En Afrique, la corruption salit l’eau

La collusion entre les responsables gouvernementaux, les vendeurs d’eau peu scrupuleux et les grands propriétaires agricoles est à l’origine de détournements des systèmes d’eau, de malversations et de l’absence de volonté pour faire adopter des lois destinées à protéger les sources d’eau de l’empiétement et de la pollution. Il ne s’agit là que de quelques exemples de la façon dont la corruption prive des millions d’Africains pauvres de l’accès à une eau propre et salubre, estiment les experts.

« La corruption dans le secteur de l’eau se manifeste par l’absence de services d’approvisionnement durables, un ciblage des ressources et des investissements inéquitables et la participation limitée des communautés affectées dans les processus de développement », a dit à IRIN Bethlehem Mengistu, responsable régionale du plaidoyer pour l’organisation non gouvernementale (ONG) WaterAid.

Dans un rapport publié en 2010, l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) estimait qu’environ 780 millions de personnes dans le monde, dont 343 millions d’Africains, n’avaient pas accès à une « source d’eau potable améliorée » (réseau d’eau courante, bornes-fontaines, puits ou sources protégés ou réservoirs d’eau de pluie).

Dans le monde entier, les maladies hydriques font environ 3 millions de victimes chaque année, selon l’OMS.

D’après les chiffres de la Banque mondiale, dans le monde entier, 20 à 40 pour cent des fonds publics destinés au secteur de l’eau disparaissent du fait de la corruption et des pratiques malhonnêtes.

Privés d’eau potable

En Afrique, le changement climatique et la croissance démographique entraînent une accélération de la concurrence pour le contrôle des ressources en eau, provoquant parfois des conflits communautaires. Les experts estiment par ailleurs que la corruption vient aggraver les problèmes liés à l’eau en Afrique.

« Parmi les exemples plus spécifiques de la façon dont la corruption prive les personnes pauvres d’un accès à l’eau potable, on peut citer les situations où des personnes riches ou ayant des liens politiques utilisent leur position pour influencer de manière excessive l’emplacement d’une source d’eau au détriment des pauvres », a dit à IRIN Maria Jacobson, responsable de programme auprès de la Facilité pour la gouvernance de l’eau (Water Governance Facility, WGF) un programme conjoint de l’Institut international de l’eau de Stockholm (Stockholm International Water Institute, SIWI) et du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD).

Selon Mme Jacobson, « dans un système corrompu dont le fonctionnement repose sur les pots-de-vin, [les pauvres] n’ont pas les ressources nécessaires pour participer » et sont dès lors « perdants en termes de qualité des services d’approvisionnement en eau ».

« Les personnes pauvres disposent également de très peu de moyens, voire aucun, pour entrer sur les marchés alternatifs lorsque les systèmes publics corrompus ne livrent pas la marchandise », a-t-elle ajouté.

Selon un rapport publié en 2008 par Transparency International (TI), une coalition mondiale de lutte contre la corruption, celle-ci a privé plus d’un milliard de personnes de l’accès à une source d’eau potable sûre et 2,8 milliards d’autres de services d’assainissement.

Une étude publiée en 2012 dans Water Alternatives, une revue évaluée par les pairs, a révélé qu’un projet d’exploitation agricole et d’élevage de grande envergure avait entraîné la contamination de sources d’eau desservant quelque 45 000 personnes en Tanzanie. Le projet avait été mis en oeuvre sur un terrain de 14 hectares loué par le gouvernement à une entreprise privée dans la région d’Iringa. Certains indices laissent croire que les procédures légales habituelles n’auraient pas été respectées.

L’étude, menée par l’ONG italienne ACRA (Cooperazione Rurale in Africa e America Latina), indique que les engrais, les pesticides et les déchets animaux provenant de l’exploitation agricole ont été emportés en aval vers les points d’eau.

« La législation tanzanienne prévoit des mécanismes pour limiter les activités potentiellement polluantes, établir des zones protégées autour des sources d’eau et habiliter les associations d’utilisateurs d’eau à exercer un contrôle sur les activités qui altèrent la qualité de l’eau. Or, dans la pratique, ces mécanismes n’ont pas été efficaces dans la région d’Iringa parce que de nombreuses procédures n’ont pas été respectées », ont indiqué les auteurs.

Selon le rapport de TI, la corruption ferait « augmenter le prix du raccordement d’un foyer au réseau de distribution d’eau de jusqu’à 30 pour cent » dans les pays en développement, ce qui entraîne une hausse de plus de 48 milliards de dollars du « coût total de l’atteinte des Objectifs du Millénaire pour le développement pour l’eau et l’assainissement, qui sont les pierres angulaires de la résolution de la crise mondiale de l’eau. »

Au Kenya, par exemple, les pauvres de Nairobi, la capitale, paient 10 fois plus pour l’eau que leurs compatriotes plus riches, selon TI.

Incompétence des autorités

L’incompétence des autorités locales et nationales a aussi contribué à la situation actuelle.

« Puisque les revenus du secteur de l’eau n’ont pas d’affectation précise, ils ne sont pas réinjectés pour améliorer les services. Il n’est pas rare de voir des pompes et des tuyaux brisés ou qui fuient dans de nombreuses régions urbaines et rurales des pays africains », a dit à IRIN Barrack Luseno, un analyste kényan du secteur de l’eau.

Selon le rapport de TI, les points de captage d’eau construits au Malawi entre 1988 et 2002 ont généralement été placés dans des régions où de telles installations existaient déjà, notamment à cause du « favoritisme politique ».

« Les principaux moteurs [de la corruption] sont les limites imposées à la participation, à la transparence et à la redevabilité. Le plus souvent, les détails concernant les ressources du secteur ne sont pas divulgués, la participation des titulaires de droits aux questions critiques du développement est limitée et l’équilibre des pouvoirs [checks and balances] dans les principaux rôles décisionnels est faible », a ajouté Mme Mengistu, de WaterAid.

Dans un rapport publié en 2012, WaterAid recommande aux gouvernements d’investir plus, mais aussi d’adopter des mesures pour lutter contre la corruption débridée dans le secteur de l’eau.

« Les gouvernements et les bailleurs de fonds doivent s’assurer que des mécanismes rigoureux visant à établir l’équilibre [checks and balances] sont en place afin d’endiguer la corruption et de limiter le gaspillage », indique le rapport.

« Les personnes pauvres disposent également de très peu de moyens, voire aucun, pour entrer sur les marchés alternatifs lorsque les systèmes publics corrompus ne livrent pas la marchandise »

Le document cite également comme exemple la réactivité dont ont fait preuve les bailleurs de fonds et le gouvernement ougandais pour mettre fin aux détournements de fonds survenus dans le secteur national de l’eau à la fin 2012.

« Il faut constamment renforcer l’obligation de redevabilité des gouvernements dans la fourniture de services et encourager le respect de leurs devoirs en tant que détenteurs d’obligations [duty bearers]. Les organismes de services communautaires ont un rôle important à jouer en tant qu’organes de surveillance et doivent s’assurer que les titulaires de droits [right holders] obtiennent ce à quoi ils ont droit », ajoute le rapport.

L’implication des communautés dans le processus décisionnel et l’augmentation des investissements dans le secteur sont quelques-uns des moyens permettant d’assurer l’accès à l’eau d’un plus grand nombre de personnes.

« Nous devons garantir l’intégrité en assurant une plus grande transparence dans la manière de gérer les problématiques relatives à l’eau et à la terre. Il faut se rappeler que l’accès à la terre est tout aussi important pour les communautés rurales que l’accès à l’eau. C’est ce qui explique les conflits entre les éleveurs pastoralistes et les communautés d’agriculteurs », a ajouté M. Luseno.

Faut-il privatiser ?

Certaines personnes prônent la privatisation des services d’approvisionnement en eau. Sur le continent africain, le Sénégal et la Côte d’Ivoire sont considérés comme des exemples en la matière. Les critiques craignent cependant une augmentation des prix et estiment qu’il est dangereux de placer des ressources vitales entre les mains de sociétés à but lucratif.

Dans son ouvrage publié en 2010 et intitulé Privatizing Water: Governance failure and the world’s urban water crisis [Privatiser l’eau : l’échec de la gouvernance et la crise urbaine de l’eau dans le monde], Karen Bakers écrit : « Le consensus selon lequel la participation du secteur privé ne permettra pas, comme l’espéraient certaines personnes, de réussir là où les gouvernements ont échoué, c’est-à-dire de fournir de l’eau à tous, commence à émerger. »

Selon WGF, les débats idéologiques sur la privatisation des services d’approvisionnement en eau « ne profitent pas à ceux qui n’ont pas accès à une source d’eau et des services d’assainissement durables. »

La Banque mondiale estime qu’en 2007, quelque 160 millions d’usagers étaient desservis par des entreprises de distribution d’eau privées dans le monde. Environ 50 millions d’entre eux obtiennent leur eau grâce à des partenariats publics-privés pouvant être considérés comme réussis.

La privatisation a cependant eu des résultats différents dans les pays où elle a été mise en oeuvre.

Une étude de la Banque mondiale a révélé que l’accès à l’eau dans la capitale mozambicaine, Maputo, s’était amélioré depuis que la gestion de l’eau avait été confiée à des entreprises privées.

Les réformes du secteur de l’eau ougandais prévoyaient l’augmentation des fonds provenant du gouvernement et l’amélioration de la gestion de la National Water and Sewerage Corporation – une entreprise publique gérée par le privé et responsable de l’approvisionnement en eau des 15 plus grandes villes du pays. En l’espace de cinq ans, l’institution est devenue, de l’entité totalement inefficace, déficitaire et contre-performante qu’elle était, une entreprise publique prospère et financièrement viable, selon WaterAid. La couverture du service est passée de 48 à 74 pour cent entre 1998 et 2010. Pendant la même période, le nombre de ménages raccordés est passé de 53 000 à 246 259.

Il n’a cependant pas été facile d’éradiquer la corruption.

« Les entrepreneurs privés interrogés dans le cadre d’une étude sur la corruption dans le secteur de l’eau ougandais estimaient que le pot-de-vin moyen pour l’attribution d’un marché s’élevait à 10 pour cent [du coût total]. La même étude montrait que 46 pour cent des consommateurs d’eau urbains avaient payé un supplément pour être raccordés au système », a dit Mme Jacobson, de WGF.

Le Kenya a pour sa part abandonné ses plans d’ouvrir le secteur de l’approvisionnement en eau de Nairobi aux entreprises privées, craignant une augmentation importante des prix de l’eau.

En 2008, le Mali a été le théâtre de manifestations anti-privatisation qui ont fait un mort et cinq blessés dans la capitale, Bamako.

Au Ghana, les tarifs de l’eau ont augmenté de 80 pour cent à la suite de la privatisation, et un tiers des habitants n’ont toujours pas accès à une eau propre et salubre.

« L’expérience suggère que les pouvoirs réglementaires en place doivent être efficaces pour que l’engagement du secteur privé fonctionne », a indiqué WGF.

Selon les experts comme Mme Jacobson, de WGF, il faut, pour mettre fin à la corruption dans ce secteur, évaluer l’efficacité des interventions de lutte contre la corruption, mettre en place des réformes juridiques et financières et développer les capacités du secteur public.

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