Les Nigérians fuient les affrontements entre l’armée et Boko Haram

Des dizaines de milliers d’habitants de l’État de Borno, dans le nord-est du Nigeria, ont fui leur foyer à la suite des attaques menées depuis le 15 mai contre des camps d’entraînement de Boko Haram (BH) par des avions de combat nigérians. Des milliers d’entre eux se sont réfugiés au Niger et au Cameroun voisins.

Les attaques contre des camps de BH dans le nord de l’État de Borno, près des frontières du Tchad, du Niger et du Cameroun ont été menées à la suite de la déclaration de l’état d’urgence par le président nigérian Goodluck Jonathan dans les États de Borno, de Yobe et d’Adamawa, le 14 mai.

Le 17 mai, Musa Karimbe a fui le village de Bulabute, situé près de Marte, un important bastion de BH dans la région. Il s’est réfugié à Kousséri, une ville située à 100 kilomètres à l’intérieur du territoire camerounais, où il vit chez un ami. « Nous craignons que des attaques comme celles de Baga aient lieu chez nous », a dit M. Karimbe, faisant référence aux affrontements des 16 et 17 avril entre les soldats de la force mixte Tchad-Niger-Nigeria et des membres de BH. Selon Human Rights Watch (HRW), ces combats ont fait 187 victimes parmi les résidents de la ville de Baga, sur les rives du lac Tchad, et entraîné la destruction par le feu de 2 128 foyers.

Les habitants de villages du district d’Abadam, et notamment de Malamfatori, ont fui à Bosso, dans la région nigérienne de Diffa, tandis que d’autres ont trouvé refuge dans les villes camerounaises de Fotokol, Amchidé, Darak et Kousséri, selon des interviews réalisées auprès de Nigérians déplacés. Les responsables estiment que quelque 2 000 personnes ont fui dans les pays voisins, mais plusieurs déplacés ont dit à IRIN que ce nombre était probablement plus élevé.

Si on ignore encore le nombre exact de victimes des affrontements, le porte-parole des forces de défense nigérianes, le général Chris Olukolade, a dit, le 17 mai, qu’il y avait eu des morts dans le camp de BH et que 100 membres du groupe insurgé islamiste avaient été arrêtés.

Un responsable de l’Agence nigériane de gestion des urgences (National Emergency Management Agency, NEMA) basé dans la capitale, Abuja, a dit que l’organisation n’avait pas encore réussi à établir le contact avec les équipes sur place pour connaître les détails de la situation humanitaire, car les réseaux téléphoniques des États de Borno et de Yobe sont coupés depuis le 16 mai. « Les zones où se déroulent des opérations militaires sont injoignables », a-t-il dit à IRIN.

Des résidents de Gamboru Ngala, dans l’État de Borno, ont dit que les forces militaires les avaient fouillés minutieusement avant de les autoriser à traverser la frontière ; d’autres ont utilisé le réseau de routes commerciales non officielles qui sillonnent la région.

L’armée a imposé un « blocus alimentaire » sur le nord de l’État de Borno en refusant d’autoriser les camions chargés de denrées à destination du Nord à quitter Maiduguri (la capitale de l’État). Cette mesure a pour objectif d’éviter que ces denrées finissent entre les mains des insurgés de BH, mais elle a entraîné une hausse importante des prix, a dit Bukar Zanna, président de l’association des commerçants de Gamboru Ngala.

Depuis janvier 2013, BH a pris le contrôle des zones de gouvernement local (Local Government Areas, LGA) de Marte, de Mobbar, de Gubio, de Guzamala, d’Abadam, de Kukawa, de Kala-Balge et de Ngala, toutes situées dans le nord de l’État de Borno, chassant les responsables locaux, prenant le contrôle des édifices du gouvernement et imposant la charia.

Cette situation a poussé le président Goodluck Jonathan à annoncer, la semaine dernière, qu’il prendrait « toutes les mesures nécessaires... pour mettre fin à l’impunité des insurgés et des terroristes », incluant l’arrestation et la détention de suspects, la prise de possession et le contrôle des planques de BH, la sécurisation d’enclaves présumées de BH, l’organisation de raids et l’arrestation de toute personne possédant des armes illégales.

La répression militaire survient après plusieurs tentatives de dialogue. La plus récente, la création d’un Comité d’amnistie composé de 26 membres et dirigé par le ministre des Affaires spéciales nigérian Kabiru Tanimu, remonte au 17 avril. Le Comité a trois mois pour tenter de convaincre BH de déposer les armes en échange d’une amnistie et d’une réintégration sociale.

Le dialogue a rapidement été interrompu. En avril et en mai, BH a intensifié les assassinats et les attentats à la bombe au mépris de la proposition d’amnistie du gouvernement. Le groupe insurgé a refusé à plusieurs reprises d’engager des pourparlers de paix, évoquant le manque de sincérité du gouvernement nigérian pour expliquer l’échec d’une série de négociations ayant eu lieu sous l’égide d’un médiateur.

Les 8 et 9 mai, le Comité d’amnistie a rencontré les chefs de la sécurité nigériane à Abuja et des membres de BH détenus à la prison de Kuje, près d’Abuja, afin de collecter des informations sur la meilleure façon d’établir le contact avec les dirigeants de BH pour engager des pourparlers. Le 7 mai, environ 200 membres de BH armés de lance-roquettes et de fusils avaient lancé une série d’attaques coordonnées contre les forces de sécurité dans la ville de Bama, dans le nord de l’État de Borno, notamment contre des casernes militaires, une prison et plusieurs postes et commissariats de police. Ces attaques avaient fait 42 victimes, incluant des soldats, des policiers, des gardiens de prison et des civils, et permis l’évasion de 105 détenus. Selon l’armée, environ 13 hommes de BH ont été tués pendant l’opération.

Dans une vidéo datée du 13 mai, Abubakar Shekau, le chef présumé de BH, a rejeté toute proposition d’amnistie du gouvernement et fait le voeu de poursuivre les violentes campagnes du groupe pour instaurer un État islamique au Nigeria.

Volte-face

La volte-face du gouvernement met en évidence sa frustration face à la détérioration de la situation sécuritaire. On ignore toutefois quelles seront les prochaines étapes. « Le déploiement des troupes et la déclaration de guerre du président contre BH ont placé d’énormes pierres d’achoppement sur le chemin du Comité d’amnistie », a dit Mohammed Kyari, professeur de sciences politiques à l’université de science et de technologie Modibo Adama, à Yola, la capitale de l’État voisin d’Adamawa, qui est également affecté par l’état d’urgence.

« Il risque d’être difficile de gagner la confiance de BH, ce qui est pourtant essentiel pour les amener à la table des négociations. On ne peut pas parler de paix et déployer des soldats dans le même temps. » Shehu Sani, un important activiste des droits de l’homme du nord du pays qui a participé à des négociations passées avec BH, est du même avis.

Ceux qui croient que gouvernement n’avait pas le choix sont cependant nombreux. Yahaya Mahmud, un éminent avocat en droit constitutionnel du Nigeria, a dit à IRIN : « Aucun gouvernement ne peut permettre à un groupe d’usurper une partie de sa souveraineté territoriale. La déclaration de l’état d’urgence était nécessaire, car le gouvernement a l’obligation constitutionnelle de reprendre la portion du territoire nigérian dont s’est emparée le groupe armé. Cette prise de contrôle implique en effet la suspension des dispositions constitutionnelles relatives aux droits civiques. »

Plus la répression est violente, plus le risque de radicalisation est élevé. On craint en effet que l’attitude du gouvernement pousse les jeunes hommes mécontents à rejoindre la cause rebelle. Babagoni Kachalla, un habitant de Wuljo, l’une des zones contrôlées par BH dans le nord de l’État de Borno, a dit que depuis le mois de janvier, des membres de BH se déplaçaient de village en village à bord de véhicules tout-terrain équipés de haut-parleurs pour trouver de nouvelles recrues et prêcher leur idéologie. Selon les habitants de l’État de Borno, les combattants de BH ont accéléré leur campagne de recrutement dans les jours qui ont précédé la réponse militaire.

M. Kyari, le politologue, s’inquiète que les insurgés de BH se contentent de déplacer leurs bases en réponse à la répression du gouvernement. « BH ne peut pas affronter l’armée nigériane dans une guerre conventionnelle ; le déploiement de l’armée dans le nord de l’État de Borno les poussera à se déplacer vers d’autres villes ou villages où la présence militaire est moins importante et à lancer une guérilla, une forme de guerre qui est encore plus meurtrière. »

Le déploiement de troupes à Maiduguri en juin 2011 et la répression militaire ont poussé certains membres de BH à se déplacer vers le nord de l’État de Borno. D’autres se sont réfugiés dans le nord du Mali, qu’ils ont ensuite fui au moment de l’intervention de la coalition des forces françaises, tchadiennes et maliennes.

Confiance

De nombreux analystes et politiques croient que le dialogue est le seul moyen de sortir de l’impasse, mais la confiance entre le gouvernement et BH est cependant très limitée.

Dans le nord du pays, les théories du complot abondent. On raconte par exemple que des hommes politiques importants, et notamment le président lui-même, attisent volontairement les violences dans le but de tirer avantage de la persistance du chaos dans le Nord à la veille des élections présidentielles de 2015.

S’il ne soutient pas ces théories, Abdulkarim Mohammed, auteur d’un ouvrage intitulé The Paradox of Boko Haram [Le paradoxe de Boko Haram], estime toutefois que le gouvernement devrait s’y intéresser s’il souhaite sérieusement comprendre les causes profondes de l’insurrection de BH.

Le Comité d’amnistie a déclaré, le 21 mai, qu’il était prêt à rencontrer les leaders de BH à l’endroit de leur choix afin de négocier une sortie de crise.

« Si le gouvernement ne parvient pas bientôt à gagner la confiance de BH – suffisamment pour amener ses leaders à la table des négociations –, nous risquons de rester dans cette situation beaucoup plus longtemps que ce que nous le croyions au départ. Et si la crise n’est pas bien gérée, il risque d’y avoir des débordements dans les pays voisins », a dit M. Kyari.

aa/aj/cb – gd/amz