La réduction des risques de catastrophes dans le monde arabe

Près de 300 hauts fonctionnaires, scientifiques, travailleurs humanitaires et militants des quatre coins du monde arabe se sont réunis en Jordanie pour élaborer leur premier programme régional commun de réduction des risques de catastrophes.

Selon les nouveaux chiffres du Centre de recherche sur l’épidémiologie des catastrophes (CRED), les catastrophes naturelles ont fait plus de 164 000 morts dans la région au cours des trente dernières années et causés environ 19,2 milliards de dollars de dommages.

« Toutes les personnes ici présentes attendaient cet évènement depuis plusieurs années. Le congrès avait été programmé puis reporté et les participants ont donc dû contenir pendant un certain temps leur désir de discuter de ce thème et de s’attaquer immédiatement au problème », a dit à IRIN Margareta Wahlstrom, représentante spéciale du secrétaire général des Nations Unies pour la réduction des risques de catastrophes. Selon elle, le congrès avait été reporté à cause du printemps arabe.

Le congrès, qui doit durer une semaine, se tient à Aqaba, en Jordanie. Reconnue comme numéro un de la préparation aux catastrophes au Moyen-Orient, cette ville portuaire fait partie des nombreux centres urbains établis sur l’une des quatre principales lignes de faille de la région.  

Les intervenants au congrès ont reconnu que la région avait eu « de la chance » d’échapper à des catastrophes naturelles de grande ampleur ces dernières années, mais que les archives historiques révélaient que des villes comme Beyrouth, Damas et Alexandrie avaient toutes déjà été détruites par des tremblements de terre.

Si les risques naturels ne sont pas nouveaux, ils ont été aggravés ces dernières années par l’activité humaine.

« En un laps de temps relativement faible, un certain nombre de facteurs cruciaux ont accru l’exposition des villes arabes aux catastrophes et à leurs répercussions et augmenté leur vulnérabilité », a dit la princesse Sumaya Bint El Hassan, présidente de la Société scientifique royale jordanienne.

« L’explosion de la population urbaine de ces dernières décennies, associée à un aménagement du territoire déficient, a accru la capacité des aléas naturels à causer des dommages considérables dans nos villes. »

Environ 55 pour cent des habitants du monde arabe vivent en ville. Ils devraient atteindre 66 pour cent d’ici 2020.

Prévenir plutôt que guérir

Selon les spécialistes en gestion des catastrophes présents au congrès, c’est le tsunami de 2004 dans l’Océan indien qui a ouvert les yeux de la communauté internationale sur l’importance de se préparer en avance aux éventuelles catastrophes naturelles.

Auparavant, a dit Mme Wahlstrom à IRIN, on considérait que l’on avait peu de contrôle sur de tels évènements : « on [affrontait] les conséquences immédiates, on [reconstruisait], on [payait les travaux] et on [passait à autre chose] ».

Selon elle, les gouvernements réalisent cependant de plus en plus que les catastrophes naturelles ont lieu lorsque les aléas naturels rencontrent des populations vulnérables et non préparées.

« En réalité, il faut les prévoir. Il est possible d’en limiter les impacts et les coûts. »

Début 2005, des pays du monde entier ont signé le Cadre d’action de Hyogo (CAH) pour 2005-2015, qui établit cinq objectifs prioritaires pour que les pays renforcent leurs capacités institutionnelles d’intervention, mettent en place des systèmes d’alerte précoce, identifient les risques et augmentent leur résilience à tous les niveaux.

« L’explosion de la population urbaine de ces dernières décennies, associée à un aménagement du territoire déficient, a accru la capacité des aléas naturels à causer des dommages considérables dans nos villes. »

C’est la première fois que la communauté internationale tentait de coordonner les responsabilités de chacun en cas de catastrophe.

Parfois, l’expérience est le meilleur enseignement. L’Algérie a amélioré ses réglementations en matière de construction pour les écoles et les hôpitaux après les sinistres causés par le séisme de 2003. Le Liban, l’un des meilleurs pays de la région en matière de réduction des risques de catastrophes, a quant à lui entrepris de perfectionner sa coordination de la gestion des catastrophes après que, lors d’un récent accident d’avion, quatre salles d’opération d’urgence ont été installées dans les quatre heures qui ont suivi, mais sans la moindre coordination.

Résultats

Ce congrès est le premier organisé par les pays arabes sur la réduction des risques de catastrophes et la région est la dernière à se réunir avant la conférence mondiale sur ce même thème, qui aura lieu à Genève au mois de mai. Les pays présents établiront des stratégies de résilience pour l’après-2015, dans le prolongement du CAH.
Les changements que cela impliquera sur le terrain dépendront de la mise en œuvre des stratégies élaborées. Jusqu’à présent, les pays arabes ont tardé à mettre en place des mesures pour améliorer leur préparation. Seulement neuf des 22 pays de la région ont mis sur pied une base de données des sinistres ou sont en train de le faire et seulement dix ont remis leur rapport de pays sur la mise en œuvre du CAH à la Stratégie internationale de prévention des catastrophes des Nations Unies (UNISDR).

« Pour être honnête, je partage vos craintes que les progrès ne se fassent que sur le papier », a dit Mme Wahlstrom lors de la conférence de presse de l’évènement. « Mais quand je regarde les conférences que nous avons organisées au fil des ans, je vois une grande cohérence entre les recommandations et engagements et ce qui se fait réellement sur le terrain. »

Financer la prévention

Les experts en gestion des catastrophes présents à la conférence ont souligné qu’investir dans la prévention pouvait permettre aux pays de moins dépenser, car un dollar investi dans la prévention équivaut à au moins quatre dollars dépensés après une crise.

Les catastrophes naturelles sont souvent extrêmement coûteuses. Les inondations qui ont frappé l’Arabie Saoudite et le Yémen en 2008 et 2009 ont par exemple coûté 1,3 milliard de dollars.

Les pays non préparés mettent en outre bien plus longtemps à se rétablir et les villes et régions touchées peuvent enregistrer un recul de plusieurs années.

La décision du gouvernement libanais de donner la priorité aux mesures de préparation date du séisme à Haïti, qui a causé d’importants sinistres et dont des membres du cabinet du premier ministre libanais ont été les témoins directs.

« La difficulté consiste à convaincre les gouvernements de payer pour quelque chose qui n’est pas encore tangible, mais qui va le devenir dans les prochaines années », a dit Mme Wahlstrom.

Selon les chiffres publiés récemment par le CRED, ces trois dernières années, les aléas naturels dans le monde ont coûté plus de 100 milliards de dollars par an.

La Ligue arabe est responsable de l’adoption des mesures de réduction des risques de catastrophes dans la région et a établi en 2012 une stratégie adoptée par les chefs d’État du monde arabe.

Pourtant, selon Fatma Al-Mallah, conseillère en réduction des risques de catastrophes et membre du Groupe consultatif de haut niveau post-CAH, les engagements doivent aller plus loin.

« Ce n’est pas suffisant. Chaque gouvernement devrait s’engager politiquement. Les pouvoirs politiques de nos pays devraient montrer plus de courage face aux problèmes. »

Elle a averti les gouvernements que les aléas naturels tels que les sécheresses étaient souvent une cause sous-jacente d’agitation politique, citant les exemples du Darfour et du printemps arabe. Selon elle, une mauvaise gouvernance concernant ces problèmes risquerait d’entraîner une instabilité politique dans les couches sociales les plus basses.

Selon Jordan Ryan, directeur du Bureau de la prévention des crises et du relèvement du Programme des Nations Unies pour le développement, les catastrophes naturelles touchent invariablement les plus vulnérables.

« Les feux de forêts au Liban et les tremblements de terre en Algérie rappellent à quel point cette région est vulnérable. Comme dans le reste du monde, nous savons qui en souffre le plus : les pauvres. »

Selon lui, 95 pour cent des 1,3 million de personnes tuées par des catastrophes naturelles dans le monde ces vingt dernières années étaient pauvres.

« [Ces décès] sont autant attribuables à la faiblesse des systèmes de préparation qu’aux catastrophes naturelles elles-mêmes », a dit M. Ryan.

jj/cb-ld/amz