye en passant près de Salloum, un Syrien, qui a demandé à garder l’anonymat, a dit à IRIN : « Les passeurs demandent 500 dollars pour faire entrer les Syriens en Libye. J’ai même vu des Syriennes se prostituer pour payer leur passage ».

« La majorité se tient éloignée des centres opérationnels gérés par les organisations caritatives syriennes en raison de soupçons portant sur une infiltration par les services secrets syriens », Emmanuel, HCR

En Libye, les organisations non gouvernementales (ONG) gérées par les Syriens ont été les premières à distribuer de l’aide d’urgence, mais bon nombre de réfugiés syriens hésitent à y recourir.

« La majorité se tient éloignée des centres opérationnels gérés par les organisations caritatives syriennes en raison de soupçons portant sur une infiltration par les services secrets syriens », a dit à IRIN Emmanuel Gignac, directeur du HCR en Libye.

Enregistrement du HCR

Le HCR a commencé, avec un certain retard, à enregistrer formellement les demandeurs d’asile et les réfugiés syriens en septembre 2012.

Fin avril 2013, environ 8 000 demandeurs d’asile syriens avaient été enregistrés par le HCR. Cependant, en l’absence d’un accord formel entre l’agence et le gouvernement, les demandeurs d’asile ne peuvent pas entamer le processus de détermination du statut de réfugié (refugee status determination, RSD) mis en place par l’agence.

La majorité des demandeurs d’asile syriens présents en Libye se sont installés dans la deuxième ville du pays, Benghazi, en raison de sa proximité avec la frontière égyptienne.

Tripoli accueille également un nombre important de réfugiés syriens, principalement dans les quartiers du Souk Al Jumua, de Janzour et de Hasham. Les Kurdes syriens se sont quant à eux établis en périphérie de la capitale, à Ben Ghashir.

Les organisations caritatives syriennes leur offrent soutien et assistance humanitaire. « On peut leur demander de l’aide pour inscrire les enfants dans les écoles locales ou obtenir des soins médicaux », a dit à IRIN Bilal*, originaire de la ville syrienne de Hama.

Des distributions d’articles de première nécessité comme des couvertures, des matelas et des batteries d’ustensiles de cuisine sont régulièrement effectuées par des organisations syriennes en collaboration avec l’organisation libyenne Al Wafa et des agences internationales comme le HCR, le Conseil danois pour les réfugiés (DRC) et l’ONG italienne CESVI.

Sur le terrain, les équipes du HCR offrent aussi une aide aux Syriens installés à Tripoli et Benghazi. L’agence a ouvert un Centre pour le développement communautaire pour venir en aide aux plus vulnérables et elle a mis en place un service d’assistance téléphonique destiné aux demandeurs d’asile syriens.

Ce service reçoit une quarantaine d’appels par jour. Selon Valda Kelly, administratrice adjointe du RSD du HCR, il s’agit souvent de demandes d’aide médicale ou financière.

La présence des Syriens a créé des tensions à Benghazi. Récemment, la commission établie par la municipalité pour réguler l’afflux de travailleurs étrangers, d’immigrés et de réfugiés a appelé le gouvernement national et le Congrès à réduire le nombre de personnes entrant dans le pays afin d’éviter les risques sécuritaires, économiques, politiques et sociaux.

Pourquoi la Libye ?

Bien que la Libye soit éloignée de leur pays, bon nombre de Syriens expliquent qu’ils ont choisi de s’y installer parce que le coût de la vie y est moins élevé et les opportunités de travail y sont plus intéressantes que dans les pays habituellement choisis par les réfugiés syriens, comme la Jordanie et le Liban. Certains avaient également séjourné en Libye avant le Printemps arabe et l’évacuation de la majorité des ressortissants étrangers.

Mais bon nombre de Syriens ont encore des difficultés à faire face au coût de la vie : « Je loue mon appartement 600 dinars (465 dollars) par mois, alors que je gagne à peine 900 dinars », a dit à IRIN Ali, qui a fui Douma, un faubourg de Damas.

Avec la pauvreté, des pratiques observées ailleurs dans la région ont vu le jour en Libye : « Certaines Syriennes s’offrent en mariage à des Libyens, car elles n’ont pas d’autres moyens d’assurer leur survie », a dit Mohamed, un réfugié syrien qui vit dans la ville côtière de Misrata.

Cette information a été confirmée par d’autres Syriens installés à Misrata. « À Benghazi, on appelle les Syriennes "moutons", parce qu’elles ne coûtent pas cher. Même les hommes déjà mariés peuvent se permettre d’avoir une jeune épouse », a dit un autre syrien à IRIN.

La peur des chiites

Bon nombre de Syriens ont dit à IRIN qu’ils avaient été bien accueillis par les Libyens. Ahmad, un ingénieur civil libyen qui travaille pour une entreprise italienne de Misrata, a dit à IRIN : « Ce sont nos frères, car ils endurent les mêmes souffrances que celles dont nous avons pâti par le passé. Ils ont le droit de rester à Misrata ».

Les autorités locales de Misrata ont dit à IRIN que la ville accueillait environ 5 000 réfugiés syriens.

Dans cette base arrière des milices anti-Kadhafi, beaucoup d’armes de l’ère Kadhafi circulent et les habitants de la ville indiquent que l’on ferme les yeux sur les Syriens qui achètent des armes pour les envoyer à l’étranger.

Des rapports locaux indiquent que d’anciens combattants révolutionnaires libyens, notamment originaires de Benghazi et de Misrata, font le trajet inverse pour rejoindre les forces antigouvernementales en Syrie.

Tous les Syriens ne sont cependant pas accueillis avec la même chaleur. « À cause de mon nom kurde, j’ai souvent été menacé aux points de contrôle ordinaires, car les Libyens pensaient que je n’étais pas un sunnite, mais un chiite », a dit Shavan.

Le conflit qui secoue la Syrie depuis maintenant deux ans a débuté lorsque des habitants, majoritairement des sunnites, ont manifesté en masse contre le président Bashar al-Assad, qui appartient à la minorité religieuse alaouite (chiite). Le conflit a pris un caractère de plus en plus religieux à mesure que les violences se sont accrues.

*nom d’emprunt

np/jj/cb-mg/ld