L’agriculture à nouveau reléguée au second plan

La conférence des Nations Unies sur le changement climatique de Doha a reporté à l’année prochaine les discussions concernant le soutien pourtant si nécessaire au secteur de l’agriculture, qui est considéré à la fois comme une victime et comme une cause du changement climatique.

L’agriculture est un sujet controversé et sensible. Le secteur est responsable d’une grande partie des émissions de gaz à effets de serre tels que l’oxyde d’azote et le méthane. Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) estime que l’agriculture produit 13,5 pour cent des émissions totales de gaz à effet de serre d’origine anthropique.

Inversement, le changement climatique menace l’agriculture, dont la majorité de la population des pays en développement tire ses revenus. Les conséquences du changement climatique mettent également en péril la sécurité alimentaire mondiale. Selon les prévisions, la production alimentaire pourrait diminuer de cinq pour cent par degré Celsius supplémentaire. De nombreux paysans pauvres subissent d’ailleurs déjà les répercussions de l’instabilité croissante des précipitations.

En raison des profondes divergences à propos du type de soutien nécessaire à l’agriculture, peu de progrès ont été réalisés à ce sujet dans le nouvel accord sur le climat négocié au titre de la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (CCNUCC).

Certains participants aux négociations des Nations Unies — connues sous le nom de 18e session de la Conférence des parties (COP18) — considèrent que les questions agricoles jouent un rôle prédominant dans la réduction du réchauffement climatique. Ces participants insistent sur la nécessité de diminuer les émissions d’origine agricole.

Or, les pays en développement soutiennent qu’ils ont besoin de davantage de fonds et de meilleures technologies pour aider les agriculteurs à s’adapter aux conséquences du changement climatique, notamment aux fréquentes sécheresses, aux inondations et à la salinisation des sols.

Adaptation ou atténuation ?

Les représentants de plusieurs pays en développement, dont le groupe africain de négociateurs, avaient fait pression pour que l’agriculture soit intégrée à l’article adaptation du texte négocié lors de la conférence de Durban en 2011. Cela aurait eu pour conséquence de mettre l’accent sur l’aide à apporter aux agriculteurs des pays les plus pauvres pour leur permettre de s’adapter au changement climatique plutôt que de donner la priorité à la réduction des émissions d’origine agricole.

« la question avait été remise à plus tard en raison de la réticence des pays développés à débloquer des fonds pour l’adaptation de l’agriculture dans les pays en développement »

Malgré tout, bien que l’agriculture soit l’un des secteurs les plus vulnérables au changement climatique, elle ne fait pas partie de l’ordre du jour, n’en déplaise aux pays en développement et aux organisations non gouvernementales (ONG). Les pays ont accédé à un compromis en décidant que la question serait traitée par l’Organe subsidiaire de conseil scientifique et technologique (SBSTA) de la CCNUCC.

Rashmi Mistry, conseillère pour les campagnes de justice économique d’Oxfam, a expliqué que les pays s’étaient entendus pour discuter de la question dans le cadre du SBSTA plutôt que de l’inscrire officiellement à l’ordre du jour, ce qui aurait conduit à des débats sans fin.

Selon les explications d’Harjeet Singh, d’ActionAid International, les pays en développement sont « profondément préoccupés » par le fait que les pays riches cherchent à favoriser la mise en place de marchés du carbone agricoles et à permettre à leur secteur privé de vendre des technologies de réduction des émissions aux pays en voie de développement, plutôt qu’à apporter un soutien financier et technologique pour aider les pays les plus pauvres à s’adapter.

Selon Mme Mistry, les pays industrialisés veulent que les discussions relatives à l’agriculture soient axées à la fois sur l’atténuation des changements climatiques et sur l’adaptation à ces changements. Les pays les plus pauvres s’inquiètent quant à eux de ce que les pays développés finissent par donner la priorité à l’atténuation et négligent la question des financements et des technologies consacrés à l’adaptation.

Une « agriculture climatiquement intelligente »

Certains pays riches ont soutenu le concept d’« agriculture climatiquement intelligente » annoncé par la Banque mondiale lors de la conférence sur le changement climatique de 2011 à Durban. L’idée consiste à inciter de petits paysans à adopter certaines pratiques agricoles comme la culture sans labour, qui permet de piéger le carbone dans le sol et l’empêche ainsi d’être libéré dans l’atmosphère (technique dite de la séquestration du carbone dans le sol). Ce carbone pourrait alors être revendu sous forme de crédit sur le marché du carbone.

Des groupes de réflexion comme l’Institut des politiques du commerce et de l’agriculture ont fait observer que l’agriculture durable pouvait augmenter la séquestration du carbone dans le sol, mais que cela était difficile et couteux à mesurer. Ils ont suggéré que les fonds soient plutôt utilisés pour aider les pays à s’adapter au changement climatique.

Lors de la première semaine de discussions de la COP18 à Doha, la Gambie a appelé à un programme de travail complet en vue de soutenir le développement agricole des pays les moins développés, a rapporté Hilary Chiew de l’organisation à but non lucratif Third World Network. Selon Mme Chiew, la Gambie a exhorté les pays industrialisés à soutenir et accélérer les travaux relatifs aux pertes et dommages causés par le changement climatique, notamment dans le domaine agricole.

L’Égypte a déclaré qu’elle n’avait pas les moyens de dépenser ses ressources dans la réduction des émissions produites par l’agriculture, qui pâtit déjà grandement du changement climatique.

Edna Molewa, la ministre sud-africaine de l’Eau et de l’Environnement, a dit à IRIN que la question avait été remise à plus tard en raison de la réticence des pays développés à débloquer des fonds pour l’adaptation de l’agriculture dans les pays en développement. « Pour nous, dans ces négociations, l’agriculture est une question d’adaptation. »

La ministre a ajouté que l’arrivée, mardi, des dirigeants politiques allait probablement permettre de passer à la vitesse supérieure. « J’ai bon espoir que nous trouvions une manière d’avancer ».

Selon Mme Mistry, d’Oxfam, les participants vont être obligés d’aborder la question de l’agriculture du point de vue de l’adaptation, car une grande partie des populations pauvres en dépend pour se nourrir et se procurer un revenu. Les pays industrialisés, qui disposent de ressources abondantes, de grandes fermes et de nombreux cheptels, pourraient faire de l’atténuation un point central dans leur propre politique agricole.

jk/rz – ld/amz