Dix manières de développer le sud du Liban

Pour de nombreux habitants du sud du Liban, le développement économique de la région s’apparente à un miroir aux alouettes.

Paralysé par une crise politique, le gouvernement central de Beyrouth a peu fait pour développer les régions frontalières. Le Sud, dominé par le mouvement politique militant Hezbollah, a été particulièrement négligé.

La proximité d’Israël et le risque constant d’une nouvelle guerre limitent par ailleurs les investissements étrangers dans cette région.

Les bailleurs de fonds, qui avaient financé la reconstruction du sud du Liban après la guerre de 2006 entre le Hezbollah et Israël, sont depuis passés à autre chose.

« Nous n’aspirons pas à améliorer nos vies », a dit Abdullah Daakour, un chef sunnite des fermes de Chebaa, un petit territoire pauvre à la frontière entre le Liban, la Syrie et Israël et dont la majeure partie est toujours occupée par ce dernier. « Nous nous contentons d’essayer de survivre au jour le jour. »

[ Voir l’article d’IRIN : Analyse : Le sud du Liban, une région à ne pas négliger ]

Or, selon les Nations Unies, pour la première fois depuis plusieurs dizaines d’années, cette situation pourrait éventuellement changer. Les six ans qui se sont écoulés depuis la guerre pourraient bien être la période la plus stable de toute l’histoire du sud du Liban.

Comment cette région pourrait-elle donc amorcer un développement durable, compte tenu des contraintes ?

Intégrer la région :

Selon les Nations Unies, la principale solution à la stagnation du Sud serait d’étendre les services publics dans la région. « Le gouvernement central est totalement absent ici », a dit Hassan Dbouk, maire de Tyr, plaque tournante du commerce régional. Les partis politiques comme le Hezbollah et Amal dirigent des hôpitaux, des écoles et même des universités. « Le Hezbollah est tellement présent que le gouvernement est très réticent à jouer un rôle trop important », a dit un haut responsable des Nations Unies. « La solution est là : traiter le sud du Liban comme n’importe quelle autre région du pays ». Cela doit cependant être fait de manière réfléchie, a précisé Sahar Atrache, analyste pour International Crisis Group. « On ne peut pas dire à la population que nous pensons que ce que fait le Hezbollah est très dangereux et que nous voulons changer cela [...] Les gens se méfieraient ». Les efforts visant à renforcer la présence du gouvernement devraient plutôt être présentés comme étant complémentaires à ce qui existe déjà, a-t-elle dit.

Modifier la politique agricole :

Le paysage du sud du Liban est composé de montagnes verdoyantes et de terres arables où poussent des olives, du tabac, des agrumes et des bananes. Pourtant, triste paradoxe, le Liban importe sa nourriture. L’agriculture a un fort potentiel, mais ne bénéficie pas d’un soutien suffisant. Ainsi, dans le petit village d’Al-Fardis, les paysans réclament simplement des routes de gravier pour faciliter l’accès à leurs champs. Selon les observateurs, le ministère de l’Agriculture pourrait profiter des terres inutilisées lui appartenant pour produire du fourrage, qui fait actuellement défaut aux éleveurs. Les agriculteurs sollicitent également des politiques centrales qui instaureraient notamment des offices de commercialisation nationaux pour faciliter leur accès aux marchés internationaux. Sur un marché local hebdomadaire, un agriculteur a dit à IRIN qu’il n’y avait plus personne pour acheter ses produits. De nombreux habitants du Sud ont d’ailleurs abandonné leur région pour chercher un emploi dans la capitale ou à l’étranger. Le maire d’Al-Fardis a appelé de ses vœux l’adoption d’une loi interdisant l’importation d’huile d’olive syrienne qui, vendue à des prix moins élevés, représente une concurrence dangereuse pour les producteurs libanais. Les entreprises agroalimentaires commencent à s’emparer de nouvelles terres, mais les habitants leur reprochent d’être dirigées par des étrangers, de ne pas employer de Libanais, de ne leur apporter aucun bénéfice et de restreindre la superficie des pâturages. Selon une étude publiée en 2010 par le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), le gouvernement pourrait intervenir dans d’autres domaines, notamment en encourageant la diversification des cultures et l’utilisation de variétés nécessitant moins d’irrigation et en renforçant les capacités des agriculteurs.

Mettre fin à la dépendance envers les organismes de bienfaisance :

« Le Sud n’a pas besoin de dons », a dit un Casque bleu présent dans le Sud et qui a souhaité garder l’anonymat. « Il a besoin d’un développement économique durable ». Les habitants sont déjà dépendants de la Force intérimaire des Nations Unies au Liban (FINUL) envoyées pour contrôler la cessation des hostilités entre le Liban et Israël. Son volet non militaire met en place des « projets à impact rapide » comme l’aménagement de routes gravelées et la prestation de services vétérinaires. Ses troupes contribuent en grande partie au pouvoir d’achat du pays. « Cela confine au parasitisme », a dit le Casque bleu. « Le développement ne devrait pas être dicté par les bailleurs de fonds [...] L’intégration, le développement stratégique et l’investissement agricole sont essentiels ».

Décentraliser les pouvoirs :

Les maires et les fonctionnaires locaux déplorent de ne pas avoir le pouvoir de prendre des décisions en matière de dépenses ni même d’argent à dépenser. Certaines municipalités n’ont même pas d’ordinateurs. « Donnez-nous le pouvoir et la capacité », a dit M. Dbouk, « puis augmentez le contrôle et la redevabilité du gouvernement central. Mais donnez-nous la liberté d’agir ». Actuellement, les municipalités sont mandatées pour remplir un certain nombre de fonctions, mais leurs ressources sont maigres et leurs employés peu qualifiés. Le PNUD travaille avec le ministère de l’Intérieur à la rédaction d’une nouvelle loi de décentralisation pour changer cela. « Il est absolument essentiel de renforcer le rôle du gouvernement local », a dit Luca Renda, directeur du PNUD au Liban. Jusqu’à aujourd’hui, la décentralisation n’a pas réellement été mise en pratique. « Elle est laissée à l’initiative des autorités locales et n’est pas appliquée de manière cohérente par le gouvernement central », a dit M. Renda.

Favoriser les investissements des expatriés :

Lorsque l’on traverse le sud du Liban en voiture, on croise des maisons de campagne dignes de palais, construites après la guerre, dont la plupart sont vides. « C’est ce qui est contradictoire dans le Sud », a dit Samir Daher, conseiller économique du premier ministre. « On n’observe aucun développement économique, mais le marché de l’immobilier est très florissant. » Certains membres de la diaspora libanaise vivant en Afrique, en Amérique du Nord ou ailleurs sont extrêmement riches et, de l’avis de M. Daher, ceux qui en ont les moyens devraient prendre en compte les réalités « internes » dans cette « schizophrénie ». « Comment se fait-il que des gens construisent des maisons d’un million de dollars au Liban, mais ne veuillent pas investir dans des entreprises ? »

Attirer le tourisme :

Le paysage du sud du Liban est magnifique. La région compte de nombreuses ruines, dont, sur la côte, un château du temps des croisés. Certains considèrent que si les investisseurs hésitent à faire des placements à long terme, le tourisme pourrait être stimulé pendant les périodes de calme relatif. Selon Abdel Majid Saleh, un parlementaire de Tyr, le Sud doit faire un travail de promotion. « Les touristes associent le Sud aux tirs de roquettes, aux explosions et à la violence alors que nous sommes la région la plus calme du Moyen-Orient », a-t-il dit en partageant son petit-déjeuner sur son balcon, qui surplombe un splendide hippodrome datant de l’Empire romain. Le Sud est en effet toujours considéré comme une zone militaire et les étrangers doivent obtenir l’autorisation des services de renseignement de l’armée pour s’y rendre. Selon M. Dbouk, il faut pourtant préparer le terrain dès maintenant, même si les touristes n’osent pas encore se rendre dans le sud du Liban.

Créer un environnement favorable aux investissements :

La prédominance du Hezbollah dans la région constitue également un frein à l’investissement, a dit Hasan Charif, ancien directeur du département du développement durable et de la productivité de la Commission économique et sociale pour l’Asie occidentale (CESAO), dont le siège se trouve à Beyrouth. Selon lui, le Hezbollah ou Amal — l’autre parti politique de poids dans le Sud — prennent une commission de 30 à 50 pour cent sur tous les investissements, « en fonction de votre relation avec eux [...]. Si vous ne payez pas de “droits” de protection, quelqu’un vient faire exploser [votre entreprise] ». Tout investissement dans la région doit obtenir l’aval des partis politiques et les magasins qui vendent de l’alcool sont régulièrement la cible d’attentats.

Créer des emplois :

Ce dont le Sud a besoin, c’est davantage d’emploi. Les Nations Unies ont joué un rôle en ce sens par le passé en proposant des microcrédits, des actifs et des formations aux petites et moyennes entreprises et aux industriels de la région, qui ont ensuite créé des emplois. Selon Ziad El-Sayegh, chef du cabinet du ministre du Travail, l’un des principaux problèmes est l’absence de politique du travail ou de l’emploi au Liban. L’Organisation mondiale du travail cherche actuellement à en élaborer une en collaboration avec le ministère du Travail. L’Office national de l’emploi et la Banque mondiale viennent également de lancer un programme destiné aux jeunes en recherche d’un premier emploi. Selon M. El-Sayegh, il faudrait développer les capacités de l’Office national de l’emploi de Saïda, la capitale du gouvernorat de Liban Sud. Chaque année, 25 000 nouveaux diplômés intègrent le marché du travail libanais. Or, selon M. Daher, le conseiller économique, le pays ne peut offrir que 6 000 emplois.

Exploiter le gaz naturel :

Environ 700 milliards de mètres cubes de gaz naturel reposent sous les eaux libanaises, au large de la côte sud du pays. Selon le quotidien libanais Daily Star, la valeur totale de ces réserves représente entre 300 et 700 milliards de dollars. Les activités d’exploration ont cependant été ralenties par des désaccords au sein du Parlement. Le gouvernement devrait commencer cette année à lancer des appels d’offres pour l’exploration pétrolière et gazière et, malgré les risques, 40 sociétés internationales seraient intéressées. Lorsque l’exploration et la production passeront à la vitesse supérieure, ces entreprises devront installer des bureaux à Tyr, ce qui pourrait créer de nombreux emplois, selon Walid Khadduri, ancien directeur de l’information et des relations internationales de l’Organisation des pays arabes exportateurs de pétrole (OPAEP). « C’est le plus grand espoir pour le Sud. »

Élaborer un plan clair :

« Nous souffrons d’une absence de plan stratégique à long terme pour la région », a dit M. Dbouk, le maire de Tyr. IRIN s’est entretenu avec trois hauts fonctionnaires du ministère du Travail, du ministère des Affaires sociales et du cabinet du premier ministre, à Beyrouth. Aucun d’entre eux n’avait de programme de développement spécifique pour le Sud. « Il n’y a aucun plan à ce sujet à l’échelle gouvernementale », a dit Adnan Nassreddine, du ministère des Affaires sociales. « Il n’y a aucune coordination entre tous les ministères qui travaillent sur la question du développement ». Les municipalités n’ont pas non plus une idée très claire de leurs besoins et certaines décisions sont prises par les maires sur un coup de tête, sans avoir recours aux statistiques ni à l’opinion publique.

ha/cb-ld/amz