Imaginer l’impact d’un séisme majeur à Katmandou

Les travailleurs humanitaires et les responsables du gouvernement craignent depuis longtemps qu’un grave séisme ne frappe la vallée de Katmandou, densément peuplée, et ne fasse des dizaines de milliers de victimes. C’est le scénario cauchemar par excellence.

En termes de risque de blessure ou de décès par habitant, la vallée – comme les locaux appellent généralement la région – est l’endroit le plus dangereux au monde.

La capitale et ses faubourgs, qui rassemblent environ 2,5 millions d’habitants, sont situés dans l’une des zones ayant la plus forte activité sismique au monde. Les normes de construction inadéquates ou inexistantes, le développement urbain aléatoire et la croissance démographique rapide – 4 pour cent par année – ont par ailleurs contribué à l’accroissement du risque.

Si les responsables sont plus sensibles qu’avant à l’importance de la préparation aux catastrophes, l’instabilité politique prolongée a cependant affaibli le potentiel de réduction des risques. Le dernier tremblement de terre majeur, qui s’est produit en 1934, a dévasté Katmandou, tué des milliers de personnes et détruit 20 pour cent des immeubles de la ville.

Les journalistes d’IRIN se sont entretenus avec des experts népalais et internationaux de la Société nationale de technologie sismique du Népal et du Consortium pour la réduction des risques au Népal pour déterminer comment un tel séisme pourrait se dérouler aujourd’hui.

10:05 début mai -
Un tremblement de terre d’une intensité de IX sur l’échelle sismique de Mercalli frappe la vallée de Katmandou pendant les heures de cours et de travail.

10:09 - Les répliques immédiates cessent. Environ 60 pour cent des immeubles ont été endommagés ou se sont effondrés. Les écoles ont presque toutes été détruites. Les élèves de Katmandou ont 400 fois plus de risques d’être tués par un séisme que ceux de Kobe, au Japon.

L’Institut de veille géologique des États-Unis (United States Geological Survey, USGS) rapporte le tremblement de terre et l’information est retransmise par certains fils de presse, mais peu de détails sont disponibles. Les tours de téléphonie mobile ont été gravement endommagées, les réseaux Internet ne fonctionnent plus et toute la ville est privée d’électricité.

10:45 - Une réplique importante se produit et dure 90 secondes. Quatre-vingts pour cent des immeubles sont maintenant endommagés ou détruits. Seule une poignée de centres de santé sont toujours debout.

Les habitants tentent fébrilement de dégager à mains nues leurs proches coincés sous les décombres. Les 72 premières heures sont en effet considérées comme critiques.

Une évaluation du risque sismique réalisée en 2001 dans l’un des principaux hôpitaux de la capitale (et du pays) a identifié plusieurs faiblesses qui n’ont été que partiellement corrigées en raison du manque de financement.  

Dans l’épicentre, seuls les médecins et les travailleurs de la santé qui étaient en service quand le séisme a frappé peuvent venir en aide aux victimes. Les autres sont blessés ou ne peuvent accéder aux centres de santé à cause des décombres. Plusieurs sont décédés.

12:00 - Les équipes népalaises de recherche et de sauvetage de niveau opérationnel « léger » (capables de chercher à la surface d’une structure effondrée sans s’aventurer à l’intérieur) commencent leur travail. Les capacités sont cependant limitées et de nombreuses équipes n’ont pas été adéquatement formées.

Les équipes internationales de recherche et de sauvetage en milieu urbain sont déployées, mais elles sont toujours incapables d’atteindre Katmandou.

L’accès aux installations et aux véhicules est entravé par les décombres. Les communications sont difficiles, car seuls les téléphones satellitaires et les radios fonctionnent. Les ambassades étrangères utilisent leurs systèmes radio pour localiser les survivants.

Le Centre national des opérations d’urgence (National Emergency Operations Centre) du gouvernement produit le premier rapport officiel – squelettique – sur le tremblement de terre.

15:00 - Les ambassades tentent de diriger leurs citoyens vers des points de rendez-vous, mais les bases de données n’ont pas été mises à jour et ne reflètent pas le nombre exact de ressortissants vivant dans la ville. Les déplacements à pied sont presque impossibles. On rapporte les premiers pillages. L’air est toujours saturé de poussière. Les parents se précipitent vers les établissements scolaires partiellement ou complètement détruits pour tenter de retrouver leurs enfants, mais les déplacements sont rendus difficiles par la présence de débris et les préoccupations en matière de sécurité. Des feux déclenchés par des bouteilles de gaz endommagées ou des fils électriques tombés se propagent.

17:00 - Les fils de presse internationaux annoncent le séisme. « Comme on le prévoyait depuis un certain temps déjà, un tremblement de terre d’une intensité de IX a frappé la capitale du Népal. La secousse initiale et les répliques subséquentes ont dévasté Katmandou. Les responsables humanitaires estiment à plusieurs dizaines de milliers le nombre de personnes mortes ou disparues. Les communications doivent se faire par téléphones satellitaires, mais seule une quantité limitée de ces appareils est disponible. »

18:00 - La nuit tombe sur la ville qui est toujours plongée dans un épais brouillard de poussière. Certaines personnes parviennent à faire un peu de place au milieu des décombres pour installer des tentes et allumer des feux pour cuisiner et se garder au chaud. Les survivants qui disposent de réserves de nourriture d’urgence prennent soin de les protéger des pilleurs et de se rationner.

Jour 2 - Dans un premier bilan, le gouvernement estime le nombre de victimes à 150 000.

Comme l’a fait remarquer à IRIN Scott Faiia, directeur pays d’Oxfam au Népal : « Haïti est une île, ce qui signifie qu’on peut y accéder par la mer. Katmandou est beaucoup plus isolée qu’une île. »

Il est en effet impossible d’accéder à Katmandou par voie terrestre, car de nombreux ponts et routes donnant accès à la ville ont été endommagés.

L’aéroport, la seule voie pour l’acheminement de l’aide d’urgence, a aussi été endommagé. Les avions de transport militaire C-130 ont seulement besoin de 1 900 mètres de piste intacte pour atterrir, mais une évaluation rigoureuse de l’état de l’aéroport doit être menée avant de les autoriser à le faire. Des évaluations sont en cours, mais les évaluateurs mettent plus de temps que prévu pour se rendre à l’aéroport parce que la plupart des routes principales sont impraticables. Il faudra attendre jusqu’à une semaine pour que les réparations nécessaires soient effectuées et que les avions puissent atterrir.

Il n’y a plus aucune source d’eau sûre dans la ville, car les conduites d’approvisionnement ont été endommagées. Dans un contexte normal, il faut en moyenne deux jours pour réparer un bris sur une conduite principale. Or il y a des milliers de bris sur les conduites principales du réseau, sans parler des bris sur les conduites desservant les foyers. Les camions-citernes (camions équipés de réservoirs) sont pleins, mais de nombreux chauffeurs sont décédés, blessés ou injoignables. Ceux qui parviennent à accéder aux camions-citernes et à les manoeuvrer constatent que toutes les routes sont complètement bloquées, à l’exception des axes principaux.

Les commerces et les marchés sont en ruines et les pillages se poursuivent. Les policiers qui ont survécu au séisme sont débordés et doivent intervenir pour maîtriser les habitants qui tentent par tous les moyens d’obtenir des vivres, de l’eau et des fournitures médicales.

Une semaine
- Le bilan des pertes humaines est révisé et s’établit maintenant à 70 000 personnes.

Les travailleurs humanitaires internationaux créent un « pôle humanitaire » à l’extérieur de Simara, dans le sud-est du Népal, pour y recevoir des fournitures de secours par train depuis l’Inde. Les fournitures arrivent au Népal par la ville frontière de Birgunj et sont ensuite transférées vers Katmandou par hélicoptère et, éventuellement, par transport terrestre.

Des évaluations sont menées pour avoir une meilleure idée des dommages, mais les informations disponibles sont toujours limitées. Une routine 24/7 s’est installée dans les centres de santé, où les professionnels tentent de répondre aux besoins urgents en matière de traumatismes ; les installations, le personnel et le matériel disponible demeurent sévèrement limités.

Le personnel international essentiel arrive par hélicoptère. L’espace aérien, la fréquence des vols et un protocole d’accord ayant pour but de permettre aux travailleurs humanitaires de transiter sans visa par l’Inde voisine font l’objet de négociations entre les deux pays, alors même que l’Inde est aux prises avec les dommages collatéraux du séisme. Des équipements de sauvetage destinés au Népal sont bloqués aux douanes indiennes à New Delhi et à Calcutta.

L’accès est toujours restreint aux seuls hélicoptères. La machinerie lourde qui n’a pas été endommagée par le séisme est utilisée pour dégager de l’espace pour des héliports et le parachutage de vivres. Les ambassades ont évacué la majeure partie de leur personnel. Des travailleurs humanitaires sont arrivés d’un peu partout dans le monde, mais les effectifs demeurent limités.

Trois des cinq puits profonds qui alimentent la vallée de Katmandou sont opérationnels, ce qui signifie qu’il y a de l’eau, mais que les quantités disponibles sont nettement insuffisantes. Les réserves de pétrole servant à l’alimentation des pompes à eau diminuent rapidement en raison du pompage excessif et des pillages.

Des tensions se font sentir près des puits. Des milliers de personnes font la queue pour obtenir des petites quantités d’eau. Celle-ci est rationnée par les responsables du gouvernement local, qui distribuent aussi des comprimés purificateurs d’eau. De plus en plus d’habitants boivent de l’eau non traitée, s’exposant du même coup aux maladies.

Le carburant utilisé pour les crémations est disponible en quantité limitée ; il n’y a pas d’entreposage au froid pour les cadavres ou les restes humains, qui sont donc jetés au hasard sur des bûchers élevés un peu partout dans la ville. L’odeur de chair brûlée imprègne l’air, qui est toujours chargé de poussière.

Les hôpitaux sont militarisés. Des forces de sécurité montent la garde pour protéger les travailleurs de la santé et les patients des pillages et des violences. Des ONG internationales ont installé des tentes de triage temporaires, mais les besoins médicaux dépassent les services offerts.

Un mois

Bilan des morts : 210 000 (et deux millions de déplacés)

La mousson a commencé et les pluies ont inondé les campements temporaires, contaminant les réserves en eau et entraînant la propagation de maladies infectieuses.

Plus de 550 organisations d’aide humanitaire sont maintenant présentes au Népal. Certaines d’entre elles travaillent en collaboration avec les communautés situées à l’extérieur de la vallée de Katmandou qui accueillent les survivants ayant fui à la suite du séisme. Les réserves de nourriture sont limitées et la population des villages croît rapidement. Les dommages causés au réseau routier limitent les déplacements terrestres et les fournitures de secours doivent être distribuées par hélicoptère. L’approvisionnement est difficile dans les villages situés dans les collines et les montagnes des alentours de Katmandou, où de nombreux survivants ont trouvé refuge auprès de parents ou d’amis.

Le gouvernement a repris ses opérations et s’est installé temporairement dans des bâtiments situés dans le sud du pays, près de la frontière indienne, à quelque 60 kilomètres de l’épicentre du séisme. Environ 30 pour cent des fonctionnaires sont décédés à la suite du tremblement de terre ; un autre 20 pour cent d’entre eux ont quitté la capitale et ne sont pas encore revenus.

Le gouvernement a regarni ses rangs en procédant à quelques nominations controversées, semant les graines d’une crise politique potentielle. En effet, le pays a eu six chefs de gouvernement au cours des cinq dernières années (le plus récent a été nommé en mars) et les différents acteurs n’ont pas réussi à s’entendre sur une nouvelle constitution après une décennie de guerre civile.

Les habitants qui souffrent de maladies chroniques ont de la difficulté à se procurer leurs médicaments. Les personnes qui vivent avec le VIH qui vont chercher chaque mois leurs antirétroviraux (ARV) dans les hôpitaux centraux ont désormais du mal à les obtenir. Les groupes marginalisés, comme les hommes qui ont des rapports sexuels avec d’autres hommes (men who have sex with men, MSM), qui font souvent appel aux ONG locales pour obtenir des services de santé essentiels, doivent désormais se rendre dans les centres de santé conventionnels, où ils s’exposent à la discrimination et à la violence.

On observe une augmentation du risque de violences sexuelles à l’encontre des femmes et des enfants dans les campements temporaires malgré les efforts de « protection » déployés par les ONG. Les médias internationaux ont par ailleurs détourné leur attention des personnes disparues pour se concentrer sur l’échec de la réponse humanitaire.

Un an et au-delà

Deux ans après le tremblement de terre à Haïti, environ 75 pour cent des décombres ont été déblayés dans la capitale, Port-au-Prince, qui se remet tranquillement du séisme.

La capitale d’Haïti s’étend sur environ 39 kilomètres carrés ; le séisme, qui a duré 30 secondes, a créé 10 millions de mètres cubes de décombres. La vallée de Katmandou couvre environ 570 kilomètres carrés, ce qui correspond à la superficie de Singapour.

Deux ans après le séisme, les grands axes routiers du Népal sont de nouveau fonctionnels, mais il y a encore beaucoup de débris.

Les ONG et les gouvernements locaux ont ouvert des écoles temporaires, mais la fréquentation est inégale, notamment en raison de la mousson. Puisque les classes sont surchargées et que les enseignants sont peu nombreux, les enfants fréquentent l’école en alternance. Les banques et certaines entreprises ont repris leurs activités, mais les coûts des produits de base demeurent prohibitifs en raison de l’accès limité à la vallée de Katmandou. De nombreux survivants continuent ainsi de dépendre des rations distribuées par les organisations d’aide. Les effets à long terme sur la santé, et notamment l’augmentation des problèmes de santé mentale, continuent de peser sur les hôpitaux et les autres fournisseurs de services de santé.

Les médias commencent à critiquer les organisations d’aide humanitaire. Ils leur reprochent d’avoir manqué de coordination, d’avoir créé une dépendance et de ne pas avoir assuré une transition claire entre la réponse d’urgence et les opérations de relèvement.

Des milliards de dollars ont été consacrés aux efforts de secours jusqu’à présent (environ 3 milliards de dollars avaient été dépensés deux ans après le séisme à Haïti) ; les contrats de reconstruction ont commencé un an seulement après le tremblement de terre au Népal.

Katmandou reçoit l’essentiel des fonds et bénéficie de l’attention de la communauté internationale. Les efforts de développement sont dès lors négligés ailleurs dans le pays et les griefs que la population entretient déjà depuis longtemps envers le gouvernement et les bailleurs de fonds sont exacerbés.

Le pays, qui se remet d’une guerre civile qui a duré dix ans et s’est terminée en 2006, n’a pas tenu d’élections locales depuis 1997. Un groupe restreint d’administrateurs désignés au niveau national supervise tout, de l’administration du système de santé à l’irrigation.

Le bilan des morts est vérifié et s’établit à 380 000.

kk/pt/cb –gd/amz