Le retour des débats sur les subventions et les OGM

Les prix des denrées alimentaires ont connu une hausse importante au cours des dernières années et la situation ne semble pas près de changer. Dans ce contexte, il est à la fois nécessaire et économiquement intéressant de trouver des solutions pour accroître la production agricole. La tendance actuelle a cependant aussi remis à l’ordre du jour des sujets controversés, notamment le versement de subventions agricoles et l’utilisation d’organismes génétiquement modifiés (OGM).

IRIN s’est entretenu avec certains des principaux experts en matière de sécurité alimentaire au sujet des nouveaux enjeux abordés dans plusieurs rapports récents, et notamment dans le Rapport sur les politiques alimentaires mondiales pour 2012 de l’Institut international de recherche sur les politiques alimentaires (IFPRI).

Le retour des subventions

Certains pays à la merci de sécheresses cycliques, comme le Malawi, ont fourni à leurs agriculteurs des engrais subventionnés afin d’améliorer la production alimentaire. Ils ont cependant dû essuyer de nombreuses critiques pour avoir fait la promotion d’une mesure de soutien aux agriculteurs qui n’était pas viable à long terme. « La position des bailleurs de fonds au sujet des engrais subventionnés est plutôt choquante lorsqu’on sait ce qui se fait dans leurs propres pays », a dit Peter Hazell, un expert agricole reconnu qui a travaillé auprès de la Banque mondiale et de l’IFPRI.

La sécheresse qui a sévi aux États-Unis et les fluctuations des prix des denrées alimentaires ont poussé les décideurs américains et européens à réfléchir à de nouveaux moyens de protéger et de soutenir leurs agriculteurs.

La loi agricole américaine (US Farm Bill), qui régit les politiques en matière d’agriculture, est normalement mise à jour tous les quatre ans, mais la loi adoptée en 2008 a été prolongée jusqu’à septembre 2013. Le nouveau projet de loi recommande la mise en place d’un vaste programme d’assurance permettant aux agriculteurs de recevoir de l’argent quand les revenus tirés de certaines cultures passent au-dessous d’un certain seuil et fixe des prix cibles – beaucoup plus élevés qu’auparavant – en deçà desquels les agriculteurs peuvent recevoir des prestations si les revenus sont en baisse pendant plusieurs années consécutives.

L’Union européenne (UE) a quant à elle aboli les subventions à l’exportation qui lui permettaient d’écouler sa production excédentaire à l’étranger, mais la Politique agricole commune (PAC) offre un soutien direct important aux agriculteurs et protège les marchés européens.

Selon Jim French, conseiller en matière de politiques auprès d’Oxfam Amérique, l’organisation « ne conteste pas le droit d’une nation à investir et à protéger ses intérêts agricoles », mais les subventions peuvent « parfois fausser le marché et la production et avoir un impact sur les taux de pauvreté et la faim dans le monde ». M. French a ajouté que certaines dispositions de la nouvelle loi agricole américaine proposaient « le retour des subventions ».

Steve Wiggins, expert agricole auprès de l’Institut de développement d’outre-mer (Overseas Development Institute, ODI), estime quant à lui que ce n’est pas parce que les pays riches versent des subventions à leurs agriculteurs que les pays pauvres devraient suivre ce mauvais exemple.

Il affirme par ailleurs que les subventions versées par les pays riches à leurs agriculteurs « n’empêchent pas les gouvernements africains d’offrir [aux leurs] des routes d’accès rurales décentes, de financer les projets de recherche et de vulgarisation, de maintenir des taux de change compétitifs, et ainsi de suite ». Ce sont les subventions aux exportations qui affectent les agriculteurs africains, mais les pays pauvres peuvent se protéger des importations bon marché en imposant des droits de douane.

« On pourrait conclure que les programmes de subventions ne sont pas toujours mauvais pour les pays africains, mais qu’ils doivent être conçus et appliqués de manière plus ciblée en prévoyant une stratégie de sortie intégrée »

M. Hazell a ajouté que les subventions avaient aidé des pays comme le Malawi. « On pourrait conclure que les programmes de subventions ne sont pas toujours mauvais pour les pays africains, mais qu’ils doivent être conçus et appliqués de manière plus ciblée en prévoyant une stratégie de sortie intégrée », tout en étant financièrement viables.

Ces récents développements ont poussé les experts et les activistes à appeler à la reprise des négociations de Doha, qui sont actuellement dans l’impasse. Dans le cadre de ce cycle de négociations, les membres de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) devaient se pencher sur les questions des subventions, des droits de douane et des distorsions commerciales en agriculture.

Le débat sur les OGM

La loi budgétaire pour l’agriculture 2013, qui vient d’être adoptée par le Congrès américain, contient une clause qui permet au ministère de l’Agriculture de contourner toute décision visant à faire cesser la mise en culture ou la récolte d’un OGM, même si celle-ci vient d’un tribunal. Cet amendement a provoqué la colère des opposants aux OGM. En 2012, l’Inde a imposé un moratoire de dix ans sur les essais en champs d’OGM.

Dans le monde entier, des activistes et des organisations comme Greenpeace ont accueilli avec enthousiasme la décision de l’Inde. Les auteurs du rapport de l’IFPRI considèrent pourtant le moratoire comme un recul important dans le domaine des politiques alimentaires. De nombreux scientifiques croient en effet que les OGM offrent une issue potentielle à l’aggravation de l’insécurité alimentaire liée aux changements climatiques. Selon P. K. Joshi et Devesh Roy, des chercheurs de l’IFPRI, le moratoire « n’est pas basé sur une logique scientifique et aura des effets négatifs sur la recherche exploratoire et le développement de technologies en fonction de la demande ».

Greenpeace a décrit l’adoption de la loi, surnommée ironiquement « loi de protection de Monsanto », comme « une journée très triste pour la démocratie et l’avenir de notre alimentation ». Mark Bittman, journaliste culinaire pour le New York Timesrapporte les propos d’un membre de l’Union des scientifiques inquiets (Union of Concerned Scientists, UCS) qui affirme que les OGM qui ont été conçus pour résister aux insectes et aux mauvaises herbes sont en train de montrer leurs faiblesses.

Il n’existe aucune preuve fiable permettant d’attester que les OGM sont dangereux pour les êtres humains. « Mais cela ne veut pas dire que les nouvelles protéines et les autres substances chimiques ne peuvent pas provoquer des problèmes inattendus. Voilà pourquoi nous avons besoin de systèmes de contrôle et de réglementation stricts et efficaces », écrit M. Bittman.

Le débat sur les OGM oppose les défenseurs des cultures génétiquement modifiées et ceux qui croient qu’elles auront des effets à long terme sur la biodiversité et, possiblement, la santé, et qu’elles permettront à des groupes comme Monsanto d’exercer un contrôle accru sur la production alimentaire. En Afrique, où ces préoccupations existent aussi, certains pays ont refusé le maïs transgénique qui leur était distribué comme aide alimentaire.

Per Pinstrup-Andersen, lauréat du Prix mondial de l’alimentation 2001 et auteur d’un ouvrage sur les politiques concernant les OGM, a décrit le moratoire indien comme « absurde » et ajouté qu’il « réduisait [la portée] des efforts déployés par l’Inde pour assurer une sécurité alimentaire durable pour sa population ». M. Pinstrup-Andersen fait partie des scientifiques du courant dominant qui manifestent une certaine ouverture face à la technologie des OGM et qui croient que, si elle n’est pas une solution miracle au problème de la résistance des plantes au changement climatique, elle peut cependant servir d’outil pour assurer la sécurité alimentaire au cours des décennies à venir.

« Ce sont les agences compétentes du gouvernement fédéral qui devraient se charger de réglementer l’utilisation des variétés améliorées aux États-Unis, et non pas le système judiciaire », a-t-il dit à IRIN. « Le manque de compréhension et les connaissances insuffisantes de certains juges risquent de donner lieu à de mauvaises décisions. »

M. Hazell, qui partage la même vision de la technologie des OGM, compare la situation actuelle à l’état des sciences informatiques au début des années 1960. « Pendant que les critiques [de l’informatique] continuaient de mettre l’accent sur les problèmes des ordinateurs centraux, l’industrie était occupée à développer des ordinateurs portables et des appareils portatifs qui ont transformé l’industrie et le monde. Il faut espérer qu’il en sera de même pour les sciences végétales, car, dans le cas contraire, nous risquons de voir beaucoup plus de famines et de déforestation au cours des années à venir. Je ne veux pas dire par là que nous n’avons pas besoin d’une réglementation adéquate en matière de biosécurité, mais simplement que celle-ci devrait se fonder sur la science et les priorités nationales, et non pas être élaborée à partir des opinions anti-scientifiques de quelques ONG internationales mal informées. »

Un nouvel indicateur de productivité

Les agriculteurs et les gouvernements se sont toujours servi du rendement pour mesurer la productivité. Au cours des dix dernières années toutefois, l’utilisation de la productivité globale des facteurs (PGF) – un indicateur qui prend en compte des facteurs fixes comme la terre, le travail, le capital et le coût des intrants directs comme les engrais – a gagné du terrain.

Selon Alejandro Nin-Pratt, de l’IFPRI, cet indicateur « est simple, car il correspond au rapport entre la production totale et le coût total des intrants ou, en d’autres mots, à la quantité produite par unité d’intrant utilisée. »

M. Hazell est d’accord pour dire que la PGF « est un meilleur indicateur… que le rendement, car ce dernier rend seulement compte de la productivité de la terre. La PGF s’améliore quant à elle avec les investissements et l’utilisation de nouvelles technologies – pour l’irrigation par exemple –, car ces éléments permettent d’accroître le rendement des facteurs fixes. »

Selon lui, si les agriculteurs africains sont si pauvres, c’est entre autres parce que le développement agricole sur le continent africain a été largement tributaire des accroissements de la superficie cultivée et de la main d’oeuvre, et très peu de l’augmentation de la PGF. »

La question du genre en agriculture

Le rapport annuel 2011 de la FAO s’intéressait particulièrement au rôle des femmes en agriculture, signalant du même coup l’émergence d’une nouvelle tendance. L’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID), l’IFPRI et l’Initiative d’Oxford pour la pauvreté et le développement humain (Oxford Poverty and Human Development Initiative, OPHDI) ont d’ailleurs développé, depuis, un indice pour mesurer le degré d’autonomisation des femmes dans le domaine de l’agriculture.

« L’Occident fait de l’égalité des sexes une fin en soi, et cela peut se révéler contre-productif dans de nombreuses cultures », a dit M. Hazell. « Nous avons la preuve qu’il est important de donner du pouvoir aux agricultrices, en particulier en Afrique… Or il faut, pour ce faire, mettre en place des interventions pratiques et bien ciblées qui tiennent compte du contexte socio-économique local, et non élaborer des indices d’autonomisation nationaux qui deviennent des buts en eux-mêmes. »

Selon M. Wiggins, de l’ODI, les objectifs prioritaires sont de « garder toutes les filles à l’école jusqu’à 16 ans au moins […] ; [d’]accorder une attention particulière aux enfants de moins de 36 mois et [de] s’assurer qu’ils sont bien nourris ».

D’après Ruth Meinzen-Dick, chargée de recherche principale à l’IFPRI, les approches d’autonomisation des femmes qui ont donné de bons résultats dans le domaine de l’agriculture devraient être étudiées plus soigneusement. L’IFPRI a lancé le Gender, Agriculture and Assets Project (GAAP), dont l’objectif est de mener des évaluations.

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