Aggravation de la crise pour les éleveurs du nord du Mali

La persistance des combats et la crainte de représailles ont gravement perturbé les habitudes migratoires des pasteurs du nord du Mali. À l’approche de la saison de soudure, les éleveurs et leur famille sont particulièrement vulnérables à l’insécurité alimentaire et à la pauvreté.
 
L’instabilité continue de régner dans les régions de Gao et de Tombouctou. On rapporte ainsi des attaques sporadiques et des actes de banditisme. Le plus récent incident, un attentat suicide, a eu lieu à Tombouctou le 30 mars. Si les opérations militaires ont pris fin dans le massif des Ifoghas, dans le nord de la région de Kidal, la sécurité est loin d’être rétablie dans la région et les tensions persistent à la suite de la reprise de la ville de Kidal par les séparatistes touaregs du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA).
 
Mouvements migratoires restreints, escalade des tensions
 
Si l’insécurité a poussé les pasteurs à se disperser un peu partout dans le nord du pays, elle a également empêché certains d’entre eux d’emprunter leurs voies migratoires habituelles par crainte de violences. Ainsi, des milliers d’éleveurs touaregs et arabes craignaient trop les attaques représailles pour retourner dans la zone pastorale située au nord du fleuve Niger et ont trouvé refuge dans les pays voisins.
 
Selon Franck Vanatelle, directeur pays de l’organisation non gouvernementale (ONG) Action Contre la Faim (ACF) au Mali, la plupart des éleveurs se sont dirigés vers le nord de la région de Gao ou vers celle de Kidal ou sont restés sur les rives du fleuve près de Gao et de Tombouctou. Selon Agronomes et Vétérinaires Sans Frontières (AVSF), la criminalité et le banditisme sont très élevés dans les marchés de cette zone.
 
Les éleveurs sont de plus en plus nombreux à affluer vers l’est, près des frontières mauritaniennes et burkinabée, ce qui entraîne une escalade des tensions entre éleveurs et agriculteurs, a dit Marc Chapon, responsable d’AVSF au Mali.
 
Les experts craignent que le déplacement des troupes françaises vers le sud et les zones d’élevage riveraines de Gao et de Tombouctou ne perturbe encore plus les mouvements migratoires des éleveurs qui risquent de chercher à fuir les violences potentielles.
 
Pillage de bétail, rareté du fourrage
 
Les éleveurs du nord du Mali ont perdu de nombreuses têtes de bétail en 2012. Les groupes islamistes qui occupaient le Nord ont en effet saisi nombre de leurs animaux ou les ont achetés pour une bouchée de pain. Mohamed Ould Rhissa, un pasteur de Tombouctou, a dit à IRIN : « J’ai perdu la moitié de mon troupeau pendant l’occupation [du Nord]. J’avais plus de 200 têtes de bétail et je n’en ai plus qu’une cinquantaine. Les djihadistes venaient chaque semaine prendre les animaux qu’ils voulaient. »
 
M. Rhissa a ajouté qu’il était désormais incapable de nourrir les bêtes qu’il lui reste. Le sac de fourrage, qui coûtait 15 dollars avant l’occupation, se vend désormais 40 dollars, et il n’y a pas suffisamment de pâturages en périphérie de Tombouctou, là où se trouve son troupeau. Je ne sais pas ce que je vais en faire. Il est difficile de trouver de l’eau, des pâturages et des gens qui ont suffisamment d’argent pour racheter [les animaux]. Et je ne peux pas me déplacer à cause de l’insécurité ambiante. C’est très triste. »
 
En plus d’être hors de prix, le fourrage est difficile à trouver, car les grands marchands sont nombreux à avoir fui le pays. Par ailleurs, selon le Réseau des systèmes d’alerte précoce contre la famine (FEWSNET), les fournisseurs qui venaient auparavant du sud du Nigeria pour échanger du fourrage contre de la nourriture ont décidé de rester chez eux cette année.
 
Oumarou Ag, un habitant de Gao, a dit à IRIN que certains éleveurs donnaient leurs bêtes aux militaires parce qu’ils étaient incapables de les nourrir. Parmi ceux qui ont réussi à migrer vers le sud du pays, dans la vallée [du Niger,] près de Mopti, certains ont dû vendre leurs animaux à très faible prix.
 
« L’industrie de l’élevage de Gao devra être complètement restructurée si l’on veut éviter la catastrophe », a-t-il dit à IRIN.
 
Des marchés paralysés

 
Vu la fermeture de la frontière algérienne, aucun marché aux bestiaux ne fonctionne à 50 kilomètres au nord du fleuve, dans les régions de Tombouctou et de Gao. Presque tous les échanges commerciaux ont lieu entre des petits commerçants qui troquent de la nourriture contre des animaux.
 
Le prix des bêtes est généralement en hausse à cette époque de l’année. Cette année toutefois, les conditions commerciales sont mauvaises en raison de la flambée des cours des céréales. Selon des évaluations récentes, les prix des céréales sont 70 pour cent supérieurs à la moyenne sur cinq ans dans certaines régions du nord du pays, ce qui laisse craindre une aggravation de l’insécurité alimentaire.
 

« Personne ne nous aide. Les ONG distribuent des vivres aux gens, mais aucune d’elles – ni le gouvernement d’ailleurs – ne pense à nous. Il ne restera bientôt plus grand-chose de l’industrie de l’élevage »

Les pasteurs qui se sont rendus sur les marchés de la ville de Gao ont dit qu’ils n’avaient pu y vendre leurs bêtes parce que les rares personnes qui s’y trouvaient étaient incapables de les acheter.
 
Le Programme alimentaire mondial (PAM) a par ailleurs indiqué que les éleveurs avaient considérablement réduit leur consommation de viande et de lait, sans pour autant fournir de chiffres.
 
Pour les éleveurs, la saison difficile débute, même en temps normal, aux alentours d’avril ou de mai, lorsque les pâturages commencent à manquer. La saison de soudure des agriculteurs se déroule quant à elle d’avril à juin.
 
« Nous nous sentons abandonnés », a dit M. Rhissa. « Personne ne nous aide. Les ONG distribuent des vivres aux gens, mais aucune d’elles – ni le gouvernement d’ailleurs – ne pense à nous. Il ne restera bientôt plus grand-chose de l’industrie de l’élevage. »

Un gouvernement absent
 
Au cours de la dernière année, le gouvernement a été plus ou moins absent du nord du pays, ce qui signifie que toutes les activités officielles de soutien aux éleveurs ont cessé. Selon M. Chapon, d’AVSF, les seules interventions de médecine vétérinaire et campagnes de vaccination qui ont eu lieu dans le nord des régions de Gao et de Tombouctou sont celles que son organisation a menées. Le taux de couverture vaccinale des animaux est donc très faible.
 
« Le risque d’apparition de maladies est élevé en raison de la présence de concentrations importantes d’animaux dans certaines vallées et dans des zones situées près de lacs ou d’autres étendues d’eau », a dit M. Chapon, qui exhorte les organisations d’aide et le gouvernement à étudier la faisabilité d’une campagne de vaccination de masse en 2013. Les coupures de courant qui surviennent fréquemment dans le Nord risquent cependant de nuire à l’amélioration de la couverture vaccinale en rendant difficile et dispendieux le maintien de la chaîne de froid.
 
AVSF travaille actuellement à la création de six postes de santé et de trois équipes mobiles chargées de s’assurer de la santé des personnes et des animaux dans les régions de Tombouctou et de Gao. L’ONG envisage également d’acheter des têtes de bétail pour les familles qui ont perdu une grande partie de leur troupeau à cause des pillages liés à la crise de 2011-2012 ou parce qu’ils ont fui en laissant leurs bêtes derrière elles.
 
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