Les conséquences humanitaires d’une intervention armée

Selon les premières estimations des agences d’aide humanitaire, plus de 700 000 personnes pourraient être déplacées en cas d’intervention militaire dans le nord du Mali l’année prochaine.

Le chiffre inclut environ 300 000 déplacés internes (ils sont 198 550 aujourd’hui, ce qui représente une augmentation importante) et 407 000 réfugiés (ils sont 156 819 aujourd’hui), dont une majorité se dirige vers la Mauritanie, le Burkina Faso, le Niger, la Côte d’Ivoire, la Guinée, le Sénégal et l’Algérie.

Depuis quelques mois, les acteurs de l’aide humanitaire s’appuient sur des modèles de risques et de menaces, ainsi que des scénarios de catastrophes probables pour planifier leur réponse – un exercice difficile en raison des incertitudes existantes.

« Il est quasiment impossible de prédire ce qu’il va se passer, et où et quand cela va se passer – les possibilités sont nombreuses », a dit Philippe Conraud, coordonnateur régional des opérations humanitaires d’Oxfam en Afrique de l’Ouest, qui opère au Mali, en Mauritanie, au Niger et au Burkina Faso.

Les équipes humanitaires de pays – qui incluent des agences des Nations Unies et des partenaires, comme les organisations non gouvernementales (ONG) et l’Organisation internationale des migrations (OIM) – ont élaboré un document présentant quatre scénarios potentiels, allant d’une dégradation progressive de la situation dans le nord et dans le sud du Mali sans intervention militaire à une intervention armée soutenue par la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Ce dernier scénario est le plus probable.

La CEDEAO appelle le Conseil de sécurité des Nations Unies à autoriser une intervention militaire pour reprendre le nord du Mali contrôlé par des groupes islamistes, dont la milice Ansar Dine, le Mouvement pour l’unité et le jihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO) et Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI).

L’organisation régionale a entamé des négociations avec une partie des forces en présence dans le Nord. Le 4 décembre, Blaise Compaoré, médiateur de la CEDEAO et président du Burkina Faso, a organisé des discussions à Ouagadougou entre des représentants du gouvernement malien et des représentants d’Ansar Dine et du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA), un mouvement séparatiste touareg qui a commencé par prendre le contrôle de villes clés dans le nord du Mali avant d’être chassé par les forces islamistes.

Les conséquences humanitaires d’une intervention militaire sont les déplacements de masse, les violences intercommunales et/ou interethniques et la réactivation éventuelle de cellules terroristes dormantes dans le sud du Mali et dans la région. Une intervention militaire risque en outre de faire des morts et des blessés.

Les violences intercommunales ne sont pas nouvelles dans le nord du Mali, qui abrite des groupes touaregs profondément divisés par de multiples tentatives de rébellion. Aujourd’hui, les milices prolifèrent dans le Nord et elles risquent de s’engager dans le conflit. En début d’année, trois groupes miliciens importants se sont unis pour former le Front de libération du Nord-Mali.

Les autres conséquences d’une intervention militaire sont la destruction des infrastructures et la réduction des services de base dans le Sud et dans le Nord ; l’instabilité des prix sur les marchés ; l’accroissement des taux d’insécurité alimentaire et de malnutrition. Dans certaines zones du nord du Mali, les taux de malnutrition ont doublé cette année pour atteindre 13,5 pour cent, selon l’ONG Médecins du monde.

Une intervention militaire pourrait également entraîner une restriction de l’accès humanitaire ; des manifestations hostiles à la CEDEAO ; des attaques terroristes dans les pays de la CEDEAO qui enverraient des troupes au Mali ; une montée de l’hostilité à l’égard des agences des Nations Unies – en fonction du rôle joué par l’organisation dans l’intervention militaire ; une prolifération des milices et des groupes de défense dans le Sud ; et la quasi-cessation des activités de développement.

L’intervention militaire pourrait également entraîner une augmentation des violations des droits de l’homme ; les enfants seraient notamment particulièrement exposés au risque de recrutement et de séparation de leur famille.

Du temps pour la planification ?

Être informé de l’éventualité d’une intervention militaire veut dire que « nous avons du temps – beaucoup de temps pour nous préparer et au moins réduire au minimum les difficultés de dernière minute, qui sont inhérentes à une réponse réactive », a dit Allegra Baiocchi, directrice du Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies en Afrique de l’Ouest (ROWCA).

Estimations du nombre de réfugiés pour 2012
Algérie 35,000
Burkina Faso 110,000
Côte d’Ivoire 60,000
Guinée 15,000
Mauritanie 100,000
Niger 55,000
Sénégal 32,000
Estimations du nombre de réfugiés pour 2013
Mali 300,000

La planification permet aux agences d’informer les bailleurs de fonds de la nécessité éventuelle d’une intervention de grande ampleur dans le Sahel cette année ; l’attention des bailleurs de fonds pourrait se focaliser sur la crise au Mali, un pays régulièrement secoué par des crises d’insécurité alimentaire et de malnutrition.

Environ 18 millions de Sahéliens ont été touchés par l’insécurité alimentaire en 2012 et des millions de personnes seront toujours vulnérables en 2013, indiquent des experts de l’aide humanitaire.

Un appel de fonds d’un montant de 1,6 milliard de dollars a été lancé aujourd’hui [18 décembre] afin de répondre aux besoins humanitaires dans le Sahel en 2013.

Les bailleurs de fonds préfèrent les certitudes

By Une fois les différents scénarios évoqués, les agences ont commencé à élaborer des réponses opérationnelles, qui doivent être alignées sur les programmes régionaux et nationaux.

Il est cependant difficile de planifier une réponse basée sur un scénario éventuel, car les bailleurs de fonds refusent généralement de la financer.

L’office d’aide humanitaire de l’Union européenne (UE), ECHO, est l’un des principaux organismes à avoir répondu à la crise de la malnutrition au Sahel cette année, mais il ne versera pas de fonds spécifiques pour préparer l’intervention militaire au Mali, a indiqué Cyprien Fabre, directeur d’ECHO en Afrique de l’Ouest. « Nous n’avons pas de fonds spécifiques pour préparer l’intervention militaire …. Nous essayons de renforcer la capacité pour répondre aux besoins qui ne sont pas satisfaits », a dit M. Fabre. L’ECHO vient d’octroyer des fonds supplémentaires d’un montant de 26 millions de dollars au Sahel.

Certaines ONG bénéficient de fonds privés ; le Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF) et le Programme alimentaire mondial (PAM) au Mali disposent de fonds pour pré-positionner des stocks pour l’année prochaine, « mais il est parfois difficile d’avoir la flexibilité nécessaire pour le faire », a dit Mme. Baiocchi.

« Il est très difficile de se préparer », a dit Germain Mwehu, responsable de la coordination de la réponse au sein du Comité international de la Croix-Rouge au Mali et au Niger, « mais nous avons l’habitude de nous adapter à des situations en évolution… Nous sommes aussi prêts que nous pouvons l’être en cas d’intervention ».

Principes humanitaires

Une inquiétude subsiste : qui sont les acteurs qui se préparent à répondre aux conséquences humanitaires de l’intervention ? Adrienne Yande Diop, Commissaire en charge du développement humain et des questions de genre de la CEDEAO, a dit à IRIN : « Nous avons un mandat pour aider les personnes touchées avec une sorte d’assistance … les priorités humanitaires seront la nourriture, la nutrition, l’eau, la santé et les abris … Nous voulons être efficaces et atteindre les personnes dans le besoin ».  

Mais cela inquiète bon nombre d’acteurs humanitaires : selon eux, il faut dissocier intervention humanitaire et intervention militaire afin de préserver les principes humanitaires de neutralité et d’impartialité, et de ne pas mettre le personnel humanitaire – et les populations dans le besoin – en danger.

« La capacité des acteurs humanitaires, et particulièrement des ONG, à rester sur place et à distribuer de l’aide, dépend de leur acceptation par les communautés et les autorités locales. Il est essentiel qu’ils soient perçus comme des entités séparées et indépendantes de l’intervention militaire », a dit Mme Baiocchi. « Comme nous l’avons constaté dans d’autres contextes, la manière dont nous réagissons en cas d’intervention militaire soutenue par la communauté internationale peut poser de sérieux dilemmes aux acteurs humanitaires ».

Les interventions politiques vont en général du maintien de la paix à l’imposition de la paix, en passant par les combats – ces derniers mettent particulièrement en danger les principes humanitaires dans le cas de missions intégrées.

Une majorité d’acteurs s’accordent sur la nécessité d’un renforcement du dialogue. « Si la CEDEAO planifie des interventions humanitaires, elle est dans son bon droit, mais c’est la modalité des interventions sur le terrain qui est en jeu et la nécessité de maintenir une séparation », a dit M. Fabre.

Pour David Gressly, coordinateur humanitaire dans la région du Sahel, c’est une occasion de « tester nos systèmes ». Il a dit à IRIN : « Beaucoup de pays participent à la planification – se retrouver autour d’hypothèses opérationnelles représente un défi, mais avoir une vision claire de ce qui pourrait arriver en 2013 représente une opportunité ».

aj/cb/am-mg/amz