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Quelle est la meilleure façon d’aider les 750 000 PDIP du Pakistan ?

PESHAWAR, 4 mars 2013 (IRIN) - Les habitants qui ont fui les derniers affrontements dans l’agence Khyber des régions tribales sous administration fédérale (FATA) du Pakistan affirment qu’ils n’ont même pas eu le temps d’enterrer leurs morts avant de quitter leurs maisons dans la vallée de Tirah.

Ce sont les derniers arrivés des centaines de milliers de personnes ayant abandonné leurs maisons dans la ceinture tribale près de la frontière entre le Pakistan et l’Afghanistan au cours des cinq dernières années rythmées par les opérations militaires pakistanaises.

Le conflit n’est pas la seule cause de déplacement ; les catastrophes naturelles jouent aussi un rôle, créant ce que les travailleurs humanitaires appellent une « urgence complexe ».

Mais malgré l’existence de camps créés pour les personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays (PDIP) où le gouvernement et les organisations humanitaires distribuent de l’aide, beaucoup ont choisi de s’installer ailleurs, ce qui représente un véritable obstacle pour ceux qui veulent aider ces communautés vulnérables.

Plus de 75 000 personnes vivent dans trois camps de PDIP établis (comme Jalozai, à une demi-heure de route de Peshawar) qui hébergent les familles dans des tentes ou des abris de fortune et leur fournissent une aide alimentaire, des structures médicales et de l’eau potable. Ils servent également de point d’enregistrement central pour les familles qui viennent des régions touchées par un conflit ou une catastrophe naturelle.

Selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA), bien que ces camps soient étendus, ils regroupent seulement 10 pour cent des 75 000 PDIP.

Les organisations humanitaires sont de plus en plus incitées à s’occuper de ceux qui préfèrent vivre ailleurs ; souvent à Peshawar, la capitale de la province de Khyber Pakhtunkhwa (KP) au Pakistan ou ailleurs dans la province.

Les organisations non gouvernementales (ONG) et les Nations Unies présentes au Pakistan mènent des enquêtes d’évaluation de vulnérabilité et d’établissement du profil des PDIP (IDP vulnerability assessment and profiling - IVAP) pour recueillir des informations afin d’identifier les PDIP à l’extérieur des camps et le type d’aide dont elles ont besoin en matière d’abris, de nourriture, de soins de santé ou de services d’eau, d’assainissement et d’hygiène (WASH).

Ces organisations recueillent aussi des renseignements sur les besoins des PDIP à leur retour chez elles, généralement dans les FATA. Les principales inquiétudes des familles concernent le logement, la sécurité et l’agriculture.

Les résultats des IVAP sont ensuite transmis aux partenaires humanitaires afin d’assurer une aide ciblée là où les besoins sont les plus importants.

Le projet IVAP financé par la Commission européenne recommande que les organisations humanitaires privilégient l’aide aux familles à l’extérieur des camps, où 82 pour cent d’entre elles doivent payer un loyer et vivent à l’étroit dans des conditions difficiles.

Les PDIP à l’extérieur des camps

Fournir des services humanitaires hors des limites du camp peut s’avérer difficile.

Les PDIP ont un accès direct aux installations dans les camps, mais les coutumes tribales, la perception de la vie dans le camp et le choix d’habiter chez des parents ou des amis, font qu’un grand nombre de PDIP préfère vivre en dehors des camps, ce qui n’aide pas les autorités et les organisations humanitaires à les localiser ou à leur apporter de l’aide.

Il serait préférable, pour ceux qui apportent de l’aide comme pour les PDIP qui la reçoivent, que la distribution soit décentralisée, a déclaré Sobat Khan Afridi, président de Tehreek-e-Mutasireen Khyber Agency, une ONG créée par différents partis politiques pour venir en aide aux PDIP.

« Il est plus facile pour les grandes organisations, notamment les ONG internationales, de travailler dans les camps, car c’est plus facile à gérer pour elles. Le problème est qu’il est toujours compliqué pour les familles qui vivent en dehors des camps d’atteindre Jalozai pour obtenir une aide », a déclaré M. Afridi.

« Il vaudrait mieux installer des points de distribution dans Peshawar aux endroits où se concentrent beaucoup de PDIP. Ce serait moins stressant pour les autorités de Jalozai et moins problématique pour les PDIP à l’extérieur du camp également ».

Yar Mohammed, 29 ans, originaire de la vallée de Tirah, est arrivé à Peshawar en janvier après avoir marché avec sa famille pendant cinq jours, la plupart du temps sous une neige abondante. Il affirme qu’il n’était pas envisageable de se rendre à Jalozai.

« Les personnes dans les camps sont les plus vulnérables. Elles n’ont pas d’autres moyens ou ressources pour s’en sortir seules »
« Certaines personnes m’ont dit que les installations de Jalozai n’étaient pas suffisantes. Ils allaient nous donner une seule tente et ce n’est pas assez pour 10 personnes ».

Au lieu de cela, M. Mohammed a vécu chez son cousin avant de trouver une maison en terre de trois pièces à Scheme Chowk, dans la région de Peshawar. Il paie 4 000 roupies pakistanaises (41 dollars) par mois et espère trouver bientôt un meilleur logement pour sa famille.

« Le déplacement des familles à l’extérieur des camps, notamment celles de Khyber, est très versatile. Parfois, les familles vivent chez des proches. Si elles en ont les moyens, elles louent une maison. Nous faisons de notre mieux pour toutes les recenser, mais c’est compliqué », a déclaré Faiz Muhammad, le coordinateur en chef du gouvernement de KP pour les PDIP.

Des efforts sont réalisés pour garder le contact avec les familles qui choisissent de vivre chez des proches ou de payer un loyer. Le gouvernement utilise les numéros de téléphones portables pour enregistrer les familles vivant à l’extérieur des camps, et les responsables essaient de prendre contact avec les familles qui ne sont pas encore inscrites lors des distributions mensuelles de nourriture aux points établis, a-t-il ajouté.

« Même si les personnes ne vivent pas dans le camp, la plupart d’entre elles se rendent aux points de distribution de nourriture, ce qui nous permet d’obtenir des renseignements et d’échanger des informations avec elles afin d’évaluer la situation ».

Les organisations humanitaires et le gouvernement ont identifié à Peshawar et dans ses environs les zones où se trouvait un grand nombre de PDIP. Des aides telles que des soins médicaux sont également distribuées dans ces zones.

« Identifier les familles à l’extérieur des camps était difficile à cause des réticences de beaucoup de familles de PDIP à s’enregistrer, mais aussi à cause des inquiétudes des organisations liées à leur propre sécurité. Cela a pu être partiellement résolu en localisant sur une carte les familles grâce aux renseignements donnés par les PDIP vivant dans les camps et en redoublant d’efforts pour enquêter auprès des familles de PDIP hébergées dans des communautés d’accueil », a déclaré un travailleur humanitaire pour Save the Children au Pakistan qui souhaite rester anonyme.

Se reconstruire ailleurs

Khalid Shah de l’agence de Khyber vit à Sufaid Dheri, un quartier de Peshawar où vivent 250 familles déplacées selon les estimations. Il y a deux ans, inquiet pour la sécurité de ses enfants alors de l’escalade du conflit dans la ville de Bara, il a barricadé son magasin et a quitté sa maison. Il s’est d’abord arrêté à Jalozai.

Tout le monde m’a dit que le mieux était de rejoindre le camp. C’était plus sûr et il y avait des vivres et des abris. Mais après quelques mois, je ne pouvais plus le supporter », a déclaré M. Shah, 42 ans.

Après Jalozai, il s’est rendu à Sufaid Dheri où il gagnait un salaire journalier en chargeant et en déchargeant des marchandises sur un marché. Aujourd’hui, il habite un deux-pièces dans le même quartier avec sa famille. Il est toujours inscrit auprès des autorités de Jalozai et il se rend souvent au camp lorsqu’il a besoin d’une aide.

« J’ai réussi à déménager ici, mais mon frère et sa famille sont toujours à Jalozai. Il travaille ici avec moi, mais il reste inscrit là-bas. On ne sait jamais », a déclaré M. Shah. Tous les mois, les frères retournent à tour de rôle dans leur propriété et leur magasin à Bara.

Pour beaucoup de familles, pessimistes quant au retour de la paix dans leurs villages et leurs villes, l’étape suivante est de construire une vie nouvelle loin de Khyber. Beaucoup ont vendu leurs terres pour acheter une propriété à Peshawar ou dans la banlieue. Ceux qui ont de l’argent ont également monté des commerces.

« Le jour où je serai convaincu que la paix est revenue à Bara, alors j’y retournerai », a déclaré M. Shah.

Cependant, ceux qui n’ont même pas de moyens financiers modestes représentent un véritable défi pour les décisionnaires en termes de stratégie de retour. Les PDIP les plus pauvres n’ont pas d’autre choix que de s’inscrire et de vivre dans des camps comme celui de Jalozai où les services fournis sont bien supérieurs à ce qu’ils pourraient avoir en rentrant chez eux.

« Les personnes dans les camps sont les plus vulnérables. Elles n’ont pas d’autres moyens ou ressources pour s’en sortir seules. Elles ont accès aux soins de santé, à une éducation et à de la nourriture au camp », a déclaré Faiz Muhammad du gouvernement de KP.

« C’est une question évidente : pourquoi reviendraient-ils ? »

Des craintes concernant la sécurité

Les responsables pakistanais affirment que les plans de retour ne peuvent pas réussir tant que la paix n’est pas rétablie dans les régions touchées.

« Nous pourrons commencer à travailler sur un programme de retour pour les PDIP seulement quand le gouvernement et l’armée auront décrété que la région touchée est sans danger », a déclaré Faiz Muhammad.

Dans un camp de réfugiés de la banlieue de la capitale pakistanaise, Islamabad, où vivent de nombreuses familles déplacées par le conflit à la frontière avec l’Afghanistan, Sher Mohammed, originaire de l’agence Mohmand des FATA, déclare que l’armée a quitté son village, mais que les membres de sa famille qui y sont retournés craignent toujours les attaques d’insurgés.

« Mes cousins y sont allés l’été dernier et ils ont dû revenir, car c’était toujours trop dangereux là-bas. Je ne peux pas me permettre de rentrer si ce n’est pas absolument sûr. Cela coûte 50 000 roupies pour ramener ma famille à la maison. Si c’est dangereux, je devrais de nouveau dépenser 50 000 roupies pour revenir ici », a déclaré l’homme de 40 ans. « Je n’ai pas assez d’argent ».

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Theme (s): Paix et sécurité, Politique, Réfugiés et déplacés,

[Cet article ne reflète pas nécessairement les vues des Nations Unies]

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