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Pourquoi le Sahel a de nouveau besoin de 1,6 milliard de dollars cette année

DAKAR, 20 février 2013 (IRIN) - La Stratégie régionale 2013 pour le Sahel demande 1,66 milliard de dollars pour répondre aux besoins humanitaires et renforcer la résilience des populations vulnérables, un chiffre identique à celui de l’appel lancé en 2012 contre la crise alimentaire. Pourtant, selon les organisations humanitaires, le nombre de Sahéliens risquant de souffrir de la faim a baissé de 44 pour cent cette année pour atteindre les 10,3 millions. Les journalistes d’IRIN se sont entretenus avec les représentants d’organisations humanitaires afin de déterminer pourquoi la demande reste inchangée.

« Tout d’abord, les chiffres de l’an dernier représentaient seulement sept mois de besoins liés à la crise alimentaire, car l’appel avait été lancé en mai », a déclaré Allegra Baiocchi, directrice du Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA) en l’Afrique de l’Ouest.

« Deuxièmement, ce montant similaire est simplement une coïncidence et sa nature est très différente », a-t-elle poursuivi.

David Gressly, coordinateur humanitaire régional des Nations Unies pour le Sahel a expliqué : « En 2012, les organisations se sont concentrées principalement sur la réponse en matière d’aide alimentaire d’urgence et de nutrition. En 2013, c’est beaucoup plus vaste ; la situation d’urgence au Mali s’est ajoutée aux difficultés et les organisations espèrent démarrer rapidement les programmes pour favoriser la résilience des populations ».

« Ce dont nous sommes certains est que le financement doit rester élevé en 2013, qui n’est pas une année de crise de la même nature que celle de l’an dernier, mais qui reste une année de crise », a déclaré Cyprien Fabre, chef du bureau régional de l’Office d’aide humanitaire de la Commission européenne (ECHO) en Afrique de l’Ouest. « Les plus pauvres se sont endettés, atteignant le point de rupture, mais n’ont pas récupéré d’un coup grâce aux bonnes récoltes de cette année. Beaucoup commencent de nouveau l’année sans rien. L’extrême pauvreté n’est pas un piège auquel vous pouvez échapper en l’espace d’une année ».

Cette année, la demande d’aide alimentaire est passée de 831 millions à 644 millions de dollars, avec des baisses importantes dans la plupart des pays à l’exception du Mali, dont la demande a augmenté de 24 pour cent à cause du conflit actuel ; de la Mauritanie avec une hausse de 65 pour cent de plus liée à une sous-estimation des besoins en 2012 ; et du nord du Nigéria où la demande a augmenté de 100 pour cent, car le gouvernement commence juste à s’attaquer aux problèmes grandissants de sécurité alimentaire  et de nutrition de ses citoyens.

Les besoins en sécurité alimentaire ont considérablement baissé au Niger (passant de 490 millions à 354 millions de dollars) après une réponse alimentaire et nutritionnelle relativement efficace dans le pays, favorisée par le soutien solide du gouvernement.

Un taux de malnutrition toujours élevé

Le nombre d’enfants atteints de malnutrition aiguë sévère ciblés pour la distribution des secours est de 1,4 million cette année, contre un million l’année dernière. Cela est dû au report de l’année dernière, mais aussi au fait que, si la malnutrition est liée à l’insécurité alimentaire, ses racines sont plus profondes au Sahel, où elle est étroitement liée à une eau de mauvaise qualité, aux mauvaises pratiques d’alimentation des nourrissons et au manque de soins de santé adaptés pour les nourrissons et les femmes enceintes.

Selon l’OCHA, dans le nord du Niger seulement, quelque 260 000 enfants âgés de moins de cinq ans seraient atteints de malnutrition aiguë sévère cette année.

Des évaluations plus complètes et approfondies ont également conduit à ce chiffre élevé de 1,4 million, ce qui indique que le nombre réel est sans doute plus grand. « Nous sommes beaucoup plus proches de la réalité que l’an dernier”, a déclaré M. Gressly, « mais je n’exclus pas la possibilité qu’il y ait encore des cas que nous ignorons…

« L’année dernière, les organisations se sont beaucoup investies dans la lutte contre la malnutrition aiguë sévère », a déclaré M. Gressly, « mais nous devons continuer sur notre lancée pour y mettre un terme et empêcher les taux de rechute élevés au Sahel ».

Selon Elise Ford, responsable de l’action au Sahel de l’organisation Oxfam, les chiffres traduisent le chemin parcouru par la communauté humanitaire. « Cela reflète notre progression en termes de qualité de nos évaluations… et nous avons plus de moyens sur le terrain que nous n’en avions à la même période en 2012. Nous pouvons venir en aide à plus de monde ».

Les organisations comme le Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF) se tournent progressivement vers une approche plus holistique en incluant les problèmes d’eau potable et d’assainissement aux programmes de santé. Les exigences en matière d’eau, d’assainissement, d’hygiène (WASH) et de santé ont doublé cette année dans tous les pays à l’exception du Tchad. « Après tout, cela donne le mauvais exemple lorsque les enfants souffrant de malnutrition sont soignés dans des centres de santé qui ne disposent pas d’eau potable ou de toilettes », remarque un travailleur humanitaire qui souhaite rester anonyme.

« Il ne s’agit pas seulement de malnutrition et d’alimentation », a déclaré Mme Baiocchi. « Ce sont des problèmes pluridimensionnels qui demandent des solutions pluridimensionnelles ».
Relancer la résilience

Bien sûr, pour que la « résilience » ait une signification au Sahel, les activités qui la favorisent doivent être financées et cela va au-delà des ressources de la réponse humanitaire. Selon l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), cela implique d’aider les fermiers à diversifier leurs cultures, à accroître leur rendement en grains et à recourir à une irrigation efficace. Pour les éleveurs, cela implique notamment la réduction des troupeaux, une meilleure conservation du fourrage et des programmes de vaccination plus ciblés.

« C’est le début d’un long projet, sur 10 ou 20 ans, de résilience pour la région. Il n’est pas surprenant de constater que les besoins sont nombreux », a déclaré Mme Ford.

Mais la stratégie de 2013 représente seulement une partie du programme de résilience, a souligné M. Gressly. « L’essentiel doit provenir des fonds pour le développement ».

Une agriculture en crise


L’aide alimentaire et nutritionnelle a disposé d’un financement suffisant grâce à l’appel lancé en 2012, contrairement à l’agriculture qui n’a reçu que 37 pour cent des fonds demandés.

Cette année, la demande pour l’agriculture est de 623 millions de dollars (contre les 831 millions réclamés précédemment), mais seul un pour cent a été financé jusqu’à présent. Le temps presse pour répondre à la saison des semis d’avril-mai, a affirmé la FAO.

À cause du faible niveau de financement de 2012, de nombreux agroéleveurs n’ont pas pu constituer leurs réserves de bétail, de grains ou de semis. « Il faut investir maintenant. S’il n’y a pas d’argent d’ici mars, la saison des semis pourrait être perdue”, a déclaré Mme Baicocchi.

Selon la FAO, pour améliorer la résilience du secteur agricole en 2013, il serait nécessaire d’aider les agriculteurs et les éleveurs à rétablir leurs moyens de subsistance en diversifiant leurs cultures, en développant une meilleure compréhension de la résistance aux chocs futurs, en apprenant à utiliser des techniques d'irrigation plus efficaces, et en leur permettant de produire des semences plus productives. Ces activités nécessitent du temps et sont coûteuses à mettre en œuvre, a déclaré la FAO.

L’année dernière, il manquait la moitié des grains et des engrais nécessaires à la saison des semis en juin, a affirmé Mme Ford. « Nous avons appris l’an dernier à quel point le timing était important ».

Si l’appel de 2012 a été généralement bien suivi, les besoins agricoles comme les besoins des déplacés maliens n’ont pas été satisfaits.

L’an dernier, les besoins en matière d’abris de près de 200 000 Maliens déplacés à l’intérieur de leur pays ont été plus ou moins négligés, et il a fallu plusieurs mois pour faire parvenir l’aide aux réfugiés de manière acceptable. Des rapports officieux sur les taux de malnutrition faisant état d’une hausse de 20 pour cent dans les camps de réfugiés au Niger ne présagent rien de bon.

N’oubliez pas le Mali

L’OCHA estime que près de 4,3 millions de Maliens ont besoin de l’aide humanitaire, ceux au nord étant les plus vulnérables à cause du grave dérèglement des marchés alimentaires et des prix alimentaires hors de portée. D’après le Réseau de systèmes d’alerte précoce contre la famine (FEWSNET) de l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID), les réserves alimentaires vont encore s’amenuiser.

Pour l’instant, de nombreuses organisations au Mali et ailleurs, agences des Nations Unies et organisations non gouvernementales (ONG), qui dépendent de l’aide de l’État, se préparent doucement en attendant que l’argent arrive au compte-goutte.

Jusqu’à maintenant, 4 pour cent des fonds de l’appel de 2013 pour le Sahel ont été reçus.

aj/cb-fc/amz

Theme (s): Sécurité alimentaire, Politique,

[Cet article ne reflète pas nécessairement les vues des Nations Unies]

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