Les migrants tchadiens déplorent les mauvais traitements infligés par les autorités libyennes

Des milliers de migrants subsahariens ont été contraints de fuir les violences qui ont précédé et suivi le renversement du leader libyen Mouammar Khadafi en octobre 2011. Depuis lors, toutefois, les autorités en ont gardé des centaines d’autres en détention dans des conditions difficiles avant de les déporter, selon d’anciens travailleurs migrants tchadiens.

Plus de 2 000 Tchadiens et autres ressortissants de pays d’Afrique subsaharienne sont rentrés chez eux depuis 2012, selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM). Parmi les déportés, nombreux sont ceux qui ont été détenus pendant plusieurs mois ou années avant d’être ramenés au Tchad dans des camions ouverts. Les migrants rapatriés ont par ailleurs raconté avoir été arrêtés parce qu’ils n’avaient pas de permis de travail ou parce qu’on les soupçonnait d’avoir été des mercenaires à la solde du régime de Kadhafi.

« Les rapatriements irréguliers sont devenus plus intenses récemment. Depuis l’an dernier, les autorités tchadiennes ont observé un afflux de migrants préalablement détenus en Libye dans le nord du Tchad. La gestion de cette situation représente un défi humanitaire majeur », a dit Qasim Sufi, chef de mission de l’OIM au Tchad.

« Les rapatriés sont confrontés à une multitude de défis allant du traumatisme d’avoir été détenus pendant de longues périodes (certains jusqu’à 27 mois) à celui d’avoir été témoins ou victimes de violences », a ajouté M. Sufi.

« Les autorités libyennes organisent des convois pour ramener les migrants au Tchad. Il semble que la plupart des camions ne soient pas adaptés au transport de personnes et qu’ils ne contiennent ni vivres, ni eau, ni trousses de premiers soins alors que le voyage dure souvent 10 jours ou plus. »

Selon le gouvernement tchadien, quelque 300 000 Tchadiens vivaient et travaillaient en Libye avant la révolte de février 2011. Ils occupaient pour la plupart des emplois peu qualifiés à Tripoli, à Benghazi ou à Sebha, où la majorité a vécu pendant un à cinq ans.

Depuis janvier 2012 seulement, la Libye a déporté 566 Tchadiens (libérés des centres de détention). « Les rapatriés étaient dans un état lamentable quand ils sont arrivés ; nombre d’entre eux étaient gravement déshydratés et souffraient d’infections, de blessures ou de problèmes d’estomac », a dit M. Sufi.

Peu de temps après sa déportation, Mahamat Zene Issa, un jeune homme de 26 ans qui a vécu en Libye pendant cinq ans, a raconté les mauvais traitements qu’il a subis dans le centre où lui et d’autres travailleurs migrants ont été détenus pendant de longues périodes sans accusation formelle.

« J’allais rendre visite à mon cousin, qui vit à environ 5 kilomètres de mon appartement, quand un véhicule de l’armée m’a ramassé. [Les soldats] m’ont battu jusqu’à ce que je perde connaissance », a dit à l’OIM M. Issa, qui est originaire de la région des Lacs, au Tchad.

« Quand je me suis réveillé, j’étais dans un centre de détention. Je ne savais pas pourquoi et il n’y avait personne à qui demander. J’y ai vécu pendant 27 mois dans des conditions difficiles, mais, grâce à Allah, je suis toujours en vie alors que de nombreux autres n’ont pas survécu. J’ai vu des gens se faire tuer ou mourir des suites de maladies… On nous traitait comme des chiens. »

Si le racisme anti-Noirs existe depuis longtemps en Libye, il est devenu particulièrement problématique pour les migrants subsahariens – les ressortissants de pays comme le Mali, le Niger, le Nigeria, le Sénégal, le Soudan, le Tchad – depuis le soulèvement libyen. Les rebelles qui se sont battus pour renverser Kadhafi l’accusaient en effet d’utiliser des mercenaires africains noirs pour mater la révolte.

Longtemps avant sa chute, Kadhafi avait été accusé d’avoir intégré des soldats tchadiens, des guerriers touaregs du nord-ouest de l’Afrique et d’autres combattants non-libyens au sein de l’armée libyenne, et notamment de la brigade Khamis, dirigée par l’un de ses fils.

Les migrants tchadiens déportés par la route depuis la Libye arrivent souvent à Faya, la plus grande ville du nord du Tchad, où ils sont accueillis dans un centre de transit opéré par l’OIM, la Croix-Rouge tchadienne et les autorités locales.

Depuis juillet 2012, trois vagues de migrants tchadiens ont été déportées depuis la Libye, selon l’OIM. Les affrontements sanglants qui ont accompagné la révolution avaient auparavant entraîné la fuite de plus de 150 000 travailleurs migrants.

« Battus jour et nuit comme des animaux »

Moussa Adam Béchir, 25 ans, raconte avoir été arrêté, placé en détention et battu. Il a été enfermé pendant 14 mois avant d’être libéré du jour au lendemain sans aucune explication.

« Nous étions tous victimes de torture dans le centre de détention. On ne nous traitait pas comme des êtres humains. Nous étions battus jour et nuit comme des animaux simplement parce que nous étions tchadiens et qu’on nous accusait d’être des mercenaires », a dit M. Béchir dans une interview avec l’OIM.

« Un jour, on nous a amenés à l’hôpital et des infirmières nous ont prélevé du sang sans qu’on nous explique pourquoi », a-t-il ajouté, expliquant que plus de 2 000 personnes, incluant des Maliens et des Nigériens, étaient détenues dans le même centre.

« J’ignore pourquoi on nous a libérés. Une nuit, on nous a dit que nous pourrions rentrer chez nous le lendemain. Ce jour-là, on nous a fait monter dans des camions pour nous ramener à la maison. »

Les migrants qui rentrent chez eux ont souvent de la difficulté à se réinstaller. Nombre d’entre eux n’ont pas de papiers d’identité, d’argent ou même de vêtements et doivent se tourner vers leur famille – à qui ils envoyaient auparavant des fonds – pour obtenir du soutien, a expliqué M. Sufi. Certaines familles qui n’avaient pas eu de nouvelles de leurs proches depuis longtemps en avaient conclu qu’ils étaient morts.

« Même si je ne sais vraiment pas ce qui adviendra de moi maintenant, je suis content d’être de retour à la maison. Ici, on ne me demandera pas mes documents d’identité et je ne risque pas d’être battu ou détenu pour rien », a dit M. Issa.

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