Quand l’adaptation ne fonctionne pas

Les populations des pays en voie de développement ont appris à s’adapter à l’augmentation de la salinité, aux précipitations irrégulières et, dans certains cas, aux inondations fréquentes qui accompagnent le changement climatique. Mais une nouvelle étude a examiné de plus près certaines de ces stratégies d’adaptation et a découvert que, passé un certain seuil, elles cessaient de fonctionner.

Cette étude, réalisée par l’Université des Nations Unies (UNU) pour l’Initiative pertes et dégâts dans les pays vulnérables (Loss and Damage in Vulnerable Countries Initiative), a envoyé des chercheurs dans cinq pays pauvres – la Gambie et le Kenya en Afrique ; le Bangladesh et le Bhoutan en Asie ; et les États fédérés de Micronésie dans l’océan Pacifique.

En Micronésie, 92 pour cent des personnes interrogées sur l’île de Kosrae, où le niveau de la mer monte à une vitesse alarmante, rencontraient des difficultés malgré leurs efforts pour s’adapter. C’était également le cas pour 87 pour cent des agriculteurs interrogés dans le district de Punakha, au Bhoutan, où les gens essayent de vivre avec des pluies de mousson de plus en plus irrégulières. Environ 70 pour cent des riziculteurs du district de Satkhira au Bangladesh affirment que les mesures prises pour s’adapter à l’augmentation de la salinité du sol ont échoué.

Dans la localité de Budalangi de l’ouest du Kenya, 72 pour cent des personnes interrogées habitant près de la rivière Nzoia et du lac Victoria, région exposée à des inondations fréquentes, ont déclaré que les stratégies d’adaptation ne fonctionnaient pas, et près de 66 pour cent des habitants interrogés dans la région North Bank en Gambie ont déclaré qu’ils n’étaient plus capables de faire face à la sécheresse, a signalé Koko Warner, chercheuse à l’UNU et directrice scientifique de Loss and Damage in Vulnerable Countries Initiative.

L’étude pourrait aider les Pays les moins avancés (PMA) à la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (CCNUCC) actuellement rassemblée à Doha. Les résultats pourraient peser lourd dans les négociations puisque les participants envisagent la création d’un mécanisme international de financement et de soutien des initiatives qui répondent aux pertes et aux dégâts causés par le changement climatique.

Pa Ousman Jarju, président du groupe des PMA à la réunion de la CCNUCC, a déclaré, « ce nouveau rapport fait la lumière sur les possibilités et les obstacles que nous rencontrons dans notre lutte contre le changement climatique. Ignorer ou pas cet état de fait peut entraîner notre échec ou notre réussite à éviter ces destructions ».

« À cause de la sécheresse, nous avons dû passer de trois à deux repas quotidiens et manger de plus petites portions. Ma santé s’est détériorée et j’avais, la plupart du temps, la tête qui tournait quand j’étais debout. Je suis allé chez le médecin qui m’a dit que c’était le résultat d’une alimentation insuffisante »

Voici, ci-dessous, un aperçu des résultats de l’étude.

La Micronésie et l’augmentation du niveau de la mer

Le niveau de la mer monte de 10 mm par an en Micronésie, la moyenne mondiale annuelle étant de 3,2 mm. Kosrae est particulièrement vulnérable au changement climatique, car la montée des eaux a pour effet d’aggraver l’érosion côtière et de favoriser l’apparition de tempêtes et autres risques côtiers.

Les communautés ont tenté de contenir l’érosion du littoral en construisant des digues et en plantant des arbres le long des côtes. Cependant, ces efforts n’ont pas été suffisants, et certains n’ont pas été sans conséquence. L’étude fait état, par exemple, de ruines antiques récupérées pour être utilisées dans la construction des digues. L’érosion du littoral a également détruit des tombes. « Comme les ménages sont en grande partie livrés à eux-mêmes et à leurs propres dispositifs pour combattre un problème aussi généralisé que l’érosion côtière, la plupart des mesures adoptées sont insuffisantes ».

Kilafasru Kilafasru, du district de Malem à Kosrae, a déclaré aux chercheurs, « En 1971, nous avons construit la première digue… avec des rochers du récif corallien et des rochers de la colline… Quinze ans plus tard, nous avons dû construire une nouvelle digue, car l’eau continuait de monter. À l’époque, nous avons seulement utilisé des rochers de la colline, car il était illégal de prendre des rochers du récif corallien. En 2004, la dernière digue a été construite – cette fois, le gouvernement l’a financée et nous n’avons rien eu à faire. La construction de cette dernière digue, cependant, a eu un effet négatif inattendu. Cela a modifié le courant et, par conséquent, nous avons perdu toutes nos plages… »

Le Bhoutan et les moissons

Le rythme irrégulier des moissons affecte la vie des petits agriculteurs du district de Punakha au Bhoutan – appelé le grenier à riz du pays - où les pluies permettent d’irriguer les rizières. Quatre-vingt-dix pour cent des personnes interrogées ont indiqué que les précipitations avaient diminué au cours des vingt dernières années.

Les agriculteurs ont tenté de s’adapter en optant pour des cultures moins gourmandes en eau que le riz et en développant des arrangements de partage de l’eau entre les fermes et les villages. Mais le riz rapporte plus d’argent que d’autres produits, donc les revenus des habitants ont baissé, ce qui a eu un impact sur leur qualité de vie. Les tensions entre les fermes et les villages ont également augmenté, menant parfois à des violences.

Phub Lham, un fermier qui était le ‘Yu-pen’ de la communauté, la personne en charge des questions liées à l’irrigation a déclaré, « J’imagine que nous sommes habitués aux conflits à propos de l’eau, mais les conflits augmentent. Et ils vont en s’aggravant ».

Le Kenya et les inondations

La localité de Budalangi, une zone de basse altitude sur les berges du lac Victoria, est touchée par des inondations périodiques. Plus de 96 pour cent des personnes interrogées ont déclaré que les inondations étaient devenues plus fréquentes et plus intenses au cours des dernières décennies.


Photo: Contributor/IRIN
Des agriculteurs replantent des variétés résistantes au sel dans une rizière au Bangladesh

Après les inondations de décembre 2011, la plupart des gens interrogés ont affirmé qu’ils avaient reçu des secours d’urgence, mais qu’ils étaient bien souvent insuffisants. Pour faire face, certains ont vendu des biens indispensables tels que des animaux de trait, ce qui a eu des conséquences graves pour la sécurité de leurs moyens d’existence.

Le Bangladesh et l’augmentation de la salinité

Dans la région côtière de Satkhira au Bangladesh, des cyclones plus destructeurs et la montée du niveau de la mer ont conduit à une plus grande infiltration de l’eau de mer dans les champs et les rizières.

Norendranath Mondol, un riziculteur, a réussi à faire pousser des nouvelles variétés de riz résistantes au sel, mais lorsque le cyclone Aila a frappé la région en 2009, cela a bouleversé sa vie. Il a déclaré aux chercheurs : « Je n’ai pas obtenu un seul sac de riz de mes sept acres en 2009, et ces deux dernières années, la récolte a également été très mauvaise ».

L’étude estime à 1,9 million de dollars les pertes totales de la récolte de riz entre 2009 et 2011 uniquement pour les quatre villages interrogés.

La Gambie et la sécheresse

La région North Bank de Gambie connaît des sécheresses récurrentes depuis très longtemps, mais leur fréquence a augmenté. Les niveaux des précipitations de ces trois dernières décennies sont inférieurs de plus de 35 pour cent à ceux des décennies précédentes.

Une enquête réalisée auprès de 373 ménages de North Bank durant la sécheresse de 2011 a révélé que la majorité des habitants ont essayé de trouver d’autres sources de revenus et ont vendu des biens pour s’acheter de la nourriture. Mais les emplois étaient rares et la vente de leurs biens les a rendus encore plus vulnérables. Les habitants ont dû réduire leurs rations de nourriture, une stratégie d’adaptation qui a fragilisé leur état de santé et leur bien-être.

La sécheresse a détruit les récoltes du fermier Karamo Krubally en 2011. Il a déclaré aux chercheurs, « La faim a commencé à se glisser au sein de ma famille comme un aigle à la recherche d’une carcasse… À cause de la sécheresse, nous avons dû passer de trois à deux repas quotidiens et manger de plus petites portions. Ma santé s’est détériorée et j’avais, la plupart du temps, la tête qui tournait quand j’étais debout. Je suis allé chez le médecin qui m’a dit que c’était le résultat d’une alimentation insuffisante ».

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