Aide limitée et justice absente pour les victimes de viol au Mali

De nombreuses femmes disent avoir été victimes de viol ou d’agression sexuelle lors de la prise de contrôle du Nord-Mali par les rebelles en avril 2012. Depuis, selon les travailleurs humanitaires, ces femmes n’ont reçu que peu ou pas de soutien.

Aminata Touré* se rendait chez son oncle, à Gao, en juin 2012, lorsque deux hommes en moto lui ont barré la route. « Je n’avais pas le choix. Ils étaient armés et ont menacé de me tuer », a-t-elle dit. Tandis que l’un des hommes tenait son bébé, l’autre l’a menée derrière des buissons. « Ils m’ont prise et ont fait tout ce qu’ils pouvaient faire. Ils m’ont violée. Après, ils m’ont laissée dans les buissons », a-t-elle dit à IRIN.

Depuis le début de l’insurrection dans le Nord, peu après le coup d’État militaire de mars 2012, le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) a relevé 2 785 cas de violences sexuelles ou sexistes. Le porte-parole de l’organisme au Mali, Eduardo Cue, estime cependant que les chiffres réels doivent être bien plus élevés. La plupart des cas étaient des viols, d’autres concernaient des mariages forcés et du commerce sexuel.

Selon les habitants de Gao, lorsque les insurgés sont entrés dans la ville, ils sont passés dans tous les quartiers, perpétrant systématiquement des vols et des agressions.

Ami Idrissa, journaliste et militante locale, a réussi à échapper aux violences en restant cloîtrée chez elle. D’autres n’ont pas eu cette chance, a-t-elle dit. « Tout le monde a une sœur ou une cousine qui a été victime de viol. Des filles ont été agressées sous les yeux de leur père et des femmes devant leur mari. Beaucoup de ces personnes sont encore traumatisées par ce qu’elles ont vu ou vécu ce jour-là », a dit Mme Idrissa à IRIN.

De nombreux habitants ont dit à IRIN que les agresseurs étaient généralement des membres du Mouvement national pour la libération de l’Azawad (MNLA). Les porte-paroles du mouvement en France n’ont pas souhaité faire de commentaire.

Les groupes d’activistes islamistes arrivés peu après ont commis des violences d’un autre ordre, a dit Mme Idrissa, qui a été obligée par les islamistes à quitter son emploi d’animatrice radio, car ils ne toléraient pas d’entendre une voix féminine sur les ondes.

« Les membres du MNLA violaient les femmes. Les membres du MUJAO [Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest] les forçaient plutôt à se marier avec eux. En fin de compte, ces mariages n’étaient qu’une autre forme de viol : la femme s’unissait à un seul homme, mais de nombreux autres participaient au mariage, » a-t-elle dit à IRIN.

Manque d’informations

On ignore encore le nombre exact de mariages forcés conclus entre les insurgés et les habitantes du Nord. Une équipe de protection du Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF) a découvert un cas de mariage forcé en interrogeant 105 personnes déplacées à Mopti originaires de Gao, Kidal et Timbuktu. L’équipe a également constaté huit viols, dont celui d’une jeune fille de 13 ans, et 44 cas d’agressions sexuelles.

« Les filles étaient arrêtées et conduites au bureau du maire, puis transférées à la prison », a dit à IRIN Mouna Awata, une habitante de Gao dont la fille a été arrêtée parce qu’elle ne portait pas le hijab. « C’est là qu’ils violaient les femmes. Ils avaient des matelas et tout. »

Un père qui n’a pas souhaité révéler son nom a dit à IRIN que sa fille de 15 ans l’avait appelé depuis la prison de Gao. « Elle m’a dit qu’il y avait un homme nu qui l’attendait sur le toit. Elle s’est échappée [...] c’est à ce moment-là qu’elle m’a appelé. »

Miriam Maïga*, une habitante de Gao âgée de 18 ans, a été forcée à se marier avec un homme de deux fois son âge mi-2012. Lorsqu’elle a emménagé chez son mari, elle a découvert ce qu’elle craignait depuis le début : qu’il faisait partie du MUJAO. « Il m’a obligée à coucher avec lui. Lorsque j’ai refusé, il m’a frappée », a-t-elle dit à IRIN. Quand elle a finalement réussi à s’échapper, elle a pris un bus pour Bamako. Elle craint que son mari la poursuive jusque dans la capitale et espère que l’organisation non gouvernementale (ONG) Sini Sanuman pourra l’aider à trouver un hébergement.

Le gouvernement étant quasi absent du Nord, les femmes victimes de viol ne reçoivent pas suffisamment de soutien. Des ONG locales et internationales et des agences des Nations Unies telles que l’UNICEF viennent en aide aux femmes dans le Nord et le Sud, mais leurs moyens sont limités. L’UNICEF soutient des comités de protection de l’enfance à l’échelle communautaire et sensibilise les travailleurs sociaux aux normes de protection afin d’essayer d’éviter de nouveaux cas d’agressions sexuelles.

L’ONG locale GREFFA, basée à Gao, a mis sur pied un dispensaire apportant une aide médicale aux victimes de violences sexuelles et participe à la prévention des maladies sexuellement transmissibles à l’hôpital régional. Les victimes sont également prises en charge dans les dispensaires locaux, a dit Mariam Maïga, sage-femme à Gao.

Les femmes qui ont fui plus au sud, vers Moptu et Bamako, ont des problèmes non seulement médicaux, mais souvent aussi financiers. À Bamako, Sini Sanuman offre une aide médicale et psychologique aux victimes de violences sexuelles. Son directeur, Alpha Boubeye, a cependant déclaré que son organisation ne pouvait pas aider les habitantes du Nord arrivant dans la capitale à se procurer de la nourriture et un logement, bien qu’elles en aient « désespérément besoin ».

L’ONG peine à faire face à l’ampleur des besoins. Dans un quartier de Bamako, Sini Sanuman a identifié plus de 300 cas d’agression sexuelle parmi les femmes qui sont arrivées du Nord depuis avril 2012.

« Avant le conflit, personne ne s’occupait vraiment des femmes victimes de violences sexuelles. Nous avons dû mettre en place une nouvelle stratégie et former des assistants sociaux et des psychiatres », a dit M. Boubeye à IRIN.

Honte

Il est encore très difficile de connaître l’ampleur des violences sexuelles dans ce pays où se faire violer est encore source de honte.

« Peu de femmes osent avouer qu’elles ont été violées. Elles ont peur que leur mari les quitte et qu’elles soient mises au ban de la société, » a dit Mme Idrissa, la journaliste, à IRIN. « Avant le MNLA et le MUJAO, le viol en dehors du foyer n’était pas un sujet problématique au Mali. Ce sont les rebelles qui ont créé ce problème. »

« Se faire violer est considéré comme extrêmement honteux au Mali et nos assistants sociaux doivent souvent rendre visite plusieurs fois aux femmes avant qu’elles se confient », a dit M. Boubeye.

Or, la plupart des victimes de violences sexuelles n’envisagent pas de faire appel à la justice. Mme Touré est rentrée chez elle à Gao, auprès de son mari, mais elle n’a pas porté plainte contre ses agresseurs. « Je veux que les hommes qui m’ont violée aillent en prison, mais j’ai honte que tout le monde me voie, » a-t-elle dit à IRIN.

Elle a ajouté que, dans un contexte humanitaire de plus en plus difficile, sa priorité était d’aider sa famille.

Selon Daniel Tessogué, procureur public à Bamako, seul un cas d’agression sexuelle lié au conflit de 2012 est en préparation de jugement.

*noms d’emprunt

kh/aj/cb- ld/amz